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Les hommes du roi mendiant

Le sens profond de l’aristocratie apparaît consécutif à celui du chef. La véritable aristocratie protège tous ceux qu’elle dirige, surtout les plus faibles d’entre eux.

On pourrait en convenir qu’il faut s’arrêter là. Toutefois, la conscience contemporaine est enfouie sous une chape de plomb, d’or, de lois et d’arguties convenues qui empêche la plupart de comprendre l’extrémité de cette formule.

Ce propos se bornera seulement à rappeler quel est le sens naturel de l’autorité depuis la chute d’Adam, et quelles conclusions pratiques il convient d’en tirer aujourd’hui à propos du fait aristocratique, de ses décombres et de son avenir.

Le chef compétent fut, en tous lieux et en toutes époques, chargé de défendre les âmes et la subsistance. La politique primitive et naturelle impose au paysan d’être responsable de sa terre, à l’ouvrier de sa pierre et au boulanger de son pain ; l’aristocrate, lui, est responsable du paysan, de l’ouvrier et du boulanger, comme ces trois-là sont responsables de leur progéniture en tant que chef de famille.. Son rôle est de faire en sorte que ces hommes puissent travailler correctement à accomplir leur propre responsabilité. Pour cela, il juge, il protège et, donc, il nourrit.

Même s’il n’est pas responsable de la bonne cuisson du pain, il se doit de subvenir aux besoins de tous les affamés du pays qu’il a à défendre. Donc, lorsque la récolte vient, il s’assure que chacun mange à sa faim et juge bon de nourrir l’indigent. Le chef exécute ainsi une décision que ses qu’on respecte unanimement parce que, lorsqu’il fait ainsi, il rappelle que son rôle est de protéger ses gens lorsque le besoin guette. Le besoin n’étant jamais bien loin, on se le tient pour dit.

Le roi, pour sa part, est responsable des aristocrates devant Dieu (car aucun chef n’a jamais existé au nom de lui-même) de la bonne vie de ses hommes. Il défend, il juge et il nourrit. Le roi est donc indirectement responsable du plus faible d’entre les siens, puisque le chef de famille et le suzerain sont responsables devant son autorité. Or, puisque ce même roi est responsable devant Dieu, il est consécutivement soumis à la même servitude que l’enfant, le chef de famille et le suzerain, avec, en plus, la responsabilité de tous les autres.

En fait de Dieu, son rôle n’est pas celui du prêtre. Il est responsable devant le Seigneur (c’est-à-dire d’une autorité en dehors de lui-même) et ne peut donc pas être le ministre dépositaire de Son autorité. Il a le devoir de rendre possible le travail du prêtre au salut des âmes, c’est à dire d’imposer les conditions optimales à sa réalisation par la justice, la défense et la subsistance.

La responsabilité d’un chef étant lourde même lorsqu’elle concerne une famille, toute autorité compétente mérite son privilège consécutif, privilège dont il est d’ailleurs symboliquement responsable, c’est-à-dire qu’il l’entretient plus qu’il n’en profite. Ainsi, puisqu’un château n’a de sens que s’il peut protéger et nourrir ceux dont le suzerain est responsable en cas de danger, le privilège qu’il constitue n’est finalement pas grand chose dans une société saine.

L’aristocrate est responsable devant Dieu de tout ce qu’il possède, et ce par la vertu de l’hérédité, d’ailleurs. Au fond, possède-t-il quelque chose en propre ? Certainement pas. C’est là que réside la sublime essence de la seule aristocratie qui soit, celle du souverain mendiant qui doit tout à son peuple et à Dieu.

Ceux qui font allégeance à un Prince, quel qu’il soit, le font en premier lieu et toujours parce qu’il accepte de payer pour eux le prix du sang [1]. C’est ainsi depuis la nuit des temps, car les foules ne respectent pas ceux dont il pensent que le sang ne vaut pas cher. Ils mesurent paradoxalement la valeur d’un chef, dont le rôle est de protéger la vie, à sa capacité de donner la mort. Si sa force le quitte, ils finissent souvent par le massacrer eux-mêmes. Ceci peut sembler brutal, mais c’est ce que les gens font et qu’ils ont toujours fait.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à toute autorité s’attache un protocole et une certaine pompe. Par le tribut du sang, l’aristocrate est légitimement admiré. En tant que chef véritable, lui et sa race sont sacrifiés a priori pour le bien du peuple.

