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Je ne suis pas Charlie, mais je ne suis pas non plus Gabrielle Cluzel

Me trouvant indisposé pendant la messe, au matin du 7 janvier 2015, je suis rentré chez moi m’aliter et ce n’est que dans l’après-midi que j’ai pris conscience d’une activité inhabituelle sur mon mur Facebook et découvert, les yeux encore plissés, la survenance de ce que le quotidien de référence de l’establishment allait qualifier de « 11 septembre français » : tous mes contacts, — majoritairement issus ce même establishment, hauts fonctionnaires, banquiers, femmes au foyer doublées de féministes aguerries, — étaient en train de remplacer leur avatar par un carré noir avec les mots « JE SUIS CHARLIE ».

Douze innocents étaient morts odieusement, mais la curée ne faisait que commencer : on sentait bien, sur Facebook, que la suite ne se limiterait pas à l’émergence de ces petits carrés noirs et les mêmes se sont tous retrouvés, place de la République, pour brandir en l’air des stylos et témoigner de leur « tristesse » — par ailleurs incontestablement réelle, légitime et compréhensible. Et c’était bien le problème. Car ceux qui s’étaient trompés étaient, pour la première fois, mis sans échappatoire possible devant l’indicible horreur du fondamentalisme mahométan.

Il faut parler avec précaution, tant le sujet est lourdement chargé, mais cette unanimité dans l’émotion était pourtant doublée d’une certaine vacuité : compréhensible parce que la tragédie a naturellement vocation à rassembler, elle avait ses limites et tout le monde le savait, mais personne ne le disait. Dans le « camp » d’en face, pour l’appeler par son nom, de ceux qui manifestaient depuis un certain temps leur préoccupation quant aux risques liés à l’essor du fondamentalisme islamiste, on vit notamment fleurir, sur Twitter, des références au mythique avertissement de Churchill : « You were given the choice between war and dishonour. You chose dishonour and you will have war. » [1]

La guerre : le mot a été lâché, les Français sont travaillés dans leur majorité, depuis ce matin, par le sentiment qu’elle leur a sans doute été déclarée, non plus par une puissance identifiable, mais par une insondable mouvance islamiste, pour des motifs qui leur paraissent incompréhensibles. Il était donc logique que la colère commençât à prendre le pas, chez certains de tous bords sur les carrés noirs et les stylos : Jean-Michel Ribes, le soir même, dérape en parlant des « connards chrétiens d’en face qui sont les mêmes ». Rokhaya Diallo, une jeune immigrée sénégalaise connue pour sa défense du mahométanisme et qui s’était fait remarquer, il y a à peine un mois, en affirmant que « la France […] change de visage, elle change de religion majoritaire, ce n’est pas grave », refuse obstinément, sur Twitter, de se désolidariser de l’attentat ni même de répondre à une question concernant le sort à réserver à ceux qui « insultent le prophète Mahomet », motif invoqué par les terroristes pour expliquer leur crime.

On aurait pu penser que ces réactions sottes, déplacées et à l’emporte-pièce restaient confinées au camp de ceux qui avaient nié, jusqu’à ces tous derniers jours, le risque d’un embrasement causé par le mahométanisme radical et que cette tragédie a clairement très profondément traumatisés. On verrait mal le lucide Churchill, le 1er septembre 1939, appelant à manifester sur Trafalgar Square avec un carton noir « JE SUIS LA POLOGNE » ou brandissant un stylo en guise d’arme face à la barbarie nazie. Ceux qui comparent leur lucidité, à notre époque, à celle de Churchill allaient donc s’occuper de donner à la France les moyens de gagner cette guerre, en attendant de pouvoir dire aux modernes Chamberlain qui nous ont mis dans cette situation, à l’imitation de l’ami de Churchill Leo Amery :

« You have sat too long here for any good you have been doing. Depart, I say, and let us have done with you. In the name of God, go ! » [2] [3]

Churchill, arrivé aux affaires, composa derechef un gouvernement de large union nationale et s’employa avec détermination à gagner la guerre contre la barbarie nazie, au prix d’un effort surhumain, de millions de morts et aussi, accessoirement, de la ruine financière de l’Empire britannique.

