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Maurras et la monarchie décentralisée

Lorsqu’il est question de décentralisation, il revient dans l’esprit du français contemporain le visage de Jean-Pierre Raffarin vociférant à qui voulait bien l’entendre que la France allait mourir de son manque de décentralisation. Raffarin, le bossu aux allures de notaire de province, allait mettre ses paroles en acte puisqu’à l’occasion de son poste de Premier Ministre du médiocre Chirac, il en profita pour décentraliser. Cet homme politique de troisième zone se contenta uniquement de conférer une autonomie aux collectivités locales sans leur transférer les fonds nécessaires à leur financement. Cette "réforme", mot classique de la novlangue actuelle, n’avait pourtant rien à voir avec une réelle décentralisation. Après Raffarin, la France est bien restée un système centralisé. Cette centralisation avait débuté sous l’Ancien Régime pour être réellement entérinée avec la République jacobine. Il n’est pas certain que l’ancien Premier Ministre, qui est maintenant retourné à sa boutiquaillerie politicarde, sache qu’il partage avec Charles Maurras, ce damné de l’histoire des idées politiques, une certaine obsession pour la décentralisation. Il va sans dire qu’elle ne recouvre pas la même substance mais cette parenté de vue pourrait suffire à ce que notre pauvre Jean-Pierre jette son idée décentralisatrice aux oubliettes du politiquement correct. En effet, une réelle décentralisation suppose de revenir à un principe de subsidiarité ce qui suppose de reconnaître aux entités inférieures à l’État une véritable autonomie.

Charles Maurras est bien connu pour son empirisme organisateur, pour sa théorie des quatre États confédérés, pour la primeur qu’il réserve au domaine du Politique ou encore pour sa distinction entre le pays légal et le pays réel. Néanmoins, mis à part certains initiés de l’Action Française ou quelques amoureux de théorie politique, peu de gens connaissent son affinité pour l’idée de décentralisation. Il a même commis un livre à son sujet : L’idée de la décentralisation publié en 1898 [1]. Le texte du jeune Maurras est dédié à ses maîtres positivistes Auguste Comte, Hyppolite Taine et Ernest Renan et à un de ses maîtres catholiques Frédéric Le Play. Trois personnages, bien que présents dans le contenu du livre, sont étrangement absents de cette dédicace alors qu’ils ont sans doute plus influencé l’auteur sur la décentralisation que ceux qu’il met en exergue. Il s’agit de Pierre-Joseph Proudhon, du marquis de La Tour du Pin ainsi que de Maurice Barrès.

Pour l’anarchiste Proudhon, l’inconvénient d’un État centralisé et unitaire est qu’il a tendance à absorber tous les pouvoirs qui se concentrent alors dans la main d’un prince ou d’un gouvernement républicain faisant ainsi disparaître les libertés qu’elles soient individuelles, locales, régionales ou nationales [2]. « Ce n’est plus le gouvernement qui est fait pour le peuple, c’est le peuple qui est fait pour le gouvernement. » [3] Dans le système fédératif de Pierre-Joseph Proudhon, le chefs de familles, les communes, les régions ou les États s’obligent mutuellement tout en se réservant plus de droits, d’autorité, de liberté et de propriété qu’ils n’en abandonnent. « Le pouvoir fédéral, qui est ici le pouvoir central, organe de la grande collectivité, ne peut plus absorber les libertés individuelles, corporatives et locales, qui lui sont antérieures, puisqu’elles lui ont donné naissance et qu’elles seules le soutiennent ; qui de plus, par la constitution qu’elles lui ont sonnée et par la leur propre, lui restent supérieures. » [4]

Dans un esprit moins contractualiste que Proudhon, Charles Maurras définit le fédéralisme comme « la doctrine de l’autonomie et de l’autonomie locale ou tout au moins ethnique » qui repose non pas sur la volonté des hommes mais sur leur ancrage historique et économique. Il distingue la décentralisation, conséquence du fédéralisme, de la simplification administrative. C’est pourquoi, il prône la suppression du département, échelon totalement artificiel et abstrait ne reposant sur aucune réalité naturelle qu’elle soit géographique ou historique. En bon positiviste, Maurras laisse aux savants et non aux hommes politiques le soin de déterminer la cartographie administrative la plus proche des réalités historiques et économiques.
À propos de la typologie des communautés précédant l’État, il cite la définition donnée par Maurice Barrès à l’occasion d’une conférence à Bordeaux intitulé Fédéralisme et assainissement : « Famille d’individus, voilà les communes ; familles de communes, voilà la région ; famille de régions, voilà la nation ; une famille de nations, citoyens socialistes, voilà l’humanité fédérale où nous tendons en maintenant la patrie française et par l’impulsion de 1789. »