Le chef chrétien sublime la violence mimétique des peuples. Christique, l’aristocrate du royaume de France réclame de porter lui-même la croix, ôtant le joug qui pèse sur l’échine de ses gens, seraient-ils des plus humbles. On honore cette bravoure dépouillée que tous admirent. L’aristocrate véritable est un chef chrétien qui embrasse la condition de martyr, et celle de premier serviteur.

Pour concentrer tout ceci en une somme d’assertions courtes, le roi, l’aristocrate et le patriarche partagent la même substance primitive depuis deux mille ans : ce sont des chefs. Le chef est celui qui défend, qui juge et qui nourrit au nom de Dieu, ou de quelque niaiserie qu’on mette à la place. Tout le reste est affaire de nuances et de développements qui ont leur intérêt, mais qui n’en ont pas ici.

Mettons, pour l’heure, ce propos au sujet de l’essence rudimentaire de l’aristocratie en perspective avec ceux qui la représentent aujourd’hui. Qu’en reste-t-il ?

Ceux qui n’ont plus que les bonnes manières

Dire qu’il n’en reste rien serait sans doute un peu grossier, mais c’est tout comme. Bien sûr, il y a à cela des raisons. Il y eût 89. Oui, et après ? Coupe-t-on encore des têtes bleues ? Il semble que les survivants pullulent et courent toujours.

  • Mais alors, que font-ils ? s’offusquerait un homme de bon sens.

À dire vrai, rien. Bien sûr, quelques rares séides font l’honneur de leur race et œuvrent au bien de notre pays en ruine, mais leur troupe est si clairsemée qu’ils ne sont à traiter que comme de superbes existences épargnées par la débâcle générale.

Pour l’innombrable reste de ces familles autrefois décentes, il ne reste qu’une sorte de grasse coterie dégoulinante de cette suffisance, cette fatuité vertigineuse et si particulière aux fins de lignées qui s’échinent à repousser, chaque jour que le Seigneur nous donne, la très embarrassante vérité qui ferait succomber les plus braves de leurs malheureux ancêtres à la tentation de se sabrer eux-mêmes la gorge.

C’est le bruit de tous ceux qui ont versé leur sang pour les bouseux que leurs fils exècrent. C’est l’odeur excrémentielle des pauvres à la servilité si religieuse et reconnaissante qu’ils demandaient au roi de guérir les écrouelles. C’est la paysannerie pendue à ses poutres. C’est, en somme, le rappel quotidien de leur surnaturelle inconsistance, leur assentiment soumis aux assauts quotidiens de la finance anthropophage.

Les fantômes de leur devancier pleurent de concert avec le Christ en croix à l’idée que même le rasoir républicain n’eût pas raison de l’abjection qu’on osa nommer la « noblesse de cour », infante contaminée par la chancrelle de sa vieille rouée de génitrice, la « noblesse de robe ».

À ces gens qui ont trahi la seule vocation de l’aristocratie, il ne reste que le snobisme, qu’on sait être une affliction propre aux engeances dépérissantes.

Comme l’assénait René Girard, l’apparence et le mépris cultivé deviennent une raison d’être pour ceux qui n’ont plus que cela. Comme il est arrivé à d’autres, l’aristocratie française a gardé les honneurs et rejeté la rançon de son titre.

Ainsi, on s’étale en mariages, en dîners et en goguettes triées sur le volet. Dans ces défilés où l’on n’a plus que de l’allure, on s’acharne à bien se tenir. Tout, même la vie d’un foyer devient une représentation : le protocole est d’or lorsqu’il ne subsiste que lui.

Grâce à lui, en effet, on fait la différence entre la volaille pompeuse qui rentre dans ces poulaillers et le reste du monde. On se dit, ainsi, que tout n’est pas perdu. On fait de ce micro-cosmos qui s’entrecongratule tout seul une sorte de gigantesque orgie en culotte de velours, où l’on troque ses duchesses contre quelque avantage, où l’on s’échange quelques conseils sur la gestion des rentes. On y trouve ainsi toutes sortes de joyeuses ordures qui osent vous regarder en face et vous dire qu’ils font la fierté de leur mère, parce qu’ils sont arrivés à « devenir quelqu’un », après le « parcours classique » exécuté au sein de la bonne école avec « un réseau profitable » – où n’entre pas le premier venu, ce qui est bien normal.

