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Les cinquante ans de l’ouverture du IIe Concile œcuménique du Vatican (1962-2012) (1/3)

M. Mesnie de Gournay offre au Rouge & le Noir une série de trois articles faisant le point sur le concile Vatican II, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ouverture de ce dernier. Voici, aujourd’hui, sa belle entrée en matière.

Introduction : les Conciles œcuméniques

Depuis la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ et la fondation des premières communautés chrétiennes par les Apôtres et les disciples autour de la Méditerranée, l’Église et ses dirigeants ne cessèrent de ressentir le besoin de les rassembler de temps à autre pour que la foi transmise fût commune à tous les chrétiens. Ainsi le premier « Concile œcuménique » – celui de Jérusalem – est cité dans le chapitre quinze des Actes des Apôtres où il est question d’une réunion entre, notamment, Pierre, Jacques le Mineur et Paul au sujet de la nécessité de la circoncision [1]. Par la suite, plusieurs Conciles œcuméniques se succédèrent au premier millénaire pour définir des dogmes et articles de foi bien connus de tous aujourd’hui tels le Credo ou Symbole de Nicée-Constantinople (Nicée I en 325 & Constantinople I en 381), le fait que la Vierge Marie soit la Theotokos [2] (Éphèse en 431) ou encore l’existence de deux natures – humaine et divine – distinctes mais non séparées dans l’hypostase christique [3] (Chalcédoine en 451). Ces Conciles ont la particularité d’avoir été généralement convoqués pour répondre à des hérésies par des proclamations dogmatiques anathématisant tous ceux qui s’y opposeraient : ainsi du Concile de Chalcédoine qui répondit notamment à la montée parmi les fidèles de l’hérésie monophysite, à la suite des condamnations des hérésies arienne et nestorienne [4] ayant déjà eu lieu lors des précédents. De fait, chaque nouveau dogme provoquait un schisme au sein de l’Église et aujourd’hui les « Églises des trois Conciles » telle l’Église copte orthodoxe ne reconnaissent toujours que les dogmes issus des Conciles de Nicée I, Constantinople I et Éphèse.

À l’issue du premier millénaire et du Grand Schisme de 1054 entre les Églises d’Orient et d’Occident, les grands dogmes de la foi catholique ayant été largement définis, les Conciles œcuméniques devinrent plus des instruments destinés à résoudre des crises graves au sein de l’Église qu’à définir des dogmes : l’exemple le plus saisissant étant celui du Concile de Constance qui eut lieu entre 1414 et 1418 et qui mit fin au Grand Schisme de l’Occident qui voyait alors trois papes – Benoît XIII à Avignon, Grégoire XII à Rome et Jean XXIII à Pise – régner en son sein. Cependant, l’apparition d’une nouvelle doctrine hérétique renouvela le besoin d’un véritable Concile dogmatique à même de faire triompher la vérité de la Foi catholique reçu des Apôtres : en 1517, Martin Luther publia ses 95 Thèses et provoqua ainsi l’avènement de l’hérésie protestante et naturaliste [5] et sans aucun doute l’une des plus graves crises que l’Église ait connues dans son histoire. Pour répondre à ce grand danger pour les âmes des fidèles, S.S. le pape Paul III ouvrit le Concile de Trente en décembre 1545, Concile qui se poursuivra jusqu’en 1563. L’hérésie dite réformée fut condamnée et de nombreux dogmes furent réaffirmés tels l’effacement du péché originel par la grâce du baptême, la justification par la foi et les œuvres, l’existence du purgatoire, la nécessité du culte des saints, la transsubstantiation [6], le caractère sacrificiel de la Sainte Messe [7], etc. La parution par la suite du Catéchisme du Concile de Trente permit de diffuser la pensée de la Réforme Catholique dans le monde occidental. Ce Concile magistral autorisa pour longtemps l’Église à ne pas rechercher de nouvelles définitions de ses dogmes puisque ce n’est que trois siècles plus tard, en 1869, que le vingtième Concile œcuménique de l’Église catholique fut ouvert au Vatican par S.S. le Bienheureux Pie IX pour poursuivre la condamnation des idées modernes libérales et naturalistes entreprises dans le fameux Syllabus [8] et la non moins fameuse encyclique Quanta Cura de 1864. Il fut interrompu par l’arrivée des troupes italiennes dans Rome en 1870 et la disparition des derniers États pontificaux, ayant eu uniquement le temps de définir et de proclamer l’infaillibilité pontificale désirée depuis longtemps par les milieux ultramontains [9].

