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Pape François : ce que nous cachent les caméras

Le Monde aime-t-il le Pape François ? Cet organe de presse ne nous avait pas habitué aux compliments envers le successeur de S. Pierre, comme le rappelle Jean-Yves Le Gallou, le fondateur de l’excellent site Polemia, sur lequel ce haut fonctionnaire, spécialiste du monde médiatique, s’emploie à décrypter ce qu’il a nommé avec beaucoup de raison la « tyrannie médiatique » et le pouvoir des « médiagogues ». Dans un article paru le 9 octobre sur Boulevard Voltaire [1], « Pape François : où sont les caméras ? », le Souverain Pontife se voit précisément reprocher d’être soumis à la première et d’entrer dans la catégorie des seconds. La preuve en serait les commentaires des petits soldats-journalistes, zélateurs des « Pigasse, Niel et autres Bergé » (NDLR : propriétaires dudit journal Le Monde). Et de fait, on ne peut qu’être mal à l’aise en lisant la feuille fondée par Hubert Beuve-Méry, à défaut de rire du moins.

Les commentaires des journalistes donneurs de leçon qui savent tout et ne connaissent rien, qui n’ont jamais ouvert une page du catéchisme ni mis le pied dans une église, qu’ils soient laudatifs ou orduriers, nous, catholiques, savons bien ce qu’il faut en faire. Devons-nous croire avec Jean-Yves Le Gallou que l’apparente idylle qui existe entre les médias occidentaux et le Souverain Pontife soit la preuve que l’Eglise catholique et le Saint Père se seraint compromis avec le monde ? Nous pensons précisément le contraire.

Le ton doucereux des médias n’est qu’une ruse plus habile pour décourager les catholiques de France. Faute d’avoir pu trouver le moyen de tordre le message clair et fort de Benoît XVI qui a lutté contre le vent et les marées de la post-modernité, du relativisme et de la christianophobie, pour le rallier à leur cause, les médias se saisissent à présent du langage de jésuite qu’est celui du Pape François. Leur stratégie est plus habile, et plus mortifère. La haine déversée contre Benoît XVI avait préparé les catholiques de France et du monde à subir les brimades et les insultes de l’oligarchie politico-médiatique. Et c’est ce qui nous a permis de descendre avec résolution dans la rue, le printemps dernier. Aujourd’hui, les médias déforment et tronquent le discours du Pape François pour le rendre conforme à leurs idées relativistes. Car, trop naïfs, nous oublions qu’ils n’ont cure de la Vérité. Comment peut-on croire qu’après avoir tiré à boulets rouges contre une institution, des dogmes et une doctrine qu’ils vomissent, les tenants du progressisme à tout va, de la culture de mort, et du relativisme pourraient sincèrement se mettre à l’encenser, simplement parce que son titulaire a changé.

La vérité, c’est qu’ils refusent de nous dire que le Pape ne bouleversera jamais la doctrine, ni les dogmes, ni la structure ecclésiale, héritée du Christ lui-même. Et ce, quoique en disent les Soupa, Pedotti, et autres comités de la jupe. Ce grand malentendu qui se creuse et qui nourrit la désinformation médiatique, il vient de ce que le Pape vient d’un pays toujours marqué par l’hérétique théologie de la libération, l’émigration massive, une pauvreté inimaginable dans nos pays occidentaux. Non, jamais il n’y aura jamais de « prêtresses », de « cardinales », de « mariages gay » dans nos églises, d’élections démocratiques, de laïcs tout puissants, et autres inventions délirantes !

Certes, les catholiques européens peuvent être déçus. Le Pape ne vient pas de leur continent : ses priorités pastorales ne sont pas vraiment les nôtres. En outre, il n’a pas l’envergure intellectuelle du Pape émérite dont l’enseignement lumineux fut une bénédiction pour des chrétiens dont le catéchisme avait été fort négligé. Pire, il ne semble pas saisir toutes nos préoccupations : ses discours sur l’immigration, par exemple, suscitent un vrai malaise. Ce d’autant plus qu’ils témoignent de ce que le courant progressiste, au Vatican, reprend du poids. Cependant, les premiers démentis arrivent déjà. Alors que le très progressiste Mgr Zolltisch, évêque de Fribourg-en-Brisgau, profitant de ce qu’il a atteint l’âge de la retraite, a décidé de donner la communion aux divorcés-remariés dans son diocèse, une désaveu cinglant est arrivée par le biais du cardinal Müller, président de la congrégation pour la Doctrine de la foi.

Quelques éléments permettent de comprendre ce que dit et fait le Pape François. Il vient d’un continent où il existe une piété populaire très forte. En Europe, elle a presque disparu, supprimée par les doctes intellectuels de gauche qui se voulaient les interprètes de « l’esprit du Concile ». En Amérique du Sud, elle est ancrée au cœur des bidonvilles, et elle s’exprime de façon très démonstrative. Alors que là-bas, où la pauvreté est considérable, cette « humilité démonstrative » a une valeur didactique, elle prend chez nous un tour indécent, et elle pourrait même nous faire soupçonner de l’orgueil. Mais un fait est remarquable : alors que la presse a relayé avec fureur les fausses rumeurs sur une collaboration de celui qui était alors le provincial de la Compagnie de Jésus avec le régime de Videla, nul part n’est ressorti l’écho de ce qui a été appelé la « liste de Bergoglio ». Notre Pape, dans un secret qu’il n’a jamais éventé, a permis de sauver des dizaines de personnes de la mort que leur réservait la dictature argentine. Pas même pour se défendre d’attaques infamantes, il n’a brandi la liste des personnes qui lui devaient la vie [2]. Tant d’autres auraient été bien prompts à se délivrer des brevets de résistance ...

