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L’affaire Vitkor Orban

Bons catholiques, patriotes et soucieux de la défense de la vie à naître, sommes-nous pour autant obligés de soutenir le gouvernement hongrois face à la presse occidentale et à l’UE ?

En effet, depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, la Hongrie est l’objet d’une violente campagne menée dans la presse occidentale et dans les couloirs de Bruxelles.

A la tête de cette croisade, le journal Le Monde, qui multiplie les éditoriaux alarmistes, et qui a même lancé un « appel à témoins » sur son site internet, pour suivre en direct l’évolution de la patrie d’Attila vers la forme la plus abjecte de la dictature. Par charité, je ne me lancerai pas dans les comparaisons perfides quant aux éditoriaux du Monde à l’époque où le communisme imposait son système totalitaire de la Hongrie jusqu’au Cambodge.

La Hongrie contre Bruxelles

Le Monde n’est qu’une pièce dans le dispositif qui se met en branle contre la Hongrie. Les instances de l’UE sont sur le pied de guerre ; l’ex-trotskyste-devenu-libéral-atlantiste qui siège à la tête de la Commission européenne a menacé : « Nous utiliserons tous nos pouvoirs pour nous assurer que la Hongrie respecte les règles de l’Union européenne  » (rappelons que cet individu n’a en théorie comme seuls pouvoirs que celui de faire des propositions au Conseil européen et celui d’appliquer les traités européens). De son côté, un autre comique, le parlementaire européen belge Guy Verhofstadt brandit la clause de l’article 7 du traité européen qui consiste à suspendre les droits de vote d’un Etat membre de l’UE en cas de « violation grave » des valeurs fondamentales de l’Union… Ajoutez à cela le mépris coincé de notre ministre des Affaires étrangères, et vous aurez la totale.

Disons-le tout net : cette manie qu’a l’UE de vouloir régenter des nations libres est à la fois choquante et exaspérante. De l’Autriche en 2000, coupable d’avoir accordé trop de suffrages à Jorg Haider, à l’Irlande en 2008, qui n’avait pas correctement voté, la liste des Etats sommés par Bruxelles de revenir sur des scrutins populaires devient anormalement longue. Elle s’étend même hors de l’Union, lorsque les diplomates européens font pression sur les Serbes, dès qu’ils renâclent au sujet du Kosovo, ou sur les Suisses, qui avaient voté l’interdiction des minarets par référendum. Et que dire des récentes évictions des dirigeants grec et italien, sous les pressions du marché ?

La faute à la nouvelle définition de la démocratie selon l’élite libérale occidentale : fini les élections et le suffrage universel ! L’important désormais, pour être véritablement « démocratique », est de professer la nouvelle idéologie des « droits fondamentaux ». Entendez par là avortement, euthanasie, mariage gay, ultralibéralisme économique, multiculturalisme forcené.

Nous verrons bien si les pressions conjuguées de la Commission, du FMI et des différentes chancelleries auront le même succès en Hongrie qu’en Grèce ou en Italie : car, contrairement à Geórgios Papandréou et Silvio Berlusconi, qui étaient largement discrédités, Vitkor Orban dispose d’une solide assise populaire.

Mais à propos, pourquoi ce branle-bas de combat contre le gouvernement hongrois ? Les raisons ne manquent pas, depuis ces derniers jours : dérive autoritaire du président-ministre Orban, contrôle progressif des médias et de la Banque centrale par le gouvernement, mise en sourdine de l’opposition, alliance du pouvoir avec le parti Jobbik, qui a ressuscité la milice fasciste des Croix-fléchées sous couvert du folklore paysan hongrois, et surtout, nouvelle Constitution, qui donne des boutons aux élites de Bruxelles et des extases aux catholiques français.