C’est donc sur un Concile inachevé que les réflexions entreprises durant le deuxième Concile œcuménique du Vatican ouvert par S.S. le Bienheureux Jean XXIII en 1962 durent être fondées et développées. Et l’hypothèse d’une simple poursuite de Vatican I fut bien vite rangée dans les abysses de l’histoire tant une nouvelle génération d’évêques semblait souhaiter révolutionner l’Église pour la faire enfin entrer dans le monde moderne.

Une histoire du deuxième Concile œcuménique du Vatican

Pourtant, malgré l’échec de Vatican I à constituer le grand Concile de l’ère moderne, l’Église a beaucoup évolué depuis 1870. Premièrement, S.S. le pape Léon XIII publia en 1891 la première encyclique sociale, Rerum Novarum, qui s’inquiéta de l’exploitation humaine inhérente au capitalisme sauvage et proclama la nécessaire priorité de l’humain sur le matériel tout en condamnant la volonté socialiste de supprimer la propriété privée. Ensuite, elle a assoupli son discours politique à la suite de l’encyclique Inter Sollicitudines de 1892 qui enjoignit les catholiques de France à se rallier à la République pour faire barrage aux socialistes et aux franc-maçons athées et anticléricaux plutôt qu’à rester figés derrière le voile du monarchisme. Enfin une réforme de la liturgie fut entreprise sous l’impulsion de Dom Prosper Guéranger, père-abbé et refondateur de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes et restaurateur de l’ordre bénédictin en France, et de S.S. le pape saint Pie X. Le chant grégorien médiéval fut restauré, la participation des fidèles au Saint Sacrifice de la Messe encouragée contre la seule prière personnelle et la communion régulière promue. Le contexte politique européen de la première moitié du XXe siècle empêcha l’Église de poursuivre dans la voie de ces grandes réformes même si elle continua à s’intéresser à la vie politique des fidèles – condamnation du catholicisme libéral de Marc Sangnier et du Sillon [10] en 1910 ou encore condamnation puis réhabilitation de l’Action Française [11] et des œuvres de Charles Maurras en 1926 et 1939 pour prendre l’exemple de la France. Après la Seconde Guerre mondiale, le besoin de poursuivre les réformes du début du siècle se fit donc cruellement sentir et la parution en 1947 de l’encyclique Mediator Dei de S.S. le Vénérable Pie XII qui modifia quelques points de la liturgie – la Semaine Sainte notamment – ne suffit pas à calmer les ardeurs de nombre d’ecclésiastiques.