On a aussi beaucoup critiqué les errements de la liturgie du Pape François : retour de la communion dans la main, usage d’un bateau comme autel à Lampedusa, lavement des pieds à une femme musulmane … Mais on oublie de dire qu’il a conservé Guido Marini comme cérémoniaire, et que les messes à Saint-Pierre-de-Rome demeurent très « carrées ». Le Pape n’est pas un liturgiste accompli, sans doute parce que dans son pays la préoccupation était de lutter contre la théologie de la libération. On imagine aisément que tout signe extérieur de richesse de l’Eglise peut être, là-bas, fort mal interprété, et à tort d’ailleurs. En somme, la crise religieuse n’a pas en Amérique du Sud la même source qu’en Europe. Pour autant, on ne peut que regretter le désintérêt manifeste du Saint-Père pour la réforme de la réforme … Enfin, au sujet de la messe traditionnelle, il est clair que le Souverain Pontife n’y est pas particulièrement favorable. Pour lui, c’est une messe de nostalgiques. C’est dire le retard qu’il a, vis-à-vis de l’avancée des réflexions des grands promoteurs d’une liturgie pleinement restaurée. Néanmoins, rappelons que le Pape François a appliqué avec plus de libéralité le Motu Proprio que beaucoup d’autres évêques européens. De plus, il n’a guère connu en Amérique du Sud que des schismatiques [3] ou des sédévacantistes. Aux traditionalistes de prouver qu’ils sont la force vive de l’Eglise, comme l’a souvent rappelé l’abbé Guillaume de Tanoüarn.

Par ailleurs, le Pape est un jésuite. On n’a pas manqué de le souligner, mais c’est un trait qu’il faut rappeler. Parfois même au rebours des apparences, ses affirmations demeurent catholiques. Le Pape est un homme de discussion, pas un homme d’enseignement magistral. Le contraste avec son prédécesseur est fort. Par conséquent, lorsqu’il converse avec un homme qui ne partage pas sa foi, il met pour ainsi dire de l’eau dans son vin. Sans rien céder sur le fond, il donne à ses propos des contours plus ronds, moins brutaux. Il tente toujours d’amadouer. Lui-même s’est ainsi qualifié : c’est un homme « rusé ». Ainsi, le journaliste athée italien qui l’a interrogé, Eugenio Scalfari, s’est lui-même laissé duper, et, hélas, avec lui, sans doute même des catholiques de bonne foi. C’est là toute la limite du jésuitisme médiatique. Mais songer un instant que le Pape est hérétique, ou pire, qu’il n’est pas catholique, cela ne rime à rien. Ainsi, il suffit de lire certaines de ses interventions précédentes, alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, pour comprendre qu’il partage largement la théologie du Pape émérite : herméneutique de la continuité au sujet du Concile Vatican II, rectitude de la doctrine traditionnelle. En revanche, le Pape n’est pas attaché aux formes antiques, qui s’intègrent pourtant dans le legs de la Tradition. Mais on l’a dit : le problème des formes, hélas, prend un tour particulier lorsqu’on vient d’Amérique du Sud.

Plus que jamais, il ne faut prêter aucun crédit à ce qu’affirme toute la clique des journalistes athées. Parce que la pastorale du Pape François est une pastorale de la compassion envers les cohortes des pécheurs que sont les divorcés-remariés, les partisans de l’avortement, les incroyants, les médias estiment que cela vaut approbation. Parce qu’il met en avant sa charge d’évêque de Rome, les médias estiment que le Pape promeut la collégialité : peu de Papes ont pourtant décidé de façon plus solitaire. Parce que le Pape ne s’agenouille pas devant les Saintes Espèces à la messe, les médias en déduiraient presque que le Pape ne croit pas en Dieu, mais ils oublient simplement de rappeler qu’il souffre de nombreux problèmes de santé. Parce que face à la crise de foi, et aux hérésies qui rongent le clergé et les fidèles, le Pape refuse de tout verrouiller et de chasser de l’Eglise toutes ces personnes, aussi fautives qu’elles soient, les médias prétendent qu’il va révoquer la doctrine catholique. On pourrait ainsi multiplier à l’infini les exemples. Il n’est pas certain que le malentendu cessera bientôt, mais nous ne pouvons que prier pour.

Addendum : suite à une pertinente remarque d’Ambrogio Riva sur l’emploi du terme de « schismatiques » à propos de ceux qui ont maintenu l’usage de la messe tridentine en Amérique du Sud, votre serviteur veut bien concéder que celui-ci est discutable, surtout depuis le levée des excommunications. Il a été utilisé par commodité, mais ne reflète pas ma pensée sur le sujet.


[1Ledit article a été également repris sur le site de Polemia.

[2On lira avec profit l’article de Sandro Magister à ce sujet : http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350611?fr=y

[3Voir à ce sujet l’addendum se trouvant en fin d’article.

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