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Petite généalogie de l’apprentissage oublié

« On se lasse de tout, excepté d’apprendre. »
Virgile

Il est certain que l’on apprend depuis longtemps... autant que mes professeurs m’ont appris à ne pas commencer un propos par un tel truisme. Mais il est de bon ton, de nos jours, de se dédire de ce qu’on nous a légué : l’avenir ne se conjugue plus au passé. Regarder en arrière, c’est n’avoir pas le courage d’être libre : brûlons nos livres et déchirons nos vêtements.
Devant un tel apophtegme, nous allons nous risquer à nager à contre-courant l’espace de quelques lignes et regarder un peu en contre-bas. Afin de ne pas aller trop loin, de ne pas heurter nos frères, volucres modernes qui volent bien trop haut pour nous au point qu’ils peuvent se passer de lire et de faire des références, nous commencerons par invoquer servilement un philosophe mais, heureusement, du XXème siècle seulement.

« L’enseignement doit être résolument retardataire. Non pas rétrograde, tout au contraire. C’est pour marcher dans le sens direct qu’il prend du recul ; car, si l’on ne se place point dans le moment dépassé, comment le dépasser ? Ce serait une folle entreprise, même pour un homme dans toute la force, de prendre les connaissances en leur état dernier ; il n’aurait point d’élan, ni aucune espérance raisonnable. Ne voyant que l’insuffisance partout, il se trouverait, je le parie, dans l’immobilité pyrrhonienne, c’est-à-dire que, comprenant tout, il n’affirmerait rien. Au contraire celui qui accourt des anciens âges est comme lancé selon le mouvement juste ; il sait vaincre ; cette expérience fait les esprits vigoureux. »
Alain [1]

Si bien lancés que nous sommes, lorgnons justement du côté des anciens âges en espérant que cette entreprise « dépouille le moderne de cette suffisance naïve qui l’empêchait d’imaginer qu’on ai pu être différent de lui. »  [2] Les Grecs avaient compris, dans leur antique ignorance, que leurs enfants ne pouvaient se contenter d’observer papa et maman à la maison pour devenir des adultes matures et autonomes. Platon lui-même, qui nommait Homère l’éducateur de la Grèce [3], savait bien que les Idées ne tomberaient pas tout cuit du ciel dans la tête des hommes. En quoi profitait donc la lecture d’Homère à nos petites têtes blondes ?
Il invitait, par la hauteur de ces récits, les petits athéniens à se surpasser dans la force et la vertu. Il inspirait des idéaux chevaleresques aux jeunes générations qui s’efforçaient alors de cultiver l’éthique et la technique conjointement, d’être capable de donner de la lame et de donner sa vie. Il transmettait cette grande leçon qui fait le chevalier grec et qui forgera, plus tard, le gentilhomme : le pouvoir ne va pas sans le devoir.

L’Apothéose d’Homère, Ingres, 1827, Musée du Louvre.

Cette culture antique, profondément aristocratique dans ses origines, est encore nécessaire à l’élève du XXème car elle lui permet de surpasser par la vertu ce que la naissance [4] ne lui a pas donné. Les Sophistes, premiers pédagogues au sens moderne du terme, avaient pris le soin d’enseigner partant justement du principe que la morale et les choses de l’esprit s’apprennent et qu’il faut, pour cela, une base sur quoi apprendre.
Les grands noms de la littérature, déjà classiques en leurs temps, étaient l’objet d’étude des jeunes gens qui se rendaient au cours du « grammairien ». Nous n’avons fait que les imiter en faisant réciter La Fontaine à l’école élémentaire et Molière au collège. En revanche, il n’y a aucun intérêt à enseigner l’Histoire avec Kaamelott ou les Lettres avec Musso comme cela se fait dans de nombreux établissements.
Cette pratique pédagogique (que ce mot est vulgaire !) moderno-socialiste manifeste autant le mépris de nos racines que celui des générations futures à qui l’on donne à paître de tels ascarides.

« Montaigne n’est plus d’actualité » disent-ils. « Et puis, il n’intéresse pas les élèves ». En d’autres termes : « ne prenons pas le parti difficile et laborieux de se risquer à enseigner Montaigne à des imbéciles qui, de toute façon, n’y comprennent rien et n’ont pas envie d’apprendre. »
Un certain président de la Vème République parlait de « nivellement vers le bas » : son engeance est aujourd’hui aux rênes de l’État.

Au contraire, il faut avoir de l’ambition pour ses élèves. Il ne faut pas avoir peur d’instruire la jeunesse avec des pensées élevées ou, à tout le moins, plus élevées qu’elle. Or, l’école est le reflet du siècle, de la société que l’on désire, de la vie à laquelle on aspire. L’acte d’apprentissage comporte un avant et un après : un long travail qui débouche, un jour, sur une certaine maîtrise. Rien à voir avec la jouissance de l’instant présent qui constitue à la fois le fait et le but de l’homo festivus. Devant la chaleureuse intimité de son écran plasma, il se prend à rêver d’un fugace éternel : heureusement, ce n’est qu’un rêve. Certains choses passent ; certaines choses durent.
Voilà pourquoi Victor Hugo sera moins vite oublié que Lady Gaga, toute ressemblance entre les deux personnages étant purement fortuite. Cette comparaison n’a aucune finalité pédagogique.

À rebours, le mieux que l’on puisse faire pour nos enfants est de leur inspirer le goût de l’effort et des hauteurs, seules véritables armes face à la vie concrète sans artifices, sans ambages... sans selfies. Daignons donc abreuver de nos auteurs illustres les petits citadins et banlieusards dans la plus belle langue du monde : celle de Racine et de Corneille.

Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.
Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait,
Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.
 [5]
Polycarpe

[1Propos sur l’éducation II, Coll. Pléiade, Nrf, Gallimard, Paris, 1970, p. 637.

[2Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Paris, Seuil, 1948, Introduction, p. 19.

[3République, X, 606 e.

[4À prendre dans les deux sens du terme : l’origine sociale et les capacités intellectuelles qu’un enfant a naturellement sans éducation et instruction.

[5Corneille, Le Cid, Acte I, Scène 3.

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