L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

Le séminariste, prolétaire ecclésiastique

« Les formateurs de séminaire ne sont pas des éducateurs, ce sont des vérificateurs », me disait Émile l’autre soir [1].

Mais ces vérificateurs virent parfois aux inquisiteurs : suivons par conséquent l’invitation du pape François, et penchons-nous aujourd’hui sur cette “périphérie existentielle” qu’est un séminariste de France.

Pas des éducateurs…

La plupart des supérieurs français opèrent leur tri personnel dans les demandes et l’enseignement de l’Église. Bon nombre de prescriptions dans les séminaires flottent donc en apesanteur théologique, philosophique, liturgique, ou canonique. On pourrait ajouter souvent psychologique… mais pas spirituelle : l’épreuve majeure d’un séminariste français consistant essentiellement à ne pas s’énerver une seule fois en six, huit ou dix ans, tout échauffement est vu comme l’indice d’une crise spirituelle de grande ampleur.

Les Exercices d’après Saint Ignace, simplifiés pour la France, énoncent que la réponse la plus adaptée en période de désolation est de surtout ne rien faire. Ce diagnostic commode de “crise spirituelle” conduit donc tout naturellement le supérieur à laisser le feu couver, cassant le thermomètre qui aurait pu lui faire prendre conscience que l’atmosphère de sa tour d’ivoire est méphitique.

L’atteinte caractérisée aux consciences - que l’on espère inconsciente (mais traduirait-elle alors autre chose qu’un naturel mal dégrossi, une formation insuffisante, ou un défaut d’aptitude à éduquer ?) - s’effectue quant à elle en interdisant ce que l’Église prescrit et en imposant ce qui pour elle n’est pas permis. Sans oublier de bien faire peser de tout son poids la chape de plomb, seule chape portée ordinairement dans nos séminaires, qui commande un silence perinde ac cadaver plus propice, hélas, à faire pourrir que mûrir ceux qui veulent mourir au monde pour que Dieu vive plus largement en eux.

La matière de l’entorse peut être mineure, mais elle est à endurer et accomplir chaque jour, avec bon visage et bon sourire. En s’efforçant de ne pas penser et encore moins dire – surtout en privé – que son supérieur a tort, ou, pire, est inique. Car, demandait Charles-Maurice dans sa langue du Grand Siècle, "inciter mon dirigé à témoigner de l’action en lui de la grâce divine par l’acceptation joyeuse des injustices et avanies que je choisis pour lui, n’est-ce pas pour moi quelque part du côté du vécu mettre Dieu à l’épreuve ?"

Considérons par exemple cet acte éminemment intime qu’est la communion. Pensez-vous qu’un directeur hésiterait à légiférer à rebours en matière si grande et personnelle ?

Un jour, "quelque part en France", un séminariste intrépide et inconscient a demandé à son supérieur s’il pourrait recevoir à genoux la Sainte Communion, ce qu’il faisait depuis sa toute première communion d’enfant. Le supérieur plein d’expérience, décelant avec finesse l’intégriste intransigeant et légaliste derrière l’idéaliste naïf, a courageusement fait barrage à la bête immonde.
Rapportons simplement cette curiosité qu’après cet abus de droit – prétendant enseigner le respect et l’ouverture en pratiquant l’arbitraire, attitude princière qui est en elle-même exemplaire d’un certain état d’esprit – il a cru bon de reprocher au séminariste de ne pas être “assez malléable au Souffle de l’Esprit”.

Passons donc sur ces directeurs qui s’inquiètent de ce que dirait La Croix s’ils permettaient à "leurs" séminaristes de communier à genoux (alors que c’est le Christ, par la voix de l’Église et du pape, qui le permet, et qu’il suffirait de le dire pour rappeler le respect inconditionnellement dû à une liberté humble et obéissante, fût-elle celle d’un séminariste).

Passons également sur Marcel, cet auxiliaire évêque qui s’alarme de voir "trop" (sic) de séminaristes recevoir leur Seigneur à genoux : il n’en revient pas qu’ils soient devenus fous, ou, pire, idolâtres.

La liturgie, pourtant réglée minutieusement par l’Église, pose toujours question : elle n’est le plus souvent perçue que comme un espace de créativité où se jouent et s’expriment des sensibilités, méconnaissant l’essence du rite, et opprimant en général les “sensibilités” les plus fidèles à l’Église.

Qu’on me pardonne d’avoir retenu ce simple exemple de la communion : il aurait pu paraître davantage gnostique ou ésotérique, et peut-être même polémique, de partager sur le contenu doctrinal de nombre de cours de séminaire.

Des vérificateurs…

Qu’on se le dise : le conseil d’un séminaire est là pour juger des vocations par placet et non placet. Le verbe donne une petite coloration affective qui n’est pas hors de propos : tel supérieur présentant un diacre à l’ordination sacerdotale, le décrit par deux fois en cinq minutes comme "sympathique". On ignore de quelle vertu "sympathique" est l’adjectif : le terme est subjectif et superficiel, bien éloigné des attentes formulées en son temps par Jean-PauI II, au nombre desquelles une vraie charité, la loyauté, ou encore l’amour de la vérité, et des sacrements.

