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Sur la force chrétienne [I/II]

11 avril 2017 Boniface

Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malin [1] (1 Jean II, 14).

Qui d’entre nous n’a jamais été confronté à un impie qui se voulait philosophe pour avoir lu des extraits de Nietzsche, et qui avançait que le christianisme était la religion des faibles et des dominés ? C’est l’avis de beaucoup. Après tout, le Christ n’a-t-il pas promis le Royaume des Cieux aux affligés, aux doux et aux persécutés ? Par conséquent, beaucoup de chrétiens pensent également qu’il est impossible d’aimer et d’être fort, de prier et de combattre tout à la fois. Pourtant, l’histoire de l’Église ainsi que la Doctrine catholique militent contre cette idée : elles nous enseignent, l’une par l’exemple, l’autre par le raisonnement, que la force est une vertu profondément chrétienne. Et qu’aucun chrétien ne mérite son nom s’il n’est fort [2].

Imitatio Christi

Le chrétien possède en effet le plus noble et grand nom qui soit : christianus, c’est-à-dire le disciple du Christ. Il est tout à la fois notre modèle, notre maître et notre salut. Et parce qu’il est la Voie, la Vérité et la Vie, nous ne désirons in fine que le suivre par une imitation parfaite. Et puisqu’il est réellement Dieu, nous rendre ainsi semblables à la divinité : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu V, 48). Or le Christ, c’est entendu, est celui qui aima le plus le genre humain, puisqu’il se sacrifia pour lui. Dieu est amour, nous dit saint Jean. Et il nous aime toujours par la grâce qu’il nous octroie et les sacrements qu’il nous donne à travers l’Église. Mais l’Agneau de Dieu, le Prince de la Paix, qui pleura sur Lazare et protégea la Samaritaine, n’en est pas moins l’homme le plus fort qui soit [3]. Manifestez, Seigneur, votre puissance et venez : secourez-nous par votre grande force [4].

Cette idée jure avec l’image que nous nous faisons habituellement du Christ. Les catholiques ont tellement été abusés par le nouveau catéchisme qu’il leur est maintenant impossible d’imaginer ce paradoxe : que l’homme le plus aimant fût aussi celui le plus fort, que l’Amour même fût aussi la Puissance même. S’abreuvant de caricatures, ces mêmes personnes s’imaginent également qu’une brute guerrière est nécessairement un être sans cœur, et qu’un individu aimant est nécessairement un faible. C’est qu’ils se fourvoient sur l’idée même de force. La force n’est pas un gros mot ; elle n’est pas synonyme de « muscles », de brutalité, d’orgueil ou de cruauté. C’est avant toute chose – et les Anciens l’avaient bien compris – une vertu morale, puisque fortitudo était synonyme de courage, et constituait l’une des quatre vertus cardinales. Certes, ces vertus ont leur origine dans le paganisme antique, mais elles ont été abondamment christianisées par les Pères et Docteurs de l’Église, intégrées à la liturgie [5], et durant tout le Moyen Âge, les papes y faisaient encore référence dans leur magistère [6].

La force, vertu chrétienne

Il faut donc penser l’inverse : on ne peut aimer sans être fort. Le Christ l’affirme sans détour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jean 15, 13). Or qu’il y a t-il de plus fort que de mourir par amour ? C’est renoncer à soi-même, se perdre tout entier par pur amour de Dieu. C’est à la fois une folie et une violence qui outrepasse l’ordre naturel. Mgr Luc Ravel, évêque aux armées, récusant l’idée d’une « non-violence » de Jésus, s’était exprimé en ces termes en mai 2014 :

[La non-violence ?] Je n’ai jamais lu cela dans l’Évangile. Au contraire, Jésus dit que ce sont les violents qui s’emparent du Royaume de Dieu ! La violence, c’est l’incarnation d’un mouvement de vie qui déborde dans un monde traversé par le péché. C’est une démesure. Certains chrétiens, confondant christianisme et sagesse stoïcienne, pensent qu’il ne faut jamais de démesure. Les saints pensent autrement. (…) La croix est une démesure de l’amour. C’est une violence extrême. Si on est dans la vie, une vie bien incarnée, il y a de la violence. Dans l’Évangile, il y a des moments où Jésus se met en colère. (…) Il est obligé de mettre une force démesurée, la violence, au service de l’amour. Mais une violence maîtrisée, évangélisée. [7]

L’amour chrétien n’a rien d’un sentiment ; le mariage ou l’amour filial même n’en sont encore qu’un reflet. Certes, ces derniers nécessitent des sacrifices énormes, un dévouement qu’on porte toute sa vie et des situations qui exigent un amour que beaucoup de nos contemporains ne sont plus en mesure d’assumer. Mais nous sommes encore loin de cet amour christique qui nous oblige à quitter père, mère et frère : cet amour qui nous oblige à porter la Croix. Car aimer, c’est surtout aimer Dieu ; voici la fin ultime de l’homme, puisqu’au sens fort, on ne peut aimer totalement Dieu sans s’y perdre entièrement.