Le flambeau de l’Action Française rejoint son maître Barrès dans sa volonté d’unir fédéralisme et nationalisme là où d’autres adoptent une toute autre définition du fédéralisme. Certains comme Georges Clémenceau le voient comme un produit de la volonté déterminé par les intellectuels sans aucun lien avec la France réelle. C’est la raison pour laquelle, le Tigre a toujours nié la validité contemporaine des anciennes Provinces françaises. Charles Maurras fustige aussi un certain fédéralisme cosmopolite déconnecté de la terre et du sang, et donc de toute idée de nation. Au fond, le fédéralisme maurrassien est résumé par la formule suivante :

« Communauté et différences de notre sol, communauté et différences de notre sang, c’est ce qui fonde cet esprit fédéral et ce sentiment national sans lesquels toute décentralisation serait incompréhensible. »

Dans l’esprit de Maurras, le pouvoir central de l’État ne peut être « durable, responsable et fort » que s’il existe des libertés locales très importantes. Les fédéralistes conséquents ne sont pas hostiles à l’action étatique dans ses domaines de prédilection comme la Défense ou les Affaires étrangères. Que les organes de la Nation s’occupent de ce qui est national et qu’ils s’interdisent de s’immiscer dans les intérêts particuliers des communes, régions ou familles. Si l’autonomie des entités locales est garantie, celle de l’État le sera d’autant plus. Celui-ci pourra ainsi se consacrer plus efficacement aux prérogatives qui lui sont propres comme l’unité nationale, la garantie des libertés locales ou encore la sécurité de l’espace national. Dans ses écrits futurs, il apparaîtra que seule une monarchie décentralisée peut incarner la nation et donc constituer son moyen qui est l’État. En définitive, il y a chez Maurras une volonté de concilier le vieux problème philosophique du tout et de la partie :

« L’harmonie désirée du monde ne peut donc consister qu’en un ordre meilleur des variétés existantes, nullement en leur suppression. Mais, si ces variétés-là et ces différences subsistent, en quoi une harmonie paisible et spontanée du tout peut-elle nuire à l’autonomie des parties ? Elle la suppose, au contraire. »

Le centralisme, entraînant l’émiettement de la nation en une somme d’individus dominée par un État centralisateur profite, selon le poète de Martigues, aux minorités qui ne trouvent face à elles que des individus et non des corps politiques constitués comme ces dernières. À la question de savoir comment adapter le concept de fédéralisme à la réalité de la mondialisation, il répond ceci :

« La découverte de la navigation n’a point aboli la patrie, mais elle l’a rendue plus chère. Le commerce des peuples, le rapprochement des pays, dans des conditions normales, ne peuvent que rendre chaque patrie particulière plus agréable à son habitant, étant accrue, aidée, embellie d’apports étrangers. Elle peut, à la vérité, en être aussi recouverte et comme submergée. Mais c’est un accident, et il est réparable et justement par le remède de la politique locale, qui subordonne ces apports extérieurs et les adapte aux convenances du lieu. C’est la condition même du bien-aise personnel et de la prospérité publique. Bien loin que cette politique puisse être accusée d’aveuglement ou d’étroitesse en présence des nouveautés, elle fournit le moyen de se les approprier le plus heureusement. »

La République française n’a jamais réussi à se débarrasser de ses démons centralisateurs jacobins. Ce mirage centraliste a même été aggravé par le régime de la Vème République, fondé par Charles de Gaulle que certains dépeignent abusivement comme le continuateur de la pensée maurrassienne. L’actuelle crise des gilets jaunes illustre à merveille le vide absolu existant entre l’individu et l’État à tel point qu’il est désormais quasiment extraordinaire que des hommes et des femmes se retrouvent sur des ronds-points pour à nouveau produire du commun, du collectif et même de la fraternité. Recréer des communautés enracinées, voilà le défi contemporain afin d’éviter que l’homme devienne cet être réifié dominé par la Technique. Dans cette optique, gardons en mémoire le conseil de Charles Maurras :

« Qui voudra réorganiser notre nation en devra recréer les premiers éléments communaux et provinciaux. Qui veut réaliser le programme nationaliste doit commencer par une ébauche de fédération. »

Karl Peyrade

[1Le lecteur peut trouver ce petit ouvrage en suivant le lien suivant : http://maurras.net/textes/49.html.

[2Pour approfondir la doctrine proudhonienne de la décentralisation, lire : PROUDHON Pierre-Joseph, Du principe fédératif, Romillat, Paris, 1999.

[3Ibid.

[4Ibid.

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