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Le Grand Soir : l’illusion à droite

Le 2 janvier 2020 dans un entretien accordé à Valeurs Actuelles Jean Raspail s’était défini en ces mots : « Je suis un révolté qui ne fait pas de révolte ». Un oxymore qu’il peut être fécond d’étendre à la réflexion politique alors même que le rêve idéaliste du putsch, certainement hérité de la guerre d’Algérie, persiste dans les consciences réactionnaires et patriotes. Illusion romantique, fréquemment cultivée dans nos discussions, le mythe du grand soir mérite d’être réévalué. La « crise des Gilets Jaunes » l’a montré, le système actuel ne s’effondrera pas si facilement.

Le Grand Soir apparaît alors comme un mythe incapacitant, sujet de débats interminables mais source de peu d’initiatives concrètes. Ce mythe ne serait-il pas entretenu que par complaisance ? La seule justification d’une inaction morbide que compense la certitude de répondre présent le Grand Soir venu ?

Réformer nos vies

Peut-être faut-il repenser notre militantisme de manière intégrale, réformer nos vies avant de prétendre réformer un système ; dépasser le stade de la critique et de la discussion pour s’ancrer dans le concret, non pas à travers des actes militants « coups de poings » ni même des manifestions à répétitions, mais par le courage, infiniment plus coûteux de remettre en question, selon nos idées, notre mode de vie. Il est sans aucun doute plus facile de se complaire dans la critique du système que de faire face à nos propres incohérences. N’est-ce pas le combat perpétuel du catholique ?

Reformer la communauté

Le champ politique déçoit, le grand soir n’aura pas lieu et pourtant persiste la volonté « d’agir », un bien grand mot qui se traduit souvent par une agitation militante plus exaltante qu’efficace. Face au monstre « système », si souvent décrié, force est de constater que nous ne faisons pas le poids ; bien souvent la victoire finale apparaît lointaine voire utopique. Plutôt que de rêver à cette victoire il est aisé d’engranger de petites victoires, discrètes et futiles presque, mais qui concrètement transforment notre quotidien. Un premier acte simple pourrait être de quitter la logique individualiste prédominante qui atomise la société pour refonder nos communautés, non pas dans une logique d’entre-soi, mais selon un principe de charité ordonnée éminemment chrétien. L’adage dit « charité ordonnée commence par soi-même », et rien n’est plus vrai, et dès lors, refonder nos communautés constituent l’action militante première, nécessaire à toute action. Car c’est au sein de la communauté seule qu’est à même de se développer une sociabilité toute chrétienne fondée sur la gratuité des échanges comme l’explique Benoit XVI dans son encyclique Caritas in veritate [1]. Selon le Pape émérite la logique contractuelle de « la communauté de vie civique » permet aux hommes de vivre sous un régime d’égalité, mais n’est pas à l’origine d’une fraternité réelle. Cette dernière est en effet l’apanage de la communauté qui intègre des ambitions morales et au sein de laquelle la personne donne et reçoit dans un principe de gratuité, ciment d’une fraternité réelle selon Benoit XVI. Refonder nos communautés c’est donc déjà aller à contre-courant de la société globalisée qui « nous rapproche mais ne nous rend pas frères » (Caritas in veritate) du fait des effets pernicieux du péché originel qui persuade l’homme de son autosuffisance et le conduit à confondre bonheur et profit. D’autre part, la communauté est aussi le lieu de la formation, qui peut être considérée, avec la prière comme le précédent essentiel à toute action politique. Ce n’est pas un hasard si, depuis cinquante ans, le système a déclaré la guerre à l’école libre et à la maison. La formation étant un point névralgique de toute communauté, s’attaquer à elle, c’est avoir la volonté de dissoudre ces dernières ou de les rendre inopérantes. L’existence même de communautés et la défense de leurs prérogatives est donc déjà un acte de révolte. La communauté est la pierre angulaire de l’action politique et doit précéder cette dernière pour permettre un rayonnement réel dans la société.

Choisir le bon combat

Après cette première étape fondamentale peut venir le temps de l’action à proprement parler. Celle-ci est souvent réduite à une conception restrictive, qui résume « l’action » aux procédés militants classiques : tractage, manifestation, collage. Si nécessaire qu’elles soient, ces actions ne peuvent suffire. Reprendre la rue est une chose, gagner le combat des idées en est une autre. La victoire ne viendra pas d’un « grand soir » mais d’un puissant mouvement culturel de fond qui saura user des armes que met à notre disposition la société moderne sans céder à ses pompes. Il ne s’agit pas d’être des Don Quichotte mais de se lancer dans le combat avec tempérance et efficacité, animé du souci de « marcher dans le droit chemin » et de ne pas laisser périr notre âme « avec celle des impies […] Dont les mains sont ouvrières d’iniquité et dont la droite est pleine de présents fallacieux ! » [2] au prétexte d’une lutte politique.

