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Pierre Manent sur le terrorisme islamique : la collaboration avant la reddition ?

Invité au Cercle Aristote lundi 16 novembre 2015, trois jours après les attentats terroristes de Paris, Pierre Manent, professeur de philosophie politique, a tenu une conférence sur le thème « penser et vouloir un avenir pour la France », adaptée aux attaques perpétrées le vendredi 13 novembre 2015.

Seul pays occidental à avoir subi des attentats d’une telle ampleur, la France reçoit des menaces à des intervalles de moins en moins espacées et dont la teneur monte crescendo. Défaillance de notre système de défense ? Répétition des attaques ciblées ? Vulnérabilité de notre pays ? Analysant en premier lieu la place de l’islam en France, Pierre Manent tente d’évoquer les alternatives à la réitération de tels évènements.

I. L’échec de l’intégration

De l’origine de l’échec

La disproportion entre les objectifs trop ambitieux que se sont donnés les gouvernements successifs français et les résultats obtenus quant à l’intégration de la population musulmane en France sont à l’origine d’un échec ayant largement contribué à la réalisation de ces attentats. Avec l’essentiel de nos forces armées actuellement engagées contre le terrorisme - à l’échelle nationale comme internationale, la France est le seul pays à pays à avoir initié un tel processus sans que les mesures d’affermissement aient été engagées en amont. En en faisant un usage intensif et sans réserve, la volonté de renforcement des effectifs soulevé hier au Congrès de Versailles par le Président François Hollande semble une réaction bien tardive : à chacune de ces interventions terroristes, les meurtriers ont souvent fait l’objet d’une fiche S au préalable, sans que cela n’ait contribué à leur arrestation. Selon l’intervenant, cet inquiétant fossé entre les prétentions politiques et ses aboutissements se vérifie également en temps de paix.

Une position paradoxale de l’État français vis-à-vis des Musulmans : la fuite du réel

Au nom de l’inconditionnalité de l’accueil, la République française s’octroie depuis plusieurs dizaines d’années un objectif qui coïncide mal avec la réalité ; présupposant la fonte d’une civilisation musulmane au sein des « principes républicains », elle n’avait pas envisagé que les disparités propres à cette civilisation ne s’effaceraient pas d’elles-mêmes. Contrat des charges trop lourd, l’accueil comporte un caractère unilatéral, inconscient des racines historiques et sociales de la communauté musulmane. « Fait social inédit », cette dernière se revendique fièrement émanant d’un groupe sûr de ses valeurs sociales, à l’heure où le Christianisme a quant à lui cessé de se prétendre légitime au sein de la démocratie.

La difficulté actuelle des Gouvernements successifs à penser les phénomènes sociaux [1] émane d’une perception inadéquate de l’approche des groupes : difficulté toute épistémologique, qui empêche de penser le collectif ou ne le fait percevoir qu’à l’aune d’une perception jugée contraignante (ndlr. le ‘’communautarisme’’ en somme). Arraché à sa qualité essentielle, le fait collectif n’est plus pensé, tant à l’échelle religieuse, que politique ou sociale. L’écueil consiste à continuer de percevoir le phénomène religieux à l’aune des droits individuels. En résulte une complète incapacité à saisir les velléités d’une communauté religieuse, éconduits que nous sommes par le postulat des libertés individuelles sous lequel on l’aborde. L’Islam n’ayant jamais été absorbé par la Nation, comment l’envisager autrement ?

II. Quelle alternative ?

Devant le changement de l’opinion : la nécessité d’une alternative

Alors qu’il y a quatre ou cinq ans de cela, « notre position était à l’optimisme progressiste, favorable à l’ouverture à l’autre » [2] et que l’opinion selon laquelle l’Islam devait rester un corps étranger était, jusqu’à une date récente limitée à un corps civique - la « droite de la droite », l’inflexion générale s’oriente actuellement vers une irrecevabilité de cette communauté à l’échelle nationale.

A la suite des attentats, cette politique généreuse est remise en question. Et si la majorité des musulmans est pacifique, son incapacité à ramener à la raison le reste du groupe empêche une pleine et entière intégration du groupe. Pour Pierre Manent, une solution s’impose : celle de repenser le contrat des charges sur des bases plus modestes et raisonnables. Faire consentir l’islam à une réforme et lui imposer une règle de laïcité à laquelle se conformer s’avèrent pour lui des solutions idéales. Écueil considérable d’un intervenant aveuglé par une perception occidentale du fait socio-culturel qu’il veut souligner, la posture est inique : croire que les Musulmans soient prêts à se subordonner à des principes ayant conduits à la chute du Christianisme en France semble un vœu pieux d’une élite laïcisée et inconsciente de la primauté de la Foi dans le cœur d’un croyant, quelque fût sa religion. La crise que traverse le Christianisme en France n’est que le résultat de sa soumission aux préceptes séculaires successifs qui lui furent notamment imposés en 1789 (la Révolution) et en 1905 (à l’avènement de la sécularisation). Une telle soumission de leur part reviendrait à se plier à des fondements d’une ingérence honnie.