Ainsi, dans son préambule, la nouvelle loi fondamentale hongroise annonce :
« Nous sommes fiers de ce que notre roi saint Etienne ait établi l’Etat hongrois sur des fondations fermes il y a mille ans, et qu’il ait fait de notre pays une partie de l’Europe chrétienne.  »

Plus loin, elle déclare :
« La dignité humaine est inviolable. Chacun a droit à la vie et à la vie humaine, la vie du fœtus sera protégée depuis la conception. Les pratiques eugénistes visant la sélection des personnes, transformant le corps humain et ses parties en source de profit, et le clonage reproductif des êtres humains sont interdits.  »

Ce dernier article est un scandale pour les bien-pensants, qui oublient un peu vite, comme l’ont fait remarquer d’habiles lobbyistes européens, que l’avortement n’a jamais été considéré comme un « droit » acquis, mais comme une opération médicale dépénalisée.

Amen, amen ! Il n’en fallait pas plus pour que tous ceux qui cultivent ouvertement ou en secret le rêve de la théocratie pour se réjouir et afficher les nobles armoiries de saint Etienne de Hongrie sur leurs profils Facebook.
Il faut dire que les catholiques français ont non seulement le complexe des minorités qui se croient encore être la majorité, mais certains d’entre eux sont animés du désir de transformer l’Etat en église. Ils sont sans cesse en quête du « catholand » perdu, fantasment sur la Croatie (qui persécute les minorités tsigane et serbe), la Pologne et l’Irlande (qui sont en voie vers la sécularisation et l’anticléricalisme), et jettent leur dévolu sur des « régimes chrétiens » ou supposés tels. Des visions extrêmement simplistes.

D’abord, la Hongrie n’est pas un « catholand » exclusif : si 55 % des Hongrois sont catholiques, 20 % d’entre eux sont protestants, pour la plupart rattachés à l’Eglise réformée de Hongrie, de confession calviniste. Le nationalisme hongrois moderne fut largement le fait de la minorité protestante, qui ne compte plus ses représentants illustres dans l’histoire du pays, du héros du soulèvement de 1848 Lajos Kossuth à l’actuel président-ministre Viktor Orban, en passant par le régent Miklós Horthy.

Ensuite, si c’est le droit le plus strict de la Hongrie de se doter d’une Constitution, et si nous devons à cette occasion défendre la souveraineté nationale contre l’ingérence de Bruxelles, nous ne pouvons pas nous taire sur le véritable problème que pose le pouvoir hongrois. Qui n’est pas le musèlement supposé des médias (en France, nous le faisons tous les jours, en censurant encore tout récemment l’africaniste Bernard Lugan sur I-Télé), mais un autre danger, peut-être plus grave.

L’Europe puzzle

Pour mieux comprendre, demandons les lumières de Bernard-Henri Lévy, qui, tout drapé dans son goût pour l’hyperbole, a signé un énième éditorial sur la Hongrie [1] :

Passons sur les formules passe-partout « heures les plus sombres de l’Histoire du continent » ou « forme exacerbée d’une idée qui a été, depuis les années 30, au cœur de tous les fascismes  » pour nous concentrer sur ce commentaire fait à propos de « cette façon de donner aux "Magyars" de l’extérieur les mêmes droits qu’à ceux de l’intérieur, cette façon de dire, surtout, que c’est là, aux frontières, que sont l’âme du peuple et sa plus sainte vérité  ».

BHL évoque ici un fait largement occulté par les médias : la distribution de passeports hongrois par Viktor Orban depuis son accession au pouvoir en avril 2010 à toutes les minorités magyares vivant dans les pays voisins, qui remet en question les frontières de l’Europe centrale.

En effet, depuis le traité de Trianon en 1920, la Hongrie vaincue a perdu les deux tiers de ses territoires. Cultivant la nostalgie à l’extrême, les Hongrois de 2012 situent toujours la « Grande Hongrie » en Roumanie, où vivent 1,5 million de Magyars en Transylvanie (7 % de la population), en Slovaquie (520 528 : 9,7% de la population) et en Serbie (355 000 : 4,8% de la population).

