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Le drame du progressisme athée

... ou le problème de « l’hypostase immanentiste de l’eschaton »

Rien n’est plus beau que la victoire du Bien, de la Lumière sur les Ténèbres. Tel est l’horizon intellectuel et humain de l’homme européen ; de l’homme en qui la pensée chrétienne, la pensée antique, et même leur héritage Moderne dans toutes ses ambiguïtés, ont imprégné, imbibé, détrempé d’une encre indélébile, l’idée que l’achèvement ultime vers lequel s’achemine l’humanité, ne peut être que « meilleur ».

Le drame de notre temps – pour paraphraser Eric Voegelin et en venir directement au problème – est d’avoir fait de cette espérance fondamentalement chrétienne, de cette espérance eschatologique, l’espoir d’un « meilleur » immanent. Le drame de notre temps est cette altération substantielle des attentes humaines, cette transformation d’une promesse transcendante déjà acquise – par la Grâce de Dieu offerte en son Fils – mais non encore pleinement réalisée en une promesse immanente à conquérir par l’agir humain devenu salvifique. C’est ce que Voegelin appelle « l’hypostase immanentiste de l’eschaton » [1].

Notre temps est habité par le désir de réaliser ces promesses dernières, de donner chair à l’eschaton chrétien. Ce que l’on appelle le progressisme, n’est pas autre chose que cela : rendre présent dans le monde les promesses du Royaume des cieux, sous quelque forme qu’on le conçoive.

Ce désir est cependant vicié dans sa modalité, son contenu et sa signification.

Dans sa modalité, le progrès est, tel que nos contemporains le conçoivent aujourd’hui, une conquête de l’agir humain. Qu’il s’agisse d’un droit nouveau, d’une découverte scientifique, d’une révolution démocratique, ou de tout autre fait qui paraisse être un progrès, il est le fruit de l’action humaine, libre et procréatrice. L’une des manifestations les plus poussées de cette conviction fut au XXe siècle, le marxisme-léninisme, qui fit de la praxis, la révolution permanente, plus qu’un devoir : une éthique. Ce qui se présente comme un humanisme par excellence, comme une passion pour l’Homme dans sa puissance créatrice et transformatrice, n’est en réalité qu’un humanisme atrophié dans lequel l’Homme est privé de toute transcendance, de tout au-delà de lui-même, condition du véritablement dépassement. En terme d’agir, c’est le rôle fondamental de la Grâce dans le monde qui est rejeté. Ce n’est pas Dieu qui est mort en réalité aujourd’hui – tout le monde ne cesse d’en parler et de le questionner – mais bien la Grâce qui est morte, faute d’être accueillie. La sublimation, la transfiguration de notre nature entachée du péché originelle, seul véritable et authentique progrès, est une Grâce spéciale accordée à l’Homme qui se rend à Dieu, disponible.

Mais malgré le rôle dévolu à l’Homme dans l’acception contemporaine du progrès, on peut noter avec Gilbert K. Chesterton le paradoxe suivant : le progrès est le fruit de l’action humaine, mais il est aussi un mouvement fatal et déterminé, qui devra, selon ses ardents prophètes, s’accomplir tôt ou tard, parce qu’il s’inscrit dans le mouvement perpétuel de toute chose. « Il est pourtant clair que nous n’encourageons aucune activité politique en disant que le progrès est naturel et inévitable. Il n’y a là aucune raison d’être actif, il y a là, plutôt, une raison d’être paresseux. Si nous sommes voués par nécessité à nous améliorer, inutile de prendre la peine de nous améliorer. La pure doctrine du progrès est la meilleure raison de ne pas être progressiste. » [2]

Le progressisme athée est en quelque sorte un pélagianisme sécularisé, une version sécularisé de cette hérésie antique contre laquelle Saint Augustin s’était, en son temps, attaquée.

Dans son contenu ensuite, le progressisme contemporain témoigne d’un catastrophique délitement. Les grandioses et hyperboliques visions du progrès des positivistes ou des marxistes ne sont désormais plus que des ombres dans la construction d’un nouvel idéal commun de progrès, qui ne puisse désormais plus diviser ou même heurter. Puisqu’il doit être universel, il ne peut être sujet de discordes. Et faute de référent extérieur, faute de transcendance, faute de divin pour unifier par-delà les contingences, nous en sommes réduits au mieux à rechercher un idéal progressiste sur la base du dénominateur commun le plus large possible, au pire à en référer à une valeur que l’on place au-dessus de tout autre dans un acte pur de subjectivisme [3]. C’est pourquoi, seul le terme « meilleur » se perpétue, son contenu substantiel cependant s’amenuise sans cesse.

Alors donc, la seule matérialisation admissible du progrès n’est plus que le droit, et l’expansion infinie de celui-ci. Le progrès n’est plus admissible désormais, que s’il se manifeste par l’émergence d’un droit nouveau quel que soit le contenu du droit lui-même. Ainsi, naissent des droits à l’enfant, au mariage pour tous, à un air respirable, à une mort dans la dignité, etc. On se refuse en effet, de plus en plus à remettre en cause ou à discuter tout simplement, le contenu lui-même, pour ne plus se focaliser que sur l’élargissement de notre palette juridique.

Faute de n’avoir pu fonder le progrès dans un universel substantiel, c’est le subjectivisme qui triomphe pourvu qu’il soit le promoteur d’un droit nouveau à inscrire à nos chartes.

Enfin, le progressisme athée explique ses carences en termes de contenu par l’impossibilité d’établir en lui toute signification. L’impossibilité de lui donner un contenu substantiel résulte de l’impossibilité de donner un sens universel et vrai au progressisme, une direction qui puisse être commune à tous, si bien qu’on ne recherche plus le progrès pour ce qu’il apporte – comportement qui, parfois excessif, avait le mérite de la cohérence – mais pour lui-même. Le mouvement a pris le pas sur la direction.

On retrouve alors les excès que notre temps partage avec la pensée marxiste, d’une existence qui n’est plus orientée que dans la perpétuation du mouvement, de la praxis révolutionnaire, existence historique où l’exigence du bouleversement est érigée en principe.

Le progressisme est une tragédie du changement inscris en fatal et perpétuel hic et nunc – pour ne pas dire en slogan – et dans laquelle, aux yeux du spectateur qui saisit ce drame, le conservateur ne peut être qu’un héros tragique ou un fou emprunt de sublime, auquel cas le theatrum mundi n’est plus qu’une pièce absurde, sans commencement ni fin, bref un chaos lancinant où le rire, presque macabre, n’est là que pour habiller le néant.

Le véritable et authentique progrès ne peut être fécond que s’il se fonde, dans sa modalité, son contenu et sa signification, sur la transcendance comme ouverture sur un hors-de-soi, dont il nous faut par conséquent abandonner la maîtrise.


[1La Nouvelle science du politique

[2G.K. Chesterton, Orthodoxie, chapitre VII « La Révolution éternelle », 1908.

[3C’est d’ailleurs le drame de l’éthique de conviction wébérienne sur laquelle il est impossible de fonder le moindre idéal universelle entée qu’elle est, sur la subjectivité dans ses élans les plus indémontrables.

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