On remarquera la pertinence du parallèle entre le 7 janvier 2015 et le 1er septembre 1939. Ce jour-là, c’est l’odieux martyre infligé par une poignée de barbares à la Pologne qui suscite l’indignation, seule une minorité d’incorrigibles séides de l’Allemagne nazie osant insinuer qu’elle aurait mérité son sort. Mais comme le fit remarquer Charles de Gaulle lorsque son tour vint de collaborer à cette épopée, « Cette guerre est une guerre mondiale » [4] — dans laquelle le sort de la Pologne, pour tragique qu’il ait été, n’était qu’un élément, — toutes proportions gardées, infime — d’une vaste fresque dans laquelle toutes les forces du bien seraient engagées contre celles du mal.

Or la signification du 7 janvier 2015 ne se limite pas aux douze victimes tombées chez Charlie Hebdo, comme celle du 1er septembre 1939 ne se limitait aux innocentes victimes polonaises et comme, on pourrait ajouter, celle du 11 septembre 2001 ne se limitait pas aux 2.996 victimes des kamikazes de Al Qaeda. Dans le choix de leur cible, cette fois-ci, les assassins ont pourtant fait preuve d’une diabolique intuition : en s’en prenant à Charlie Hebdo, plutôt qu’à une église catholique ou une synagogue, ils portaient leurs coups à un petit groupe de gens qui avaient consciemment fait le choix de maintenir, à une époque où l’intolérance gagne de plus en plus de milieux, la tradition bien française, illustrée en leur temps par Philippon, Daumier, Gill, qui porte sa gouaillerie bien gauloise partout, à droite, à gauche comme au centre mou. Cette liberté, évidemment, ne leur avait pas valu que des amis. Amusé par leurs caricatures du prétendu « prophète » Mahomet, que je tiens pour un épouvantable fripon, j’étais en revanche désagréablement interpellé dans ma foi de catholique par les féroces coups donnés à Benoît XVI, par le soutien affiché aux absurdes bouffonnes Femen, par les raccourcis et les inexactitudes, concernant ma religion, qu’elles contribuaient à entretenir.

De ce point de vue, je ne pouvais pas vraiment imiter le troupeau et ânonner « JE SUIS CHARLIE », mais je savais aussi que, alors que la religion mahométane qui punit de mort le fait d’insulter son « prophète », Notre Seigneur Jésus Christ nous a enseigné tout l’inverse de ce qu’affirme le Coran :

« Vous serez heureux lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, qu’ils vous persécuteront, et qu’ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. » [5]

Nous devons pas avoir peur de la contradiction, même lorsqu’elle outrage ce que nous tenons pour le plus sacré : n’oublions pas que notre religion nous a été révélée, et que l’Église nous rappelle nous ne pouvons pas « prouver » sa véracité, mais seulement tenter de convaincre nos frères incrédules que Notre Seigneur Jésus Christ est Dieu, que Son supplice a racheté tous les hommes et que l’exemple de ce trésor d’amour infini doit édifier tous les hommes, jusqu’à ce Son règne manifeste le triomphe de ce même Amour et l’accomplissement du plan divin.

On me répondra sans doute que Dieu permet la liberté absolue de l’homme, non pour faire le mal, mais le bien et que la faculté de pécher n’est pas une liberté, mais une servitude [6]. Le blasphème est donc gravement peccamineux. Mais la réalité de cette gravité mérite d’être relativisée, chez ces dessinateurs qui n’en ont manifestement aucune conscience et ne sont donc pas coupables, au yeux de l’Église, d’un péché qu’ils ne savent même pas qu’ils commettent. De surcroit, à une époque où le catholicisme n’est plus la religion de l’État depuis près de deux cents ans et où sa situation se rapproche chaque jour davantage de celle de l’Église persécutée des premiers siècles, le temps est révolu où nous pouvons, comme Charles X, condamner les sacrilèges à la peine des parricides, la mort après le poing tranché. On sait où cette loi mena Charles X ; on voit donc normalement qu’il nous appartient, dans le contexte d’aujourd’hui, de subir avec la patience et la résignation qu’enjoint Notre Seigneur les outrages qu’Il subit trop souvent aujourd’hui. La fermeté de notre foi, — qui est la seule vraie, ne l’oublions pas et qui doit nécessairement triompher sans aucun doute possible, — et l’exemple que nous montrerons de la beauté de l’application, dans le quotidien de la vie, des préceptes de l’Église, nous feront mieux gagner ce combat que de répondre à l’insulte de ceux qui ne comprennent pas ce qu’ils font par l’invective et l’anathème.