C’est donc à S.S. le Bienheureux Jean XXIII qu’il revint d’ouvrir le 11 octobre 1962 le vingt-et-unième Concile œcuménique de l’Église catholique en la basilique Saint-Pierre de Rome au Vatican. Après la rédaction de nombreux travaux préparatoires par la Curie romaine dès 1959, 2908 père conciliaires furent convoqués et 2540 d’entre eux prirent part à la session d’ouverture, à laquelle assistèrent également de nombreux experts et – c’est une grande nouveauté – des représentants des communautés ecclésiales schismatiques, notamment des diverses obédiences protestantes. Dès l’ouverture, l’organisation voulue par la Curie romaine – qui consistait à faire voter les pères sur des schémas pré-travaillés – fut rejetée par de nombreux évêques, notamment par une alliance des épiscopats allemand et français, qui souhaitaient pouvoir délibérer librement. En réaction à cette attaque des plus progressistes, environ 250 pères conciliaires, dont LL.EE. Monseigneur Marcel Lefebvre et Monseigneur Antonio de Castro-Mayer, formèrent le Coetus Internationalis Patrum pour défendre les idées plus conservatrices – parmi celles-ci, la volonté de faire prononcer au Concile un rappel de la condamnation ferme de l’idéologie totalitaire communiste [12]. La session d’ouverture se clôtura le 8 décembre 1962 et la décision fut prise de faire en sorte que le Concile puisse se terminer pour la fête Noël de l’année 1963 ; le décès de S.S. le Bienheureux Jean XXIII le 3 juin 1963 ne nuisit finalement qu’assez peu au déroulement de la deuxième session puisque son successeur S.S. le Vénérable Paul VI élu le 21 juin 1963 décida alors immédiatement de la maintenir. Elle s’ouvrit donc le 29 septembre 1963 par un discours de Sa Sainteté insistant sur la nature pastorale du Concile [13] pour se conclure le 4 décembre et fut marquée essentiellement par l’adoption de la constitution dogmatique sur la liturgie Sacrosanctum Concilium et par le débat passionné sur la raison d’être du Saint Office - ancienne Sainte Inquisition romaine et aujourd’hui Congrégation pour la doctrine de la Foi - entre LL.EE. les cardinaux Joseph Frings, archevêque de Cologne, et Alfredo Ottaviani, secrétaire dudit Office, marquant ainsi l’opposition farouche entre pères réformateurs et conservateurs. La troisième session se tint ensuite du 14 septembre au 21 novembre 1964 et vit l’adoption et la promulgation de la constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium ainsi que des schemata sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio et sur les Églises orientales Orientalium Ecclesiarum. À nouveau l’opposition entre les pères conciliaires se fit percevoir dans les débats autour de la déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanæ qui ne put ainsi être votée avant la clôture de la session comme cela était prévu. Enfin, la quatrième et dernière session du Concile se déroula du 14 septembre au 8 décembre 1965 ; furent alors votées notamment Dignitatis Humanæ, la constitution dogmatique sur la Révélation Dei Verbum, la constitution pastorale sur la place de l’Église dans le monde moderne Gaudium et Spes et la déclaration Nostra Ætate qui proclama, dans la lignée du Concile de Trente, que les Juifs de tout temps ne pouvaient être tenus pour plus responsables que tout autre homme de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, puisque cette dernière était advenue par tous les péchés de toute l’histoire de l’humanité [14]. Se clôturait alors le Concile Vatican II qui fit couler beaucoup d’encre mais est aujourd’hui encore, cinquante ans plus tard, la référence de l’Église catholique romaine et apostolique pour la définition de la Foi.

Mesnie de Gournay

Continuez votre lecture par la deuxième partie de cette série.


[1Cf. Ac, 15, 1-29.

[2C’est-à-dire, littéralement en grec, la génitrice de Dieu : celle qui, bien qu’uniquement de nature humaine, mit au monde le Fils unique de Dieu – ‘vrai Dieu né du vrai Dieu’ ainsi que nous le prononçons dans le Credo – par l’intercession du Saint-Esprit.

[3Concept complexe mais dont il faut retenir l’essentiel : Notre Seigneur Jésus-Christ fut à la fois entièrement humain et entièrement divin en son hypostase, c’est-à-dire en sa substance première, en sa personne. Le péché excepté, Il a entièrement vécu notre condition d’homme pour prendre avec Lui sur la Croix toutes nos fautes et nous en libérer par Sa Mort et Sa Résurrection, qui le placèrent à nouveau à la droite de Son Père dans les Cieux.

[4Hérésies diverses qui, chacune à leur manière, nièrent l’existence égale des deux natures dans l’hypostase christique et professèrent soit la prédominance de la nature humain, soit au contraire la subordination de cette nature à la nature et la volonté divines.

[5Le naturalisme est une hérésie qui chercha à magnifier exagérément l’homme et les forces naturelles dans le sillage de la pensée philosophique et esthétique de la Renaissance et donc à relativiser l’infinie puissance de la grâce divine. Paradoxalement, en estimant que la nature était inéluctablement déchue par le péché originel, les protestants ont également abouti à ce relativisme vis-à-vis de la grâce, rejetée au rang d’abstraction inaccessible et remplacée par la confiance forcenée en Jésus-Christ que l’homme développe avant tout à travers ses qualités naturelles propres. C’est ainsi qu’en niant la rénovation opérée dans l’homme par la grâce du baptême, le protestantisme a in fine mis au monde l’idéologie du progrès, fondée sur la confiance infaillible dans les capacités humaines au dépend de la grâce offerte par Dieu à tous les hommes.

[6Terme qui désigne ce dont tout fidèle catholique devrait avoir conscience en assistant à la Sainte Messe : le fait que lors de la Consécration, le pain devient substantiellement le Christ. C’est-à-dire que sans changer de forme, la substance de l’Hostie n’est plus du pain mais le Christ en personne qui se donne pour nous.

