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Soixante-huitards de l’autre bord

28 février 2014 Bougainville ,

L’incident entre Manuel Valls et Claude Goasguen à l’Assemblée nationale du 25 février, est une micro-polémique vaine et puérile. Il est cependant révélateur de deux phénomènes : la droite française est victime du « sur-moi » moral de la gauche, comme le déplore mon confrère Chouan Orphelin, et les anciens soixante-huitards, des deux camps, sont rarement demeurés fidèles à leurs anciens idéaux.

Ainsi, le député UMP Claude Goasguen, accusé de « venir de l’extrême-droite » par un Manuel Valls à court d’arguments : en 1968, il était à la Corpo de Droit des étudiants de Paris en 1967, et était donc partisan de l’Algérie française et anticommuniste. Puis, pendant 46 ans, il a effectué une carrière politique au centre-droit, libéral et atlantiste. Il est aujourd’hui aussi éloigné de l’extrême-droite que l’ancien Premier ministre Lionel Jospin l’est du trotskisme de sa jeunesse militante.

De son côté, Daniel Cohn-Bendit, ex-figure de Mai 68, est passé du statut d’agitateur anarchiste à celui de notable du Parlement européen. « Souvent, Cohn varie ! », lui a lancé l’eurodéputé FN Bruno Gollnisch au cours d’un débat sur la dernière votation suisse sur l’immigration.

Christoph Blocher : le soixante-huitard de l’autre bord

En Suisse, précisément, il est un exemple peu connu en France, qui démontre que la droite s’assume comme telle, et que certains soixante-huitards peuvent conserver leurs aspirations : c’est celui du Parti populaire suisse (appelé UDC, Union démocratique du centre, en Suisse romande), et de son chef de file, Christoph Blocher.

Ce dernier est une figure incontournable de la vie politique suisse. Ancien conseiller fédéral (ministre du gouvernement pluri-partisan de la Confédération) de 2004 à 2007, ayant fait parvenir l’UDC au rang de premier parti de Suisse, Blocher se présente lui-même comme un "soixante-huitard de l’autre bord". Etudiant en droit et en économie à l’université de Zurich en 1968, il avait fondé un groupe anticommuniste, le Studentenring. Fils et frère de pasteurs protestants, traditionalistes au point d’être expulsés par leurs paroissiens, il est demeuré toute sa vie un conservateur, partisan d’une Suisse enracinée dans les valeurs rurales, défendant sa sécurité, son identité et sa neutralité [1].

Guerre culturelle

Tout au long de sa vie politique, Blocher s’est efforcé de mener une bataille culturelle contre la gauche. Il a notamment réenchanté les mythes fondateurs suisses (Guillaume Tell, l’indépendance contre les Habsbourg, la glorieuse défaite de Marignan), et s’est saisi de thèmes laissés pour compte, comme la sécurité et l’immigration. Surtout, pour contraindre la gauche et les autres partis à venir se battre sur son terrain, il a fait massivement usage du référendum.

La démocratie directe suisse se base sur l’initiative populaire, qui existe aux niveaux municipal, cantonal et fédéral : pour modifier la Constitution fédérale, il faut réunir 100 000 signatures et proposer un référendum au Parlement, qui le valide ou non. Parmi les initiatives populaires fédérales qui ont fait la célébrité de l’UDC, celle sur l’interdiction de construire des minarets, fin 2009, celle sur le renvoi des étrangers criminels, fin 2010, et celle contre « l’immigration de masse », le 9 février dernier, ont été couronnées de succès. Les idées de l’UDC sont devenues majoritaires, et donnent le tempo aux autres partis.

La Suisse n’est pas la France, ne serait-ce que par l’absence de l’initiative populaire, et par une culture très différente. Néanmoins, elle offre un exemple de guerre culturelle réussie. Blocher est resté fidèle à la structure intellectuelle qu’il avait donnée à son mouvement, et la droite ne s’est pas soumise aux injonctions morales de la gauche, jusqu’à parvenir à une situation inverse de la France : contrairement à l’UMP, les dirigeants de l’UDC sont plus conservateurs que leur base et leurs militants. Ce qui explique l’échec de leur initiative populaire visant à dérembourser l’avortement, présentée en même temps que celle sur l’immigration de masse, et leurs difficultés à venir en cas de référendum sur le mariage ou l’adoption pour les couples homosexuels.

Quel avenir pour les soixante-huitards de 2014 ?

A notre petit niveau, nous sommes des soixante-huitards de l’autre bord. Nous sommes les véritables subversifs, qui dérangeons et qui étonnons. La Manif Pour Tous a été le baptême militant de nombreux jeunes qui ne connaissaient rien à l’activisme et à la politique. Leur attente, leurs espoirs et leur motivation sont immenses. Il nous reste cependant à éviter les écueils des anciens soixante-huitards :

- Nous devons conserver nos aspirations et nos convictions. Outre l’opportunisme, l’autre danger serait de nous fossiliser : nous ne devons pas être des réactionnaires obtus et déconnectés. Nous devons conserver l’avenir, en ayant les pieds dans les réalités, pour pouvoir brasser large et diffuser nos idées.

- Pour que notre mouvement dure, il faut qu’il soit intellectuellement structuré. C’est le grand défi actuel, alors que les manifestations sont terminées. Notre héritage chrétien, scout et associatif, politique et syndical pour certains, nous a déjà permis de nous mobiliser. Il faut maintenant nous nourrir : quel projet voulons-nous ? Pourquoi ? Comment ?

Il ne suffit pas d’être contre le mariage gay pour s’engager en politique et monter une liste aux élections municipales. C’est le projet, la vision d’ensemble, pour sa ville, pour sa région, pour son pays, qui doit donner de l’épaisseur aux valeurs morales, et pas l’inverse.

- Nous ne devons pas nous contenter d’être un mouvement de génération. On s’est bien amusé, on a bien dansé sur Stromae aux manifs, on a raconté aux uns et autres nos exploits de « résistants », on s’est contemplé sur le Salon Beige ou votre gazette... Mais nous devons dépasser ce narcissisme, en cherchant à ne pas en rester là, en essayant de servir quelque chose de plus haut que notre condition de jeunes catholiques rebutés par une politique à un moment donné. L’écologie humaine et la nouvelle évangélisation sont des chantiers bien assez vastes pour nous faire sortir de nous-mêmes.

- Nous devons nous engager partout. Il n’y pas de recette miracle pour la bataille culturelle. S’il est nécessaire de quitter les salons, d’investir le champ politique, de se frotter à ses pratiques, et de faire preuve d’un peu de pragmatisme, il ne faut pas en conclure qu’il faut tous prendre notre carte dans tel ou tel parti. Le champ d’engagement est vaste comme le monde : l’enseignement, le monde associatif, le bénévolat, la culture... La liste n’est pas exhaustive.

Pour que la droite puisse être véritablement « de droite », et surtout pour que des valeurs immatérielles puissent être défendues, notre génération estampillée Manif Pour Tous doit se dépasser, partir au combat, et ne pas perdre son âme.


[1Industriel milliardaire acquis au libéralisme économique, Blocher est étonnamment un défenseur du protectionnisme pour son propre pays, ce qui démontre les limites du personnage.

28 février 2014 Bougainville ,

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