Juger au for externe, précise l’Église (c’est-à-dire pour "ce qui relève de la responsabilité visible et apparente de chacun dans la société et l’Église"). Mais en France nous avons l’immense avantage d’avoir un privilège du for : les motivations sont reconstituées ou imaginées (on ne louera jamais trop l’imagination féconde de notre clergé), au vu de paroles ou d’actes en soi anodins et le plus souvent inattaquables, sur lesquels les directeurs projettent leurs propres inconscient et fantasmes.

Cette catharsis est narcissique et égocentrique. Mais étant inconsciente – faute d’un discernement humain suffisant – elle conduit le supérieur à juger non pas sur les actes extérieurs que prescrit la règle, mais sur les arrière-pensées qu’il prête à celui dont il a la charge. D’où l’immense corollaire de ne faire advenir qu’une génération de prêtres à son image – elle-même image du Christ, bien sûr (la médiation humaine jouant ici à plein...).

Prenons un exemple objectif. Lorsqu’une fonction est confiée à un séminariste, notamment en liturgie – source et sommet de la vie chrétienne –, le directeur chasse une pensée sournoise ("Va-t-il se casser la gueule ?") en se promettant avec toute la sollicitude que l’on devine, et pour bien rester au for externe, de surtout ne le conseiller en rien pour mieux le juger après.

Il se demandera aussi : "Va-t-il faire les choses à mon idée ?" La grâce d’état attachée à son ministère lui vaut en effet une vue juste et parfaite dans son ordre sur ce qui doit être fait dans son séminaire : il le sait en apparence mieux que l’Église, car le Christ semble l’illuminer sans intermédiaire - en tout cas sans l’intermédiaire du séminariste à lui confié, et, nous le disions, sans toujours se garder de s’écarter de ce que le Magistère demande.

On est loin d’une éducation qui vise à l’épanouissement d’une vraie liberté : charismatique car animée par la grâce de Dieu, créative car s’enracinant dans un don unique de Dieu, responsable car ne s’engageant à titre personnel qu’en matière laissée à libre appréciation. Non nova sed nove
Au vrai, un séminariste dont la vocation est suspendue au couperet du jugement de son supérieur glissera facilement du désir naturel de bien faire, à celui de plaire en faisant bien – "comme il faut", c’est-à-dire comme attendu – puis au choix avisé de flatter pour être apprécié.

A moins que son supérieur ne lui insuffle une grande confiance dans sa propre droiture, justice, objectivité – et docilité à l’Église… Cela n’est hélas pas trop fréquent, et habitue les séminaristes sinon à se gauchir jour après jour en mettant quotidiennement sous le boisseau les lumières divines, du moins à n’espérer qu’en Dieu seul, attitude spirituelle d’une grande perfection, mais qui prise strictement méconnaît l’Ordre du Salut, le choix divin de médiations humaines et sacerdotales, ainsi que la mission maternelle de l’Église.
Notons également qu’il est bon pour les séminaristes d’offrir à Dieu leurs sacrifices et abaissements quotidiens, face notamment aux mille petites ou grandes injustices (réelles ou supposées) semées par la vie. Il est certes bon de recommander cette attitude. Mais il est mauvais, il est très mauvais de la part d’un supérieur - ou d’un évêque - d’en jouer pour laisser perdurer ou, pire, organiser l’injustice. “Quel est le jeûne que je préfère ?”, demande le Seigneur, avant de répondre d’une manière très claire : “délier les chaînes injustes”.

Gardons cependant espoir : cette habileté à se concilier les bonnes grâces de ses supérieurs augure bien de la capacité à fédérer les fidèles dans un futur ministère.

Des inquisiteurs…

Au for externe élargi, comme on le conçoit en France, un supérieur de séminaire pourra par exemple mener l’enquête en coulisse pour savoir si tel séminariste n’étudie pas Saint Thomas “pour des raisons idéologiques”.
Les thomistes, réputés pour être étroits, rigides et sectaires, ne comprendront pas que la pensée harmonieuse et toute polarisée par le Mystère Divin de Saint Thomas puisse être détournée de sa grande vertu contemplative : il faut leur répondre en latin, corruptio optimi pessima. Adage qui se comprend en France : là où il y a grand bien, il y a grand danger ; demeurons bravement dans une médiocrité fausse.

Des esprits chagrins s’étonneraient qu’à notre époque libérale, l’étude du seul auteur prescrit par le droit canon puisse mener à pareille enquête, alors qu’une grande familiarité avec la pensée du Docteur Commun devrait être encouragée, et généralisée, "pour pénétrer plus intimement les mystères du Salut".

Des esprits mesquins s’indigneraient d’une enquête qui essaye de scruter traîtreusement reins et cœurs, détournant les confidences faites à d’autres, et psychologise sans formation adéquate ni grandeur d’âme (la Charité fait confiance, disait pourtant Saint Paul, qu’on ne saurait considérer comme un idéologue puisqu’il ignorait Saint Thomas, mais qui est peut-être resté pharisaïquement légaliste).