C’est dire que, me désolidarisant sur ce point de beaucoup de ceux de mon camp, je n’ai jamais été très convaincu par l’utilité des manifestations contre les spectacles et les expositions blasphématoires. Notre Dame entendra autant, et peut-être même mieux, le chapelet que nous dirons dans nos églises ou en famille que celui que nous réciterons, sous les huées, les flashes des photographes et le regard goguenard des CRS, puisque aussi bien ils ne savent pas ce qu’il font. Cela ne veut pas dire que Notre-Seigneur ne doit pas être présent dans l’espace public. Mais on Lui jettera peut-être moins de projectiles lors des processions de la Fête-Dieu, qui sont une manifestation beaucoup plus digne, appropriée et traditionnelle du catholicisme populaire avec lequel il est urgent de faire renouer le peuple français, si nous abstenons de ces provocations futiles, indignes et, pour la quasi-totalité de l’opinion, incompréhensibles.

Tout cela pour dire que j’ai été désagréablement surpris par la tribune de Gabrielle Cluzel, Non, je ne suis pas Charlie, dans laquelle elle affirme :

« Je ne suis pas Charlie, parce que j’en ai toujours détesté le contenu, et que je n’envisage pas de le prendre aujourd’hui à mon compte. Pour être solidaire de leur calvaire, pour être indignée par ces sordides exécutions, la France entière n’est pas forcée de s’identifier à Charlie Hebdo. »

Ce qu’on peut reprocher à Mme Cluzel, — qui est d’ailleurs une amie du Rouge et le Noir, — ce n’est pas tant d’avoir tort sur le fond, son article faisant une analyse lucide, rejoignant celle qui précède, sur la vacuité d’en rester à « JE SUIS CHARLIE » si rien n’est fait pour gagner la guerre. Mais nous ne gagnons rien, et nous perdons même peut-être tout, en nous acharnant sur nos compatriotes qui ne connaissent pas, ou plus, Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette guerre, comme en 1939, est une guerre mondiale : Charlie Hebdo, victime aujourd’hui de nos ennemis, mérite toute — je dis bien toute — notre compassion et notre solidarité. Mais demain, comme la Pologne jadis, ce ne sera plus le sujet. Mme Cluzel a raison de nous dire de ne pas nous tromper d’ennemi. Mais cet ennemi, c’est le fanatisme mahométan et lui seul.

Je ne suis pas vraiment Charlie, mais dans cette guerre, son combat était, circonstanciellement, devenu le mien. Comme mes « amis » bobos, je pleure de rage. Mais demain, j’espère leur montrer l’exemple, par une prière aussi belle, fréquente et fervente que possible. Et puis en poursuivant la bête immonde jusque dans les chiottes. Car l’un ne va pas sans l’autre.


[1« Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. » (Churchill, W.S., discours du 30 septembre 1938 faisant suite aux accords de Munich.)

[2L. S. Amery, My Political Life. Volume Three : The Unforgiving Years. 1929–1940 (London : Hutchinson, 1955, p. 365.

[3« Vous avez occupé ce siège bien plus longtemps que nécessaire pour faire le bien que vous y avez fait. Partez, vous dis-je, il faut en finir avec vous. Au nom du ciel, partez. »

[4Charles de Gaulle, Appel du 22 juin 1940.

[5Mt., V, 11.

[6Léon XIII, Libertas praestissimum, 20 juin 1888.

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