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Le paradoxe européen

10 mars 2012 Hippoliteia

Ombre obscure planant sur la France pendant cette campagne, l’Europe n’a pas cessé de tourmenter notre actualité depuis le début de la crise de l’euro à l’été 2011. Fallait-il y voir d’ailleurs dans cette crise, la fin d’un système né avec Maastricht en 1992, voué à l’échec, l’échec d’un fédéralisme européen ? Ou bien au contraire, la crise est-elle la dernière agonie de l’État-nation, empêtré dans les velléités de l’interventionnisme social-démocrate, et qui aurait besoin d’un passage décisif et salvateur vers un nouvel État européen post-national, libéré des contingences populistes, unifié autour de ses valeurs humanistes, et fort d’une unique politique commune (pléonasme) ?

On a l’habitude de cette distinction, de cette tension, entre deux visions de l’Europe l’une fédérale, où les peuples seraient intégrés et où la souveraineté appartiendrait à une puissance supranationale, l’autre confédérale, où l’Europe formerait une communauté d’États souverains indépendants qui coopèrent. Sur cette tension on a beaucoup écrit, c’est pourquoi, je ne vais pas revenir dessus. Ce sur quoi je voudrais poser mon regard est tout autre. Il s’agit d’un paradoxe, qui traverse toute l’histoire de la construction européenne (et même avant peut-être) et qui fait que cohabite la plus grande technicité et le plus beau lyrisme.

Le projet européen fait en effet coexister en lui-même la technocratie la plus froide, avec le lyrisme et la foi la plus vive.

Une froide technocratie

C’est avant tout Jean Monnet qui a donné cette empreinte à la construction européenne. Son idée était d’avancer à petit pas, par le moyen d’expert loin des intrigues politiques. Comme le dit Paul Thibaud : « La méthode Monnet mettait en oeuvre la croyance qu’en enchaînant arrangements pratiques, jurisprudences, et compromis conjoncturels on pouvait obtenir un résultat grandiose et cohérent ». Il devenu depuis inutile de s’encombrer des affres et des lenteurs des processus des démocraties nationales, quand seul, un nombre (relativement) restreint de personnalités compétentes peuvent organiser de la manière la plus savante la coopération et la vie en commun des peuples européens. Non par mépris des hommes, ni par orgueil sans doute, mais par simple commodité, par soucis d’une efficacité toute scientifique et rigoureuse. Sur cette commodité des débuts est venue se poser le voile de la dilution, dilution du sens et de la responsabilité. Nul ne sait vraiment pourquoi certaines mesures sont prises, ni qui les a prises. Elles se déconnectent du réel, ainsi qu’il est dit bien souvent. C’est ainsi qu’on a pu voir apparaître des mesures pour définir la hauteur du blanc par rapport à celle du vert pour les poireaux. Ou encore, des normes sur la courbure de la banane. L’Europe semble s’être enfoncer dans cette obsession réglementaire, toujours plus de réglementation, compensant peut-être, de manière compulsive, sa troublante incapacité d’action effective, l’Europe ne mène pas de politique.

Un doux rêve

Pourtant au sein de cette étrange machine à produire du droit communautaire, surnage, depuis ses origines là encore, une ambition, un sentiment : celui d’ouvrir une voie nouvelle et exemplaire pour le reste de l’humanité. « La seule frontière de l’Europe c’est la démocratie et les droits de l’Homme  » aurait dit un homme politique européen. Il s’agit d’une ambition inconsciente, une intuition, un sentiment, extériorisé uniquement par le « clignement des yeux ». Ce clignement, employé par les derniers hommes de Zarathoustra. « “Nous avons inventé le bonheur” diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil ». Clignement, comme marqueur de la complicité qui les relie, comme signe unique de leur accord tacite, sur ce fait : le bonheur, l’ultime, c’est eux. Il n’y a donc pas de militantisme chez l’homo europeanus, tout au plus une tranquille assurance dans la satisfaction d’avoir atteint l’universel. Il rejoint tous les hommes et les dépasse, en même temps. Il est le dépassement de tous les accidents (au sens métaphysique du terme), il est une substance pure. Il ne peut donc être limité par des racines quelles qu’elles fussent chrétiennes, grecques ou païennes. Pure, c’est à dire sans mélange, il est cet homme abstrait des droits de l’homme. Celui qui naît « libres et égaux en droit ».

Il n’y a donc nulle violence chez lui, nul prosélytisme, nulle réaction, nul totalitarisme, nulle séparation qui pourraient altérer sa parfaite universalité. Mais il y a donc aussi une impossibilité totale pour l’homme européen de se définir, de se donner une identité, au risque de se réduire, de s’amoindrir, de se séparer, de se déuniversaliser, — et peut-être finalement — de se désabsolutiser, et de perdre son identité. S’il se définissait il disparaîtrait. Voulant être tout, il se trouve aujourd’hui, face au risque de n’être plus rien.

Comment échapper à l’Incarnation ? et donc comment échapper à la mort, à notre plus totale finitude [1] ? L’Europe, comme tentative de sortir de soi, de devenir plus. S’extirper des limites humaines, attiré par l’universel, par la voûte céleste, voilà ce qu’est au fond le projet européen. Atteindre ce point ultime, qui s’étend au-delà des étoiles ...

Et cela avec une grande rigueur, une grande science, au fond, toute technocratique.

(Publié en partenariat avec Hippoliteia)


[1Sinon en devenant Dieu peut-être ?

10 mars 2012 Hippoliteia

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