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[EX-LIBRIS] Vatican II. Une histoire à écrire (4/5)

1964 : la troisième session

Les choses avaient déjà bien changé. Pour soutenir le labeur du Consilium, Paul VI ouvrit le 14 septembre 1964 la troisième session du concile Vatican II par une concélébration avec vingt-quatre pères conciliaires – rien que cela ! C’était une belle image de ce qui était ressorti de la première session (1962), puis de la deuxième (1963), que nous connaissons dorénavant dans leurs moindres détails grâce à l’ouvrage de Roberto de Mattei Vatican II. Une histoire à écrire [1].

L’ordre du jour et le marianisme

Si les progressistes étaient organisés depuis bien longtemps, leurs adversaires avaient enfin eu le temps de parachever leurs défenses, le Coetus internationalis Patrum ayant été officiellement constitué pendant l’intersession.

On commença par préparer un texte sur la Vierge Marie, qui ne devint finalement qu’un humble chapitre de la constitution Lumen Gentium. Nous avons expliqué dans notre précédent article le fond des débats : fallait-il proclamer que la Mère de Dieu était la médiatrice de toutes grâces ? Était-ce opportun ? Les plus progressistes criaient à tout-va qu’un tel geste serait déplorable – entre autres pour des raisons œcuméniques. Une fois n’est pas coutume (ou si…), c’est une via media qui fut empruntée :

« Finalement, c’est une solution intermédiaire qui permit de trancher ; elle était défendue par le cardinal Frings, avec le soutien du cardinal Alfrink. Frings parla d’un “compromis” qui pouvait être accepté “aussi bien à droite qu’à gauche [c’est nous qui mettons des passages en avant, et ce dans toutes les citations]. Cette expression, empruntée au langage parlementaire, situait “à droite” les Pères les plus “mariaux”, et “à gauche” les “minimalistes” [2]. »

Cette tendance à la synthèse est visible en bien d’autres textes. C’est d’ailleurs ce que beaucoup reprochaient à l’époque et reprochent encore au concile : que ses productions sont trop floues et trop vagues, ne soutenant jamais formellement – ou presque – des erreurs, mais laissant libre cours à qui voudrait les interpréter d’une façon erronée. Le résultat de telles tractations de compromis ne pouvait être qu’en demi-teinte, inconsistant, amer et insatisfaisant :

« Les manœuvres mises en place dans le but de faire éliminer toute référence à la médiation de Marie avaient donc échoué ; mais le texte qui en sortit semble néanmoins réducteur : en effet les mots “de toutes les grâces”, qui confèrent tout son sens à l’adjectif “médiatrice”, ont été supprimés ; de même, il manque dans le nouveau texte toute référence à la participation active de la Sainte Vierge à la Rédemption de l’humanité. La médiation de Marie n’est pas complètement ignorée, certes ; mais elle n’est pas non plus proclamée solennellement, comme les Pères conciliaires auraient pu le faire, et comme beaucoup d’entre eux l’auraient souhaité [3]. »

L’enfer, la liberté religieuse et les juifs

La question de l’enfer est très probablement dans la droite ligne de la précédente, la question mariale. Les apparitions de Notre-Dame à Fatima, au début du XXe siècle, dont le dernier « secret » a été boudé aussi bien par Jean XXIII et par Paul VI, tandis que l’avant-dernier n’aurait été qu’imparfaitement assumé par Pie XII, ont beaucoup parlé de ce qui attendait l’humanité en notre temps, mais aussi… de l’enfer ! Curieusement, les pères conciliaires ont décidé de taire cette réalité, pris dans la spirale des Trente Glorieuse et d’un humanisme messianiste. Cette omission est aujourd’hui encore des plus courantes. L’enfer était pourtant un thème existentiel crucial et central pour une humanité qui cherchait à donner un sens à son existence après des boucheries à la chaîne. Remettons les choses bien au clair :

« L’enfer est l’éternelle perdition de ceux qui meurent en état de péché mortel, sans s’en être repentis, refusant l’amour miséricordieux de Dieu. Il s’agit là d’une vérité de foi qu’a toujours enseignée l’Église, et qui a été confirmée par la Sainte Vierge elle-même dans son message de Fatima, qui commence précisément par l’effroyable vision de l’enfer […]

Fatima – selon les commentaires de [la] sœur Lucia elle-même – a donné une “preuve supplémentaire qu’il est vrai que l’enfer existe, et que les âmes des pauvres pécheurs y vont”, reliant, toutefois, à cette terrible vérité, la Vérité salvifique de la dévotion au Cœur immaculé de Marie [4]. »

Mais c’était un sujet tout autre qui devait le plus partager les pères conciliaires : celui de la liberté religieuse. En elle-même, l’expression était assez floue. Elle ne figurait pas dans le Syllabus du bienheureux Pie IX, et ne pouvait avoir le même sens que la « liberté de conscience ». En réalité, la liberté religieuse bien comprise n’est que la liberté des fidèles catholiques à pratiquer librement la vraie religion, y compris de manière publique et sociale, vis-à-vis des États auxquels ils sont soumis au temporel. Pourtant, les progressistes lui donnèrent une signification bien différente. Le résultat concret de la « liberté religieuse » des novateurs fut un camouflet au docteur Salazar et une retouche gratuite du concordat concernant les Espagnes (1976 puis 1979).

