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Naître, et rien de plus

« Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » [1] déplore l’impertinent Figaro. La Folle Journée, ou le Mariage de Figaro, chef-d’oeuvre du théâtre français, apporta sa pierre à l’édifice révolutionnaire de déconstruction de l’Ancien Régime. Danton aurait dit de la pièce qu’elle « a tué la noblesse » [2], quand Napoléon la commenta ainsi, dans le Mémorial de Sainte-Hélène : « c’est déjà la révolution en action  ». Incomprise, la réplique de Figaro a suscité les railleries du grand monde, mais n’en déplaise au petit milieu, elle vise juste. Beaumarchais n’a pas tué l’aristocratie. Il a tout au mieux achevé une vertu. Une vertu devenue folle, selon l’heureuse expression de Gilbert Keith Chesterton.

Noblesse oblige : le serment

Les invasions barbares qui ensanglantent le royaume de France au VIIIème siècle obligent les sujets à se placer sous la protection d’un seigneur par la commendatio. Seule personne à pouvoir les protéger des raids vikings, le seigneur se substitue à un monarque lointain. Le seigneur protège, le serf contribue (corvée, taille etc…) :

« Je sais bien qu’on aurait beau jeu de répondre que plus d’un seigneur a dû jadis son fief aux sacs d’écus d’un père usurier, mais enfin, acquis ou non à la pointe de l’épée, c’est à la pointe de l’épée qu’il devait le défendre comme il eût défendu sa propre vie » explique Bernanos [3].

Cette divine alchimie des trois ordres - laboratores, oratores, bellatores - conjuguée à la formidable épopée médiévale accouchera de la plus belle expression de l’aristocratie : la Chevalerie. Mille ans plus tard, une poignée d’aristocrates retirés en Vendée, se rappellent à ce serment sacré, et suppliés par un peuple orphelin et désorganisé, conduisent l’armée... Ce n’est seulement que parce qu’elle consent à verser son sang, que l’aristocratie jouit de privilèges, rien de plus. Un droit oblige un devoir. Quand le second disparaît au seul profit du premier, c’est l’injustice, rien de moins.

Si la Révolution française s’explique en partie par un désir mimétique [4] : celui de la bourgeoisie de connaître la cour des grands ; elle est également l’expression d’une grande injustice : non celle d’un tiers-état exploité par une noblesse possédante, mais celle d’un peuple qui n’acceptent plus les privilèges consentis à une aristocratie contre un sang qu’elle ne verse plus… Noblesse, qu’as-tu fait de ta promesse ?

Légalisme et parti de l’Ordre : l’impardonnable dévoiement

Amnésique, l’aristocratie se satisfait des privilèges d’une fonction, sans jamais plus s’interroger sur ce qu’ils impliquent. Les deux pieds dans son époque : Lumières, révolution industrielle, Belle époque, Trente Glorieuses... l’aristocratie oublie et s’oublie.

Par légalisme, elle n’oublie toutefois pas de s’acquitter d’un scrupuleux respect de la loi positive. En son esprit, loi et vérité se sont imposées comme une perfide synonymie. En résulte une obéissance aveugle, qui souffre certes de temps à autre au gré de lois odieuses, d’un sursaut de gesticulation, mais jamais d’une juste rébellion. Il suffit pour s’en convaincre de l’observer battre le pavé tous les vingt ans, avec une sagesse inégalée. Observons aussi son regard détourné lorsque quelques Gilets Jaunes, moins disciplinés, manifestent plus virilement leur mécontentement. Aveuglée, elle reste sourde au cri du même peuple dont elle avait la charge quelques siècles auparavant. Mais ironie de l’histoire : c’est au détour de la paralysie du pays qu’elle réalise que ce sont les mêmes qui, méprisés hier, aujourd’hui en première ligne, permettent sa survie.