On a même fait de cette mascarade hallucinée un torchon, avorté sur un coin de pissotière en marbre des fétides entrailles du bottin mondain, afin que les français sachent que les hongres faméliques qui prétendent avoir un quelconque rapport avoir le prestige de Clovis, de Baudouin IV et de Saint Louis n’ont surtout pas abandonné le luxe odieux, immérité et vain qui fit que, dans bon nombre d’endroits, on ne rechigna pas outre-mesure à raccourcir du marquis.

Certains ne sont plus riches du tout, dira-t-on. Pardonnez votre serviteur de ne pas se faire d’inquiétude à ce propos. Ces familles-là vendront bien leurs filles à quelque héritier mieux loti, rencontré dans ces mêmes coteries où ils ont eu l’art de se glisser malgré le fait qu’ils n’aient plus un sou, grâce à un titre qu’ils ne méritent pas plus que les autres. Au moins, le vieil arriéré d’ancêtre qui a eu l’idée saugrenue de mourir devant Jérusalem aura servi à quelque chose.

Ainsi, tout cela repartira de plus belle, et les poules seront bien gardées. Les familles gardent un œil sur leurs génisses à travers le troupeau grâce au chatoiement de leurs bagues d’or. Ainsi, le bétail reste sous bonne garde. On aurait pensé, dit-on, à leur tatouer l’oreille, mais certains jugèrent l’idée trop agreste au goût de cette élite de raffinement. De plus, cela se remarque moins bien, et étant donné que l’apparence est la seule chose qui reste, il valait mieux opter pour un bibelot des plus dignes.

Certains trouveront ce gibernage bien aigre à l’écart de cette comique basse-cour. Ce serait oublier un peu vite le fait que le nom, ce fameux nom qu’ils baladent comme une caisse d’argenterie dans une brocante à la criée, ce nom-là invoque le prix du sang pour le bien des malheureux. Il signifie que le privilège qu’il assure n’a de valeur que par le service rendu.

Alors, bien sûr, l’homme post-moderne est évidemment misérable, et votre serviteur en est tout à fait représentatif. Mais lorsque l’on n’est responsable que de soi, on est jugé moins durement, et à raison. On tombe de bien bas, et cela ne représente pas grand chose. Or, l’immense majorité des tributaires du sang bleu ne méritant pas leur titre, il ne reste que la chute, et elle se fait des cîmes où les successeurs du roi franc et chrétien ont porté l’auguste race de ses lieutenants. Les lois de la pesanteur stipulant que plus on monte haut, plus la chute est brutale, le résultat donne très légitimement la nausée.

  • Vous dites qu’ils ne sont plus légitimes, mais que faites-vous de l’hérédité ?

Voilà un faux-fuyant bien drôlatique au demeurant. L’hérédité n’est pas un principe sacré. Ce n’est ni une tradition liturgique ni une relique sainte, et ce n’est sûrement pas un argument qui permette d’épargner un abdicateur ou un parjure. L’hérédité et son incarnation concrète et bienfaisante, la primogéniture mâle, ne représentent que la coutume. C’est une disposition dont l’expérience de nombreux hommes a prouvé l’efficacité à la force des âges. Mais cette hérédité n’a aucune valeur si elle ne transmet que le sang. Elle a pour but de privilégier l’aîné, formé à servir et gouverner la terre rendue indivisible dont il est responsable, afin que la terre dévolue aux armes d’une famille demeure unie et pérenne. L’hérédité ne donne aucun droit naturel à être en bonne place dans un équipage de chasse à cour.

Bien sûr, les pères de cette piètre arrière-garde catholique et royale, tous aussi inconsistants, n’ont pas formé ce qu’il en reste à remplir son rôle. On arguera même, pour éviter l’opprobre, qu’un tel vicomte a trouvé sa vocation dans « les affaires », qu’un tel duc est diplomate et qu’un autre est ingénieur et qu’ainsi, peut-être, si les planètes s’alignent, selon un philosophe allemand et un sous-préfet suisse, d’après quelques exégètes talmudistes et un lévite-à-bourgeoises, ils servent la France.

