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Mariage gay : Cameron passe en force

Là où les Français battent le pavé et font du bruit, les Britanniques préfèrent les négociations de couloirs et les procédures de leur cher Parlement. Démonstration avec la dénaturation du mariage à l’œuvre dans les deux pays.

Le 5 février 2013, la Chambre des Communes de Westminster examinait en seconde lecture le projet de loi défendu par le Premier ministre sur le mariage homosexuel. Rappelons que, alors que la législation britannique offrait déjà la possibilité de contracter un partenariat civil - mariage sans le nom réservé aux seuls homosexuels, d’adopter et de recourir à la PMA et à la GPA, David Cameron, sans l’avoir inscrit dans son programme électoral de 2010, avait pris la décision de changer la définition du mariage. Ce n’était cependant pas une surprise, tant notre homme s’était bâti une posture de "conservateur moderne", ouvert aux revendications LGBT.

Malgré les 600 000 signatures électroniques récoltées l’été dernier par la Coalition for Marriage, organisation défendant le mariage homme-femme, et malgré l’hostilité de la bonne moitié de son propre parti conservateur, David Cameron avait fait preuve d’un autisme étrangement comparable à celui de François Hollande. A croire, selon certains tabloïds britanniques, que les dirigeants des deux côtés de la Manche sont bel et bien aux ordres d’une Union européenne planifiant méthodiquement la légalisation du mariage gay sur le continent. Le texte fut adopté par 400 voix contre 175 : les députés travaillistes et libéraux-démocrates avaient majoritairement voté en sa faveur, alors que la moitié des députés conservateurs avaient voté contre. Les débats furent policés, flegmatiques et faisant souvent référence à la religion, ainsi que l’a noté le journaliste de La Vie Jean Mercier, fin connaisseur du Royaume-Uni :

« Cette importance décomplexée du christianisme au sein des débats montre que, outre Manche, l’opposition au mariage gay est vue, de façon naturelle, comme la résultante légitime de valeurs religieuses et chrétiennes. (…) De sorte qu’à Westminster, le débat sous-jacent de cette seconde lecture du projet de loi était finalement de savoir si le mariage gay était compatible avec le christianisme... Chacun ayant son idée sur le sujet. » [1]

Précisément, le primat de l’Église anglicane d’État, le nouvel archevêque de Canterbury Justin Welby, s’était fendu d’un communiqué la veille du vote parlementaire désapprouvant le texte. Il justifiait surtout sa position du fait de la menace d’un schisme entre les Églises africaines et le reste de la Communion anglicane. D’une manière générale, l’Église d’Angleterre, tiraillée en son sein entre activistes de la cause homosexuelle au sein du clergé, défenseurs de la morale biblique, et paroissiens indifférents ou perdus, ne fut pas vent debout contre le texte, contrairement aux Églises évangéliques et à l’Église catholique. Quelques figures se distinguèrent toutefois, comme l’ancien archevêque de Canterbury, Lord George Carey, vigoureux opposant au mariage gay. Celui-ci, après avoir été revigoré par les images de la manifestation française du 13 janvier à Paris, avait écrit une lettre personnelle à David Cameron, l’exhortant à abandonner cette loi. Anglican tiède, le Premier ministre avait fait mine de répondre en introduisant dans son texte une interdiction pour les prêtres anglicans, officiers d’état civil, de marier des couples gays. Interdiction qui paraît déjà intenable dans les prochaines années, sous la pression de la jurisprudence européenne et du lobby LGBT interne à l’Église anglicane.

La partie n’était cependant terminée, avec le retour lundi dernier, lendemain de la Pentecôte, au Parlement du texte en troisième lecture. Cette fois-ci, le ton était nettement moins courtois. De nombreux députés conservateurs ayant voté une première fois en faveur du mariage gay, harcelés par leurs électeurs, firent savoir qu’ils voteraient désormais contre. Un mouvement contestataire prit forme sur les bancs des conservateurs contre le gouvernement.

A la tête de cette révolte parlementaire, un duo digne d’une comédie anglaise : David Burrowes, député d’Enfield Southgate, évangélique pratiquant, président du Conservative Christian Fellowship, et Tim Loughton, député de East Worthing and Shoreham, et athée notoire. Ce dernier présenta lundi soir un amendement pour ouvrir le partenariat civil aux couples hétérosexuels. Son coup était habile : reprenant une revendication « égalitaire » des travaillistes et des libéraux-démocrates, il se plaçait sur le terrain de l’adversaire. De plus, la mise en œuvre de cet amendement repoussait la discussion sur le mariage gay de deux ans. Voyant le danger, David Cameron proposa une alliance officielle avec les travaillistes pour l’aider à faire passer le texte, ce qui se fit. Voyant que l’ultime manœuvre avait échoué, David Burrowes présenta à son tour un amendement visant à protéger les officiers d’état civil refusant d’enregistrer les mariages gays. L’athée Tim Loughton vola à son secours en invoquant l’objection de conscience pour les médecins catholiques en cas d’avortement. En vain. Le mariage gay fut finalement adopté, mais à trente-quatre voix de moins qu’en février.

Le texte doit désormais passer à la Chambre des Lords, où l’on assure que la résistance sera plus forte. Il est cependant permis d’en douter. Quoi qu’il en soit, ce passage en force a déjà coûté très cher à David Cameron. Son entourage, urbain et bobo, a grandement sous-estimé la réaction de ses militants conservateurs, qui restent majoritairement traditionalistes. Comme en France, les électeurs de droite le sont davantage que leurs représentants.

Jusqu’à présent, loin, encore, de la passion française pour les enjeux du mariage gay, la société britannique était passive et indifférente. Sans doute parce que l’essentiel, la filiation, avait, comme aux États-Unis, été abandonné auparavant. Lors des débats à la Chambre des Communes en février, un député conservateur a pu dire : « La plupart des gens se moquent de ce dont nous discutons, mais il y a une minorité qui, elle, s’y intéresse beaucoup !  »

Toutefois, quatre mois plus tard, l’apathie de l’opinion publique s’est transformée en méfiance. D’après Peter Kellner, président de l’institut de sondage YouGov, cité par Le Figaro [2], une majorité de Britanniques estiment désormais que David Cameron ne poursuit l’objectif du mariage gay que pour changer son image, et se bat « pour une cause qui est très importante pour peu de gens, pour des motifs que peu de personnes respectent et qui augmente la réputation d’un parti divisé ».

En outre, le mariage gay est devenu un enjeu électoral pour le Parti de l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Ce mouvement a raflé 25 % des voix lors des dernières élections municipales partielles, et tend à devenir la troisième force politique du pays derrière les conservateurs et les travaillistes. Le UKIP mord sur l’électorat traditionnel du Parti conservateur, en évoquant les trahisons de ce dernier sur l’Europe, sur l’immigration, et sur les valeurs morales. Son leader Nigel Farage s’est positionné dès le début contre le mariage homosexuel, tout en veillant à soigner l’image de son parti, qu’il souhaite respectabiliser. Aussi se contente-t-il de dire qu’il est pour le statu-quo du Partenariat civil, et d’affirmer : « Le mariage gay provoque une division entre les villes et le reste du pays. Dans le pub de mon village du Kent, les gens sont complètement contre ».

Heureusement pour David Cameron, contesté dans son camp, l’assassinat cette semaine d’un soldat en pleine rue de Londres par des voyous plus ou moins islamisés [3] lui permet de se poser en garant de la sécurité nationale. A moins qu’il ne soit victime d’un retour de bâton, qui blâmerait un multiculturalisme d’État britannique n’ayant guère changé de Margaret Thatcher à Tony Blair.

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