[7La Sainte Messe est la prière parfaite parce qu’elle est le renouvellement non sanglant du sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la Croix, offert aux yeux et à l’adoration des fidèles. Le prêtre ne fait pas simplement mémoire de ce sacrifice rédempteur, il l’offre à nouveau pour l’Église de ses mains d’alter Christus – l’autre Christ qu’il est devenu par son ordination sacerdotale.

[8Publié par Pie IX en complément de son encyclique Quanta Cura, ce recueil contient toute une série d’affirmations dont il est précisé qu’elles sont fausses et rejetées par l’Église. Par exemple : « le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » ou « la raison humaine, considérée sans aucun rapport à Dieu, est l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal : elle est à elle-même sa loi, elle suffit par ses forces naturelles à procurer le bien des hommes et des peuples ».

[9Étymologiquement, « au-delà des montagnes » : terme désignant les milieux catholiques favorables à une unification des nations européennes sous l’autorité temporelle et spirituelle du Souverain Pontife.

[10Le Sillon fut un mouvement laïc fondé en 1894 par le catholique Marc Sangnier dans l’optique de rapprocher les milieux ouvriers de l’Église à la suite de l’encyclique Rerum Novarum ; au début soutenu par la hiérarchie ecclésiastique, il développe par la suite une contestation partielle de l’autorité des évêques et du pape, ce qui provoqua sa condamnation et son auto-dissolution en 1910.

[11Fondé en 1898 par deux antidreyfusards, Henri Vaugeois et Maurice Pujo, ce parti politique, qui donna également son nom à un journal, devint rapidement le fer de lance de la pensée monarchiste et anti-républicaine sous l’influence de l’agnostique Charles Maurras, qui lui imprima sa doctrine du nationalisme intégral. Contesté par certains ecclésiastiques lui reprochant de subordonner la religion à la politique et de ne voir dans le catholicisme qu’une hiérarchie nécessaire à la préservation de l’unité de la nation, le mouvement fut condamné en 1926 par Pie XI. Cependant, l’interdit fut finalement levé en 1939 par Pie XII à la demande de nombreux évêques, relayés par les carmélites de Lisieux.

[12« Le communisme d’aujourd’hui, d’une manière plus accusée que d’autres mouvements semblables du passé, renferme une idée de fausse rédemption. Un pseudo-idéal de justice, d’égalité et de fraternité dans le travail, imprègne toute sa doctrine et toute son activité d’un certain faux mysticisme qui communique aux foules, séduites par de fallacieuses promesses, un élan et un enthousiasme contagieux, spécialement en un temps comme le nôtre, où par suite d’une mauvaise répartition des biens de ce monde règne une misère anormale. » (Pie XI, encyclique Divini Redemptoris, 19 mars 1937)

[13« Mais tout en marquant de la sorte l’objectif le plus élevé du Concile, vous lui avez joint un autre but plus urgent et de nature actuellement plus bienfaisante, le but pastoral, en déclarant : ‘Nous n’avons pas comme premier objectif de discuter certains chapitres fondamentaux de ta doctrine de l’Église, mais plutôt que cette doctrine soit approfondie et exposée de la façon qui répond aux exigences de notre époque’. » (Paul VI, évoquant le pape Jean XXIII lors de son discours du 23 septembre 1963 pour l’ouverture de la deuxième session du Concile)

[14« Nous devons donc regarder comme coupables de cette horrible faute, ceux qui continuent à retomber dans leurs péchés. Puisque ce sont nos crimes qui ont fait subir à Notre-Seigneur Jésus-Christ le supplice de la Croix, à coup sûr, ceux qui se plongent dans les désordres et dans le mal crucifient de nouveau dans leur cœur, autant qu’il est en eux, le Fils de Dieu par leurs péchés, et Le couvrent de confusion. Et il faut le reconnaître, notre crime à nous dans ce cas est plus grand que celui des Juifs. Car eux, au témoignage de l’Apôtre, s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne L’auraient jamais crucifié. Nous, au contraire, nous faisons profession de Le connaître. Et lorsque nous Le renions par nos actes, nous portons en quelque sorte sur Lui nos mains déicides. » (Catéchisme du Concile de Trente, I, 5, §3)

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