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[NOËL] Pamphlet contre le Père Noël

Cet article a été publié pour la première fois le 21 décembre 2014

L’hiver a définitivement commencé. Déjà, j’entends parler de la magie de noël. Les rues s’illuminent, et une certaine barbe blanche traîne à nouveau par les rues malfamées de nos cités. Après les escarmouches démonologiques d’Halloween, il est grand temps d’ouvrir la chasse au Père Noël.

Je marchais dans la rue hivernale, l’autre jour, lorsqu’un homme en fauteuil roulant armé d’un grand coffre en plastic m’interpella, me déclama le laïus d’une association dont j’ai oublié le nom, me fourrant sous le nez tout un tas de papiers authentifiant la véracité de ses dires. Il voulait que je lui achète des bricoles de Noël pour la bonne cause. Qu’à cela ne tienne. « Avez-vous des cartes de vœux ? » Ni une ni deux, il tire de son coffre un paquet de cartes pensant avoir touché le gros lot. J’examine la liasse, et je me rends compte que sur chacune d’elle, sur tous les motifs possibles et imaginables, s’impose comme l’éternel retour d’un cauchemar, la face empattée du bonhomme à la barbe blanche et au bonnet rouge que d’aucuns nomment « père Noël ». Pris d’une ire dantesque, je me débarrasse de l’estropié en troquant un billet gris contre deux cartes ornées de paysages enneigés.

Comment se fait-il que quoique l’on fasse, où que l’on aille, dès que la fête de la Nativité approche, le nez rouge de ce gros malin de Santa Claus se fourre dans la quiétude de notre quotidien ? Avec ses histoires de hotte pleine de cadeaux, de rire grand-guignolesque, et de renne qui brille dans la rue, j’ai une envie irrépressible d’attendre devant l’âtre toute la nuit, armée d’un tison, pour lui régler son compte, au Père Noël ! Ça lui passera le goût des biscuits et du lait !

Le Père Noël, fossoyeur de la Nativité

Partout du rouge, partout des longues barbes cotonneuses, partout des bonnets à pompon. C’est à en devenir fou, à passer le mois de décembre enfermé dans sa cave. Le père Noël, que j’appelle à dessein le Père Noël, à défaut de « pairnoelle », ou « perds-Noël », ce n’est pas quelqu’un, c’est une chose, un machin, un boulet envoyé dans les jambes du monde chrétien. Il n’a rien à voir avec Noël ni encore moins avec un père. Le Père Noël, c’est ni plus ni moins qu’un des costumes que l’oncle Sam s’est jeté sur le dos pour saborder l’arche de la Chrétienté.

D’aucuns me diront « Mais non, c’est une vieille coutume européenne qui veut ça. Ton sectarisme te fait perdre le sens de la réalité historique ! ». Très bien, sous prétexte que sur les terres d’Europe, les hivers étaient d’antan peuplés de Bonhommes Hivers, de Saint-Nicolas et de Papa Noël en tout genre, je devrais accueillir à bras ouverts le gros patapouf rouge qui, chevauchant une bouteille de coca-cola, à traversé l’Atlantique sur la vague du plan Marshall ? Non, mille fois non ! Père Noël, tu es un imposteur !

Les coutumes folkloriques de la vieille Europe n’existent que dans leur foisonnement, dans ce qu’elles ont d’insaisissable. Je me rappelle encore avoir vu, dans mon enfance un « Samichlaus » et un « Schmutzli », qui venaient récompenser les bons enfants et punir les mauvais garnements, accompagnés d’un âne, dans ma contrée natale. Voilà qui était troublant. Mais cela n’empêchait pas ma grand-mère de me parler du Christkind qui allait venir me bénir la nuit de Noël. Cela n’empêchait pas non plus d’assister à la messe de Minuit. Les choses semblaient alors être encore à leur place ; la hiérarchie était ordonnée. Les créatures folkloriques sortaient des brumes de la terre, et les saints et les anges descendaient de la lumière céleste.