Refuser la servitude volontaire

Les critiques à l’encontre de la société de consommation sont monnaie courante, mais essayons-nous au quotidien de sortir de cette logique marchande et consumériste ? Il est en effet plus aisé qu’on ne le croit de s’approvisionner auprès de producteurs locaux et de favoriser les circuits courts ; mais aussi de refuser certains modes de consommation favoris du consumérisme apatride à l’exemple de McDonald’s. Autre fait marquant, la critique des GAFA : mais combien sommes-nous à être esclaves de ces géants ? « Agir » contre les GAFA serait finalement tâcher, à la hauteur de nos moyens, de contourner Amazon, par exemple, au profit d’une librairie. Il est fondamental de prendre conscience que ces grandes multinationales sont puissantes uniquement parce que nous le voulons bien. Les peuples se soumettent à elles selon une logique assez similaire à celle qu’expose La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire au sujet des régimes tyranniques [3]. De ce fait il n’appartient qu’aux peuples de ne plus les soutenir, alors elles « S’écrouleront un jour sur leur base de sable / Et la nuit tombera sur leurs formes rêvées. » [4]. Aussi, selon la formule de La Boétie, soyons résolus de ne plus consommer et nous serons libres !

Éclairer plutôt que briller

Cette « révolution » n’est certes pas exaltante, mais a le mérite d’être à notre portée. « Agir » serait, finalement, avoir l’honnêteté de tirer les conclusions de nos idées, d’affronter nos incohérences de telle sorte que notre modèle ne soit pas un mythe, mais un idéal vécu au quotidien. Saint Thomas d’Aquin disait qu’« il est plus beau d’éclairer que de briller » [5] et c’est peut-être là le sens qu’un catholique doit donner à son action politique. Éclairer la société à travers la radicalité de son mode de vie plutôt que de briller comme le coup d’éclat ou comme la bombe mallarméenne [6]. En somme, avec Thomas d’Aquin revendiquons d’être bâtisseurs, des artisans de l’ombre, qui rayonnent sans briller ; garants d’une action qui ne soit pas « une révolution contraire mais le contraire d’une révolution » comme l’écrivait si bien Joseph de Maistre.

Gagner au quotidien

Alors, face à la lassitude que causent les défaites à l’échelle nationale il est possible de glorifier les victoires discrètes qui de jour en jour renforcent nos communautés pour en faire de réels bastions enracinés et patriotes. Cette qualité de persévérance, la plus estimée de nos adversaires, les désarmera. Zola le reconnaissait déjà dans La Fortune des Rougon [7]  : « Un prêtre, lorsqu’il désespère, n’en lutte que plus âprement ; toute la politique de l’Église est d’aller droit devant elle, quand même, remettant la réussite de ses projets à plusieurs siècles, s’il est nécessaire, mais ne perdant pas une heure, se poussant toujours en avant d’un effort continu. »

Le grand soir n’aura pas lieu, mais chaque jour peut être une révolte contre ce qui quotidiennement aliène la personne et la transforme en atome, esclave de la logique globalisée. Nous nous devons d’être l’arrière-garde, communauté de bâtisseurs lorsque tout s’effondre, exaltés de la « grandeur de servir parmi les derniers aux arrière gardes d’un monde fini. » [8]

Olivier HYDE

[1Benoit XVI explique dans Caritas in veritate  : « La société toujours plus globalisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. » De fait la logique communautaire va au-delà de l’association civique contractuelle dans la mesure où son seul but n’est pas le profit mais qu’elle intègre des ambitions morales. Carau sein de communauté la personne est amenée à donner et à recevoir selon un principe de gratuité. La communauté est de ce fait l’expression même de la sociabilité chrétienne qui reconnaît la dignité de la personne humaine au-delà d’une logique de profit. Le Pape émérite insiste dans ce texte sur le caractère central de la gratuité qui est au fondement, selon lui, de la sociabilité chrétienne.

[2Prière du Lavabo

[3Dans son Discours de la servitude volontaire La Boétie explique en effet, qu’un régime tyrannique, s’il s’impose par la force, ne se maintient au pouvoir qu’avec la collaboration plus ou moins active de ceux qu’il tient sous son joug.

[4BRASILLACH, Poèmes de Fresnes

[5THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, éd. du CERF, 1994, chap. IIe partie de la IIe partie, p. 304

[6Sur les inconvénients symboliques de la bombe, il faut lire l’excellent article de mon confrère Charles Cartigny : 670

[7ZOLA, La Fortune des Rougon, 1871, chapitre III

[8RASPAIL, Les septs cavaliers

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