Par angélisme, elle n’oublie pas également de conserver. Maladroitement retirée sous le vernis de la bonne conscience, elle rejoint le parti de l’Ordre. Elle s’obstine à conserver ce qui la nie. Conserver toujours, et fi si le fruit est pourri ! Bernanos encore, par la bouche d’un curé de campagne, écrivait :

« Que serais-je, par exemple, si je me résignais au rôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de catholiques préoccupés surtout de conservatisme social, c’est à dire, en somme, de leur propre conservation ».

L’abbé de poursuivre : « Oh ! je n’accuse pas ces messieurs d’hypocrisie, je les crois sincères. Que de gens se prétendent attachés à l’ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien polis, rognés par l’usage, qu’ils justifient tout sans jamais rien remettre en question » [5] .

La raison de ce réflexe de conservation ? Ni plus ni moins que le célèbre dicton : « l’enfer est pavé de bonnes intentions » !

L’embourgeoisement : le grand travestissement

Ces deux réflexes acquis (légalisme et conservatisme), l’aristocratie s’est travestie… A l’occasion d’une funeste mue, elle prit les habits de bourgeois. Pis encore, elle en adopta l’esprit.

Par vanité, l’aristocratie revêtit les habits de bourgeois. Dans des siècles privés de toute transcendance, elle s’est laissée emporter par le culte de l’apparence. L’enveloppe a remplacé la missive, et l’aristocratie a rallié la société permissive. Là encore, croyant conserver, elle ne fît qu’observer des formes ; des formes atrophiées car plus ordonnées à leurs raisons : nourrir le Beau et servir le Bien.

Par opportunisme, parce que conserver rime aussi avec porte-monnaie, elle n’hésita pas à plébisciter celui qui déjà, promettait de le renflouer. Et fi des points non-négociables. Pour s’en convaincre, il faut s’intéresser à la sociologie électorale des dernières élections européennes et observer avec quelle veulerie, elle se choisit finalement pour seigneur un Jupiter.

« On peut mettre ses deux mains jointes entre les mains d’un autre homme et lui jurer la fidélité du vassal, mais l’idée ne viendrait à personne de procéder à cette cérémonie aux pieds d’un millionnaire, parce que millionnaire, ce serait idiot » [6]. Et pourtant…

Par paresse enfin, engoncée dans le costume de bourgeois, elle en adopta l’esprit. Sécularisée, l’aristocratie garda son époque pour seul horizon. De la crainte de Dieu elle s’affranchit, pour mieux se vautrer dans la crainte de la fin de vie. Sans plus s’interroger, sans plus vivre pour se donner, elle chuta dans la « médiocrité bourgeoise », décrite et fustigée par Léon Bloy. Elle conserva la pensée en oubliant de faire vivre les idées. L’aristocratie devint gardienne d’un mausolée, où les vertus qui firent jadis son honneur devaient reposer, ou plutôt se putréfier jusqu’à devenir folles et peupler son esprit.

Alors si jamais tenaillée par les remords, l’aristocratie souhaite renouer avec son essence, il est encore temps pour elle de s’engager au service de la Cité - le combat des idées n’est pas moins mortel qu’un champ de bataille. Il est encore temps pour elle de choisir de restaurer. Restaurer ses antiques vertus. Et encore temps de renoncer « à cette forme d’orgueil qui consiste à préférer ce que l’on est à ce que l’on pourrait devenir, et qui est l’orgueil bourgeois » [7].

Foulques Picaillon

[1Beaumarchais, La Folle Journée, ou le Mariage de Figaro, Acte V, scène 3.

[2Danton aurait affirmé à l’issue de la première de Charles IX, ou la Saint-Barthélemy : « Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté »

[3Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne, Editions Plon, 1936.

[4Concept théorisé par le philosophe français René Girard.

[5Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne, Editions Plon, 1936.

[6Ibid.

[7Jean-René Huguenin, Journal, Editions du Seuil, 1964.

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