Fort bien ! Ceux qui diront cela peuvent donc dorénavant aller fondre leurs breloques, puisqu’ils ne défendent plus la subsistance de leurs sujets par les armes et par le jugement avisé, ce qui les retire de leur place au sein de la seule division du travail souhaitable, que se partagent les Oratores, les Laboratores et les Bellatores. Car n’y a aucune autre légitimité à l’aristocratie que celle du sang. L’or, lui, est une circonstance aggravante.

On peut, dès lors, aller rhabiller son héraldique et troquer sa chevalière ailleurs si l’on ne souhaite pas en être, et qu’on a quelques scrupules quant à la piété filiale. On pourra d’ailleurs tirer de son héritage fondu un petit lingot, ce qui permettra d’accomplir son destin d’homme moderne de la façon la plus significative.

Une décadence séculaire

Si les descendants de la féodalité française n’ont pas l’ombre d’un doute sur le bien fondé de leur nom, c’est, il est vrai, parce que l’aristocratie étant pourrissante depuis longtemps, avant même 89. Elle était déjà réduite à une horde de lampions de cour en collants et talonnettes, d’autant plus ridicules qu’ils s’étaient tous rassemblés au même endroit, un peu comme si tout le saint clergé était parti en villégiature à Rome. La raclure de pissotière qui restait de l’aristocratie originelle était alors comme ses châteaux, qui ne sont même plus fortifiés tant leur essence s’est évaporée, d’un prestige qu’il ne méritaient pas.

  • Versailles est inutile, mais c’est admirablement beau, dira-t-on. Il est certain que le Christ, crucifié comme un misérable, comme un souteneur ou un voleur de poule sur une croix de bois, s’est réjoui d’une telle profusion de dorures. Il est d’autant plus certain que la galerie des glaces protégera les malheureux de ses lustres vengeurs le jour où tout se gâtera. Vive le roi quand bien même il y eut Versailles, devraient dire les monarchistes.

C’est la même raclure qui n’a pas moufté lors des réformes Turgot, la même qui a abandonné ses campagnes affamées, et la même, encore, qui a fait entrer le bourgeois dans son satané palais. Le bourgeois les a égorgés, soit ; cet épisode a des airs de querelle de famille, tant ils finirent par se ressembler tous si l’on met de côté le snobisme. Les descendants de ces lâches pullulent donc encore et, sans surprise, ils rappellent constamment à ceux qui ne sont rien que finalement, peut-être que la révolution bourgeoise valait le coup. Au moins, les nouveaux mangeurs de pauvres ne prennent pas Dieu à témoin de leurs vomissures.

De l’examen peu réjouissant des décombres concassés de l’aristocratie française, il convient de discerner les perspectives qui s’offrent à ses survivants.

Il reste à rendre les armes que l’on trahit ou, au contraire, à se battre pour l’honneur de son nom.

Ce qu’il ne reste pas, en revanche, c’est l’espoir hilarant de pouvoir reprendre position de son fief le jour victorieux de la conspiration du trône vide. Car un nom, d’autant plus bafoué, ne donnera pas, soyez en sûr, le moindre échantillon de droit à faire valoir.

Quel que soit l’avenir du royaume de France, l’aristocratie qui le maintiendra sera composée des meilleurs, c’est-à-dire de ceux qui auront tenu le rôle dont la pompe et le titre ne sont que des signes. En tant que tels, ils n’ont aucune valeur intrinsèque.

À moins d’un miracle, cette poignée de meilleurs ne contiendra qu’une infime partie de noms fameux. Et il sera délectable de rosser les cuistres qui, non contents de rester en vie après une trahison perpétuée pendant trois siècles, oserons réclamer des prérogatives. Puisse le Seigneur miséricordieux épargner à ceux-là une seconde épuration, car l’idée d’une telle entreprise chatouillera à coup sûr l’esprit des humbles et des dépossédés lorsque les temps de colère viendront.

Marc Ducambre

[1Cet élément peut-être symbolique. Par exemple, au temps où l’industrie avait encore un sens – et il peut parfois arriver que ce soit encore le cas, le patron était responsable de ses employés, qui le respectaient parce qu’ils savaient que ce patron avait mis son existence dans la balance des recettes et des dépenses, comme un capitaine qui jurerai de couler avec son vaisseau s’il se trouve être sabordé. Ainsi, la responsabilité du patron était équivalente au prix du sang.

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