Nous ne sommes pas de ceux-là : nous préférons "passer outre", comme aimait à demander Jeanne d’Arc à ses juges, et relire Benoît XVI :
"La formation proposée au séminaire est exigeante, car c’est une portion du peuple de Dieu qui sera confiée à la sollicitude pastorale des futurs prêtres, ce peuple que le Christ a sauvé et pour lequel il a donné sa vie. Il est bon que les séminaristes se souviennent que si l’Église se montre exigeante avec eux, c’est parce qu’ils devront prendre soin de ceux que le Christ s’est si chèrement acquis. Les aptitudes demandées aux futurs prêtres sont nombreuses : la maturité humaine, les qualités spirituelles, le zèle apostolique, la rigueur intellectuelle... Pour atteindre ces vertus, les candidats au sacerdoce doivent pouvoir non seulement en être les témoins chez leurs formateurs, mais plus encore ils doivent pouvoir être les premiers bénéficiaires de ces qualités vécues et dispensées par ceux qui ont la charge de les faire grandir. C’est une loi de notre humanité et de notre foi que nous ne soyons capables, le plus souvent, de donner que ce que nous avons au préalable reçu de Dieu à travers les médiations ecclésiales et humaines qu’il a instituées. Qui reçoit charge de discernement et de formation doit se rappeler que l’espérance qu’il a pour les autres, est en premier lieu un devoir pour lui-même."

Citation dont seul le tout début avait été repris par tel ou tel supérieur en conférence spirituelle. Ce n’est probablement pas tant de la mauvaise foi, ni une incapacité à une humble et publique remise en question, qu’une idiotie consanguine, issue d’un excès de cooptations en milieu resserré, qui empêche de comprendre et retenir les phrases trop longues. Il faut du moins l’espérer, isn’t it ?

La grande tradition française

Ajoutons qu’en véritables inquisiteurs, héritiers de la grande tradition française illustrée par feu Pierre Cauchon (paix à ses mânes), les supérieurs ne craignent pas à l’occasion, pour la plus grande gloire de Dieu et avec la bonne conscience du seul maître à bord - après ce Dieu d’Israël Sauveur qui se cache parfois bien opportunément -, de prendre des décisions illégales, de donner des ordres contrevenant parfois jusqu’au droit civil, laïque, et apparemment obligatoire… puisqu’on ne saurait être charitable, dit-on, sans donner à chacun ce qui lui est dû, réglé en premier lieu par la justice.

Donnons deux exemples choisis parmi les plus usuels : violations du secret des correspondances, parfois même de plis diplomatiques ; ou encore pressions exercées bien au-delà de la limite du harcèlement, dans l’espoir que telle personnalité "indomptable" craquera, et évitera ainsi de justifier à son évêque un renvoi pour motifs éminemment subjectifs.

L’obéissance aveugle et muette, que le siècle ne commande plus aux militaires, est encore requise dans les séminaires de la Fille aînée de l’Église. Mais comme il se voit : d’abord et surtout pour des actes injustes, irréguliers, illicites, ou illégaux. L’avantage d’une longue formation est de permettre aux futurs prêtres d’inscrire profondément en eux ce pli contre nature, qui les rendra peu à peu incapables de corriger une fois en charge les désordres institutionnalisés dont ils avaient souffert aux temps de leur formation, qui renforcera l’esprit de caste, et conduira à couvrir confraternellement toute turpitude de clerc.

Rien de nouveau, toutefois, le Psalmiste exultait déjà : «  On m’a poussé, bousculé pour m’abattre, mais le Seigneur m’a défendu  ». Verset qu’on a pu voir sur des images d’ordination.

Ami séminariste, jugé avec une bienveillance de façade sur ce que l’on s’imagine que tu es jusqu’aux racines de ton être - jugement synthétique a priori que tes actes et protestations ne parviendront en rien à ébranler, par lequel on te reproche aussi ce que Dieu te donne d’être -, je prie pour toi avec insistance.

Si tu me permets une note caustique avant de retourner au silence de la prière, voici une formule “magique” et deux règles à “méditer” :
La recette de la langue de buis : trois quarts langue de bois, un quart langue de p.

Surtout n’avoir jamais raison quand son supérieur a tort, ce qui à bien y réfléchir n’arrive en fait jamais.

Oublier que depuis trop longtemps "Radio-France ment, Radio-France ment, Radio-France est Gallican".

Oremus pro invicem ...

Non declines cor meum in verba malitiae ad excusandas excusationes in peccatis ;
Ne laissez pas mon cœur incliner vers le mal, et chercher au péché de vaines excuses ;
Ne laisse pas mon cœur pencher vers le mal, ni devenir complice des hommes malfaisants.

Puisqu’on ne saurait décemment confier les séminaristes à leur ancien confrère Joseph Djougachvili, dans un louable effort d’œcuménisme bien compris, qu’intercède pour eux celui que l’Église orthodoxe vénère et prie sous le nom de Saint-tsar Nicolas. Amen !

Иван Шухов


[1les prénoms des évêques ont été changés. Ce propos lucide, net et courageux ne saurait donc bien évidemment pas être imputé à un archevêque émérite, ancien supérieur de divers séminaires

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2017 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0