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Le paradoxe de l’aristocrate

Maître omnipotent ou humble serviteur ?

Le mot « aristocrate » venant du grec aristos, signifie « meilleur », « excellent », et kratos : le pouvoir, l’autorité. L’aristocratie étant par là une forme de gouvernement dans laquelle le pouvoir serait exercé par les meilleurs, les plus méritants, les plus aptes.

Ce terme pourrait donc paraître ne pouvoir être que de bon augure vis-à-vis de la classe qu’il représente et de ceux qui la composent, et nous aurions presque le sentiment en pareille compagnie d’être tel Candide gambadant joyeusement dans le meilleur des mondes. Mais comme toute médaille a son revers, il faut être prudent. Car bien que présentant une part de la société semblant posséder les plus beaux atours, se mouvoir dans ces sphères comporte également des dangers devant lesquels il ne faut pas s’assoupir. Car à vivre dans une tour d’ivoire, on risque bien d’oublier la foule qui se trouve à nos pieds. Quand on côtoie les étoiles comme un prince, on risque de devenir aveugle à nos propres errements, et lorsqu’on vole au plus proche du soleil (Louis XIV n’avait pas choisi ce symbole pour rien), de brûler les ailes de la charité… pour venir s’écraser dans la boue du péché.

Alors, en ce temps de Carême et de confinement où nous nous retrouvons face à nous-même, rentrons un peu dans nos appartements intérieurs, et analysons notre cœur. Osons le regarder nu, bien en face, lui qui parfois est depuis trop longtemps caché par des succédanés de bonheur, d’amour, de sens. Et faisons la lumière sur les risques qui frappent à notre porte blindée.

Pas la peine de nous torturer longtemps l’esprit pour parvenir au cœur du sujet qui nous préoccupe : la littérature nous donne pléthore d’exemples, illustrant divers torts plus raffinés les uns que les autres,mais toujours le même en clé de voûte. De Mr Darcy à la Marquise de Merteuil [1], l’écueil sur lequel échoue l’aristocrate qui se sert de sa noblesse plus qu’il ne la met au service des autres est toujours le même ; classique, quasi inévitable : l’orgueil.

Et ce vice a fait couler beaucoup d’encre.Saint Grégoire de le présenter sans équivoque comme étant« la reine et la mère de tous les vices », mère ayant de bien piètres enfants : « la vaine gloire, la jalousie, la colère, la tristesse, l’avarice, la gloutonnerie, la luxure » [2].

Drôle de reine, dirait Léon Bloy, que cette prostituée dont la couronne ensanglantée coule tel un sucre sur notre cœur, l’enrobant et le figeant dans sa superbe dévoyée.

Cette « surestime de soi-même », non-contente d’être la mère d’une nombreuse portée et la reine d’un funeste royaume, est malheureusement aussi insidieuse que protéiforme. Elle profite de tout pour se cacher derrière de belles apparences, parfois évidentes- surtout quand on se trouve en haut de la chaîne alimentaire : rang social, carrière, plastique de rêve, ou encore famille parfaite en robes à smocks (qui sont bien jolies, il faut l’avouer).

Mais elle peut être aussi plus subtile. De quelle manière ?

La Bible regorge comme la littérature d’exemples pour illustrer la petitesse humaine. Allant de savoir mieux que Dieu ce qui est bon et de succomber à la peur, comme Jonas, à juger le fond du cœur d’un voisin de messe pour un geste de travers et vouloir lui apprendre « la vraie foi », comme les pharisiens.

Presque aucun personnage biblique n’y échappe. Pas même Job, qui bien qu’innocent et comme l’aristocrate parfois, même en étant le meilleur des hommes, put se laisser aller à oublier que du jour au lendemain,la puissante main divine pouvait lui retirer d’un geste tout ce dont elle l’avait généreusement gâté.

Un vrai aristocrate, alors, quel est-il ?

Il est comme Salomon, « plus grand que tous les rois de la terre », qui reconnaît au centre de son apparente puissance son humilité absolue, et qui avait compris qu’il n’était qu’un dépositaire : le peuple et le royaume que le Seigneur lui avait donnés n’étaient pas à lui, ni pour son service, mais pour un service plus Grand. Il est celui qui a conscience que toutes ces choses qui lui ont été données gratuitement viennent de plus haut que lui, et qu’il ne les possède en rien. Il est celui qui accueille avec paix cette vérité : le monde veut nous transformer en machines à prendre, mais nous ne sommes là que pour donner, et se donner (nous a dit un juif mort sur une croix il y a 2000 ans de cela).

Alors, en ce temps de Carême, oublions de repousser d’un air pincé les petits gâteaux rassis que nous tend notre grand-mère et qu’elle a faits avec amour (il y a 5 ans certes, mais tout de même), et purgeons-nous plutôt de notre vantardise en faisant abstinence du jus dans lequel nous nous baignons et duquel nous nous repaissons chaque jour.

Comme Joseph fils de Jacob, qui après s’être pavané et considéré comme l’enfant du miracle, s’est retrouvé dans sa prison, accueillons l’occasion que cet orgueil se fracasse à l’amour du Christ en ce temps d’isolement, et que« le vent de la tempête balaie notre ego et nos préoccupations de nous-même » [3]. Qu’elle balaie nos ornements extérieurs et notre noblesse terrestre, pour aspirer à la seule Vraie aristocratie : celle du cœur.

Et pour conclure, souvenons-nous de ce pauvre (mais brave) Monsieur Jourdain, qui s’épuisa à montrer par tous les moyens sa grandeur. Mais l’évidence ne se prouve pas, ni ne se met en avant : elle est, cela est tout.Ce qui est grand est discret ; comme cet homme traîné injustement dans la boue, flagellé, crucifié, et qui mourra sur la Croix, sans éclat, sans grâce, et tel un malfrat. Il nous donne par-là un témoignage de la vraie noblesse - ni celle des quartiers, de la gloire ou de Mammon, mais la seule qui mène au Ciel : celle de l’humilité du cœur.

Marie Montbard

[1Personnages appartenant respectivement à Orgueil et Préjugés de Jane Austen, et aux Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos.

[2Saint Thomas d’Aquin, notamment, le rapporte dans sa Somme théologique.

[3Pape François, discours du 26/03/2020 précédant la bénédiction Urbi et Orbi

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