Intégrer les musulmans dans la vie politique

Devant la démographie croissante de cette communauté, beaucoup de français ne parviennent à accepter une intégration inéluctable, indique Pierre Manent, avouant à demi-mot qu’il appartint un temps au camp des sceptiques. Les nouveaux arrivants musulmans – les « migrants », n’ont pas été soumis à des conditions strictes relatives à leur accueil sur le territoire national, excepté la loi française. Devant l’incapacité à procéder à la normalisation des mœurs de cette communauté, Pierre Manent envisage d’infléchir le mouvement à l’échelle politique, dans une perspective d’unification de la société française.

La participation plus active des musulmans à la vie politique aurait des qualités de « rassemblement » et constituerait « une barrière à la passivité et à la méfiance » des Musulmans vis-à-vis de la République. « Nous aurons plus de chance de procéder à une amitié civile de la sorte », souligne l’intervenant, tout en contestant la volonté sincère des gouvernements à intégrer cette communauté. Et le professeur d’indiquer que la République, au nom de la laïcité, empêche cette exécution nécessitant de trop grands compromis. [3] « Lorsqu’est fait mention d’un parti musulman, la République tourne le dos. Ce serait pourtant là accepter franchement [ndlr. et non de façon hypocrite] le véritable accueil des musulmans en France ». L’argument ne manque pas de saveur : non content de déplorer l’absence de cette immersion politique, Manent souligne le manque de volonté de cette communauté à s’y intégrer de façon spontanée. Thèse fallacieuse, ne tenant aucunement compte de la primauté de la supra-nation à laquelle elle appartient : l’ummat islamiyya. De cette subordination à la Nation islamique ne peut résulter un adoubement à une autre nation.

Quelques objections en guise de conclusion

Certes, il faut souligner une certaine justesse dans l’analyse des propos de Pierre Manent : regard critique porté envers la République, la disproportion des velléités « généreuses » (sic) de cette instance est effectivement la cause de nombreuses conséquences subsidiaires. Mais le mea culpa ne suffit plus ; reconnaître ses fautes n’amène pas à esquisser des solutions pragmatiques. L’Occident est coupable ; coupable de s’être détesté, envieux de la fierté avec laquelle l’islam s’affirme avec force. Plus encore : il est oublieux de son principe fondateur. « Il n’y a pas si longtemps encore que toute l’Europe s’appelait Chrétienté ... Chacun de ces peuples a un caractère particulier ; mais tout cela n’est que de l’histoire et de la tradition. Cela fait le patrimoine héréditaire d’idées de ces peuples. ... Voulez-vous savoir quelles sont ces idées ? Ce sont les idées de devoir, de justice, de droit, d’ordre » [4]. Réaffirmer ces principes avec conviction, voilà la clef de notre Salut. Au contraire, avant même que ne sonne la reddition, Pierre Manent se résigne : « les musulmans se sont installés parmi nous avec une force sociale à laquelle nous devons déférer ». Avant même que la Nation française n’appelle à la reddition, il envisage une collaboration étroite entre les instances gouvernementales et une communauté qui ne s’y reconnaît guère – à raison. La tension palpable de la salle, croissante à mesure du déroulement du discours, le lui aura fait comprendre. « L’épuisement du régime nécessite sa refondation », conclura le professeur. Ce n’est qu’à la fin de la conférence que Pierre Manent a soulevé le pan du réel. Dommage...

Aloysia Biessy

[1Et Pierre Manent de déplorer l’écueil actuel de la sociologie qui abandonne l’étude objective des faits sociaux en préférant considérer son élaboration a posteriori - ses « constructions sociales ».

[2Cette réflexion ne doit pas être comprise comme l’opinion personnelle de l’intervenant mais plutôt comme l’énonciation de la posture du Gouvernement à ce sujet. Pierre Manent a quant à lui précisé : « A titre personnel, je n’ai jamais embrassé l’optimisme progressiste…Mais je n’adhère pas non plus au désespoir du parti laïc, qui ne voit de Salut qu’en la réforme ».

[3Devant une foule sceptique, Pierre Manent s’empresse d’ajouter la qualité réciproque de cette convention : les musulmans devront également cesser toute affiliation avec les pays arabo-musulmans, afin d’inscrire leur avenir dans la vie française. Prise d’indépendance qu’ils n’ont pas saisie et dont l’absence résulterait des tentatives trop timides des régimes politiques successifs à les y pousser.

[4Pierre Tchaadaev, Lettres philosophiques adressées à une dame, 1829.

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