En accordant la nationalité aux « Hongrois d’outre-frontière », Viktor Orban et ses alliés du Jobbik veulent revenir sur le traité de Trianon et ramener dans l’orbite de la nation les deux districts magyars de Transylvanie et trois districts de la Voïvodine serbe. Les minorités hongroises locales se sont d’ailleurs approprié le nationalisme au pouvoir à Budapest et préparent activement le rétablissement de la Grande Hongrie.

En Serbie, la Coalition hongroise réclame des droits culturels (déjà garantis par la Constitution serbe) et une autonomie territoriale au sein de la Voïvodine. En Roumanie, les Magyars hissent sur les bâtiments officiels de Transylvanie le drapeau hongrois et arrachent l’emblème roumain. Pour l’instant, les autorités roumaines laissent faire : le président Trian Basescu a été réélu de justesse en décembre 2009 avec le soutien politique de la minorité hongroise, grâce à son alliance avec Laszlo Tokes, pasteur réformé et leader magyar (il fut également le déclencheur de la révolution roumaine de 1989).

Les Slovaques, de leur côté, sont déterminés à lutter pied à pied : c’est que Viktor Orban leur promet un sort funeste. Pour lui, il n’y a pas de Slovaquie, il n’y a que le « bassin des Carpates  », qui est propriété de la Hongrie. Le demi-million de Magyars y vivant attend l’heure glorieuse où Budapest redeviendra leur capitale, et patientent en suscitant des troubles dans les deux districts de Komarno et Dunajska Stredaet, où ils sont majoritaires.

Le Danube est redevenu une ligne de front, pour l’instant symbolique : à Komarno, ville slovaque sur la rive gauche du Danube, qui fait face à la bourgade hongroise de Komarom l’autre rive, les Hongrois ont érigé une statue équestre du roi saint Etienne. Joueurs, les Slovaques ont érigé en réponse un obélisque en mémoire du traité de Trianon, qui démembra la Hongrie…

La leçon yougoslave

Le véritable crime de Vitkor Orban n’est donc pas tant sa gestion populiste des affaires que sa discrète violation du droit international. Il s’agit d’une réelle menace pour la paix en Europe, quoi qu’en disent les gens de Bruxelles, ou les admirateurs catholiques de Budapest, qui répondraient certainement : « on s’en fiche, ce qui compte, c’est le combat pro-vie de M. Orban ! »

En effet, la remise en question de l’équilibre yougoslave est suffisamment dramatique pour prévenir les dérives du nationalisme hongrois. C’est là que la critique de BHL sonne faux, car le boutefeu « philosophe » a été le porte-parole et l’avocat de la destruction de la Yougoslavie sous les coups des revendications croate, bosniaque musulmane et albanaise.

Dans les Balkans façonnés par deux guerres mondiales, et où la nostalgie exacerbée est un sport national, tout le monde criait à l’injustice des frontières. Des gens comme BHL ont ensuite approuvé les atrocités commises au nom des différents nationalismes, qui sont encore aujourd’hui à l’œuvre. La Grande Albanie, qui fut une réalité sous le IIIe Reich, est en marche, alors que les minorités albanaises du Monténégro, de Serbie, du Kosovo et de Macédoine regroupent leurs forces et attendent leur heure.

L’indépendance du Kosovo à majorité albanaise en 2008, bénie par l’Occident amnésique, fut l’ouverture d’une boîte de pandore. Ce n’est pas un hasard si ni la Slovaquie ni la Roumanie n’ont reconnu le Kosovo.

Au regard de la fragilité persistante des Etats d’Europe centrale et balkanique, il apparaît nécessaire de promouvoir une approche pacificatrice dans les relations entre les différentes minorités ethniques, tout en respectant le droit international et les souverainetés nationales. L’intangibilité des frontières n’est pas un dogme abstrait, elle est une nécessité et une garantie de la paix.

Voilà où nous en sommes : défendre la souveraineté nationale hongroise face aux diktats européens, ne rien céder à leur nationalisme expansionniste.

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