Père Noël, gérant d’un monopole mondial

Qu’est-ce que cela peut bien avoir en commun avec l’ignoble Père Noël qui exploite des lutins au pôle Nord pour distribuer ses cadeaux en une nuit, passant à travers un conduit de cheminée ? Je n’y vois qu’une parabole des groupes industriels qui parachutent tous les ans pléthore de cadeaux, fabriqués à prix cassés, dans tous les salons du monde, pour que les parents puissent satisfaire les pulsions consuméristes des enfants trop gâtés. La hotte du Père Noël, qu’est-ce d’autre que le caddie de course de la petite famille qui sacrifie ses derniers deniers dans l’achat d’objets nuls et abrutissants ?

Il est implanté dans toutes les nations, il vend son rêve de pacotille à tous les enfants de la terre qui sont susceptibles de faire de bons acheteurs. Nul besoin de préciser que les mômes qui fabriquent les jouets dans les manufactures asiatiques n’en ont guère entendu parler, si ce n’est que sa grosse face souriante doit leur passer un bon millier de fois entre les doigts ces derniers temps. Père Noël, il pose ses bottes dans tous les marchés potentiels, et si nécessaire, il fait déblayer le terrain par les canons US. Rien ne l’empêchera de répandre sa bonne parole.

Comme tout bon capitaliste, il forme l’inversion de tout ce qu’est la Nativité. Il incarne un vieillard ballottant – il ne lui manque que le cigare au bec —, là où l’Enfant Jésus, frêle et vulnérable dans sa crèche, illumine le monde de jeunesse. Il est vêtu de pourpre, tel un roi, usurpant ainsi la couronne d’un bambin, du seul vrai roi du Monde. Il vole dans les airs, il produit des miracles, alors que sa place serait sur la route, comme celle de toutes les créatures étranges qui surgissent des sentiers qui ne mènent nulle part. Il se prend pour un ange, pour un archange même, affublé de son traîneau comme d’un carrosse d’empereur.

La guerre est déclarée !

Dans l’après-guerre, l’Église Catholique a ouvert la croisade contre le païen Père Noël. Les violences verbales escaladèrent rapidement. Le 24 décembre 1951, sur les grilles de la cathédrale de Dijon, deux vicaires firent flamber Santa Claus. Gros titres, flash spéciaux. Les croquants s’indignèrent de cet acte fanatique, proche de l’inquisition, voire de l’holocauste. Mais une chose est bien sûre. S’empressant de faire bonne figure, le chanoine Kir, alors maire de Dijon, fit hisser un pantin vêtu de rouge à la tour Philippe le Bon du palais des ducs de Bourgogne. Depuis, plus de soixante ans sont passés. Hissé au mat de la ville chaque hiver, on peut bien le dire, Père Noël a pris l’avantage. Beaucoup ne savent même plus ce que veut dire la Nativité.

Le grand Claude Lévi-Strauss, dans un article [1] rédigé à l’occasion de l’autodafé, voyait dans l’acte sacrificiel un retour du vieux paganisme préchrétien. Paganisme, certainement. Mais pas celui des Saturnales. Pas celui des forêts pleines d’elfes et de fées que Chateaubriand rappela au silence. Non, le paganisme éternel du Veau d’Or, voilà l’empire qui s’est imposé. Père Noël est son premier agent commercial. Et maintenant, ses sbires commencent à démonter nos crèches !

C’était sans compter sur les porteurs de flambeau. Car les deux vicaires ont eux aussi, malgré leur état, fait bonne souche. Devant la décrépitude ambiante, l’abjection de ces montagnes de cadeaux qui ont remplacé dans les yeux des enfants l’angoisse naïve du sévère Saint-Nicolas et le ravissement mystérieux de l’enfant dans sa crèche, les torches ne s’éteindront pas. Le Père Noël est bel et bien une ordure, et on lui grillera les sourcils. Sus au Père Noël ! Ta hotte pleine de cadeaux, on va en faire du petit bois.

Hélie Destouches

[1Claude Lévi-Strauss, « Le père Noël supplicié », Les Temps Modernes n° 77, 1952, pp. 1572-1590.

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