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; et celui qui perdra sa vie à cause de moi, la sauvera. Quel profit en effet a l’homme qui a gagné le monde entier, mais qui s’est ruiné lui-même ou perdu ? Celui qui aura eu honte de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme aura honte de lui (Luc IX, 23-26).

L’amour est une force incommensurable qui exige de soi-même un travail acharné d’ascèse, de détermination et de sacrifice. Sans la force, don du Saint-Esprit, il n’est pas envisageable d’y parvenir. C’est en ce sens qu’il faut comprendre cette parole du Christ : « Le Royaume des cieux souffre violence et ce sont les violents qui l’emportent » (Mt XI, 12). Le Paradis se conquiert, car il n’est pas facile d’y entrer : il faut « se faire violence », car depuis la Chute, l’homme est faible. S’adressant aux Éphésiens, saint Paul exhorte à se fortifier dans le Seigneur et le Saint-Esprit [8], car c’est la force qui secourt et garantit la volonté : Il appartient à la force d’âme de supporter courageusement la faiblesse de la chair et de protéger la volonté de l’homme afin qu’elle ne recule pas devant un bien raisonnable par crainte d’un mal corporel [9].
La force nous arrime à la vérité ; sans elle, le juste est désarmé, et ne peut résister avec victoire aux embûches du démon. Le Christ célèbre ainsi sobrement la force : Lorsqu’un homme fort et bien armé garde sa maison, dit-il, tout est en paix (Luc, XI, 21).


[1“…qui ab initio scripsi vobis adulescentes quia fortes estis et verbum Dei in vobis manet et vicistis malignum” (1 Joa. II, 14).

[2Un ancien et excellent article publié sur le Rouge & le Noir a déjà mis en évidence les liens entre force, violence et christianisme, en rappelant quelques évidences, sur fond d’actualité : https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/force-et-violence-dans-la-pensee-chretienne

[3« Jésus fut un fort. Fort dans son agonie pour la supporter et, se relevant de sa tristesse, pour fixer la volonté de son Père. Il a marché, gardant sa force devant Pilate, devant. Hérode, devant la foule en délire. (…) Notre-Seigneur avait la force à sa source ; mais nous pouvons l’imiter à notre degré » (Père A. GARDEIL, O.P., Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne, III. Le don de force).

[4“Excita, quaesumus, Domine, potentiam tuam, et veni : et magna nobis virtute succurre” (Collecte du Quatrième dimanche de l’Avent).

[5Par exemple, l’Introït de la Messe d’Épiphanie chante ceci : « Voici venu le souverain Dominateur ; la royauté, la puissance, l’empire sont dans ses mains ». Le Psaume 42, récité à l’ouverture de chaque Messe, dit aussi simplement : Parce que tu es, Dieu, ma force.

[6Au début du XIIIe siècle, par exemple, le pape Innocent III y fait souvent référence dans ses sermons. Ad hoc aedificium quatuor parietes producuntur, id est quatuor cardinales virtutes, justitia, fortitudo, prudentia, temperantia. Latus justitiae respicit orientem, per quam timentibus Deum sol justitiae Christus exoritur. ... Sicut enim quatuor sunt principales virtutes, videlicet justitia, fortitudo, prudentia, temperantia : ita sunt quatuor principales modi peccandi, quibus daemones peccare faciunt homines et seducunt.

[7Entretien de Mgr Ravel publié par Il est vivant !, n°315, mai 2014 : http://www.chretiensdanslacite.com/2014/05/jesus-non-violent-reponse-de-l-eveque-aux-armees.html.

[8« Que Dieu vous accorde d’être fortifiés par la force qui vient du Saint Esprit, de manière à devenir des âmes intérieures » (Éphésiens, II, 16). « Fortifiez-vous dans le Seigneur, et par sa force toute-puissante… » (Éphésiens VI, 10).

[9Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Q. 123, art. 1 et 4.

11 avril 2017 Boniface

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