Dès lors s’ouvrirent des discussions autour de l’indémodable question juive, abordée conformément au désir pontifical de se poser en arbitre et en temporisateur du conflit israélo-palestinien. Les « perfides » devaient donc être désormais considérés comme nos « frères aînés dans la foi ». Dans les faits, ce sujet était inextricablement lié à celui de l’œcuménisme.

La Révélation et la morale

Entre le 30 septembre et le 6 octobre, les participants du concile examinèrent le schéma Dei Verbum, consacré à la Révélation et à ses sources, dont la tendance générale fut de rabaisser la Tradition au bénéfice de l’Écriture, ce qui était peu logique. Dans le sillage de ce texte, la constitution Gaudium et Spes devait se charger de présenter l’Église devant le monde contemporain. Là encore, les débats furent aussi nombreux que vigoureux et véhéments. La figure du prêtre jésuite Teilhard de Chardin était très présente dans les esprits des progressistes. Le schéma, de fait, s’intéressait à une humanité en perpétuelle évolution, qu’il s’agît de la politique, de la société ou même de la famille : les discours de Maximos IV Saigh ou du cardinal Suenens, contraires à l’enseignement magistériel constant en matière de morale, stupéfièrent plus d’un auditeur. On voulait modifier les fins du mariage… à tel point que le cardinal Ruffini, énervé, ne put s’empêcher de tapoter son pupitre avec impatience lors de l’intervention d’un modérateur du concile, dont les paroles furent « horribles ». Paul VI lui-même, décontenancé et gêné, dut reprendre ce même Suenens au cours d’une audience. Sur ces entrefaites, les sages phrases du cardinal Ottaviani, le 30 octobre 1963, sont un réconfort pour nous encore aujourd’hui :

« Celui qui vous parle est un prêtre né dans une famille de douze enfants ; il était le onzième et son père était ouvrier, travailleur, non pas patron mais ouvrier ; et cependant il n’a jamais douté de la Providence, il n’a jamais songé à limiter les naissances, même s’il y avait des difficultés.

Allons-nous oublier les paroles du Seigneur : “Regardez les oiseaux du ciel, regardez les lis des champs” (Mt 6, 28) [5] ? »

Mais il fallait tout moderniser, y compris la vie religieuse ! Puis il était nécessaire d’attaquer des discussions ardues sur la collégialité, autre nouveauté du concile Vatican II, rabaissant la position hiérarchique du souverain pontife. Mgr Parente, de la Curie, se montra très enthousiaste en faveur de la collégialité, ce qui explique que ce texte fut très facilement et massivement approuvé. Le pape Paul VI dut cependant intervenir à ce sujet, par l’intermédiaire de Mgr Felici et d’une Nota prævia, pour freiner les théologiens les plus fous. Les Jacobins étaient mis au pas pour quelques mois, encaissant en un seul jour, le « Jeudi noir », toute une série de coups durs : renvoi de la discussion sur la liberté religieuse, amendements « conservateurs » (ou modérés ?) sur le texte étudiant l’œcuménisme, proclamation de la Maternité de la bienheureuse Vierge Marie sur l’Église. Mais les novateurs avaient engrangé assez de victoires et bénéficiaient d’un soutien assez solide auprès des médias de masse pour être toujours devant en matière de rapport de forces.

La troisième session du concile Vatican II s’achevait solennellement le 21 novembre 1964. Cela correspondit avec le vote de la constitution Lumen Gentium (contenant un chapitre sur la « collégialité ») après d’âpres débats : 2 151 suffrages pour ; 5 contre. Tout le monde s’empressa, dès lors, d’interpréter cette même collégialité et différents autres passages du texte… pour les résultats que l’on sait.

Pour achever cette troisième session, le pape Paul VI eut un geste extrêmement fort : il renia sa tiare, en laquelle il voyait un symbole de pouvoir trop tapageur. Certains ont vu dans cet acte une démonstration d’humilité ; d’autres y ont deviné une forme subtile d’orgueil, car la tiare ne rehaussait point l’homme, qui ne retournerait toujours qu’à la poussière, mais la fonction elle-même, fonction qui ne peut être qu’à l’image de Celui qui l’a instituée : Notre-Seigneur Jésus-Christ. On parle bien de « vicaire du Christ » !

Nombreux étaient alors les dubitatifs, non pas au sujet de cette action, mais à propos du concile lui-même. Des pères conciliaires récriminaient de plus en plus contre l’action de groupes organisés au sein de l’assemblée. Quelques-uns allèrent plus loin dans leur rejet, à l’image de monseigneur Antonio Romeo disant : «  Sinistre comédie de trois mille bons à rien qui, avec leurs croix en or sur la poitrine, ne croient même pas, pour certains d’entre eux, à la Trinité ou à la Vierge  [6] ».

Paul VI informa le cardinal Cicognani, dès le 6 janvier 1965, que la quatrième et dernière session du concile s’ouvrirait le 14 septembre de la même année. Après avoir concélébré en public, le pape prit dans l’intervalle l’initiative de dire en public différentes messes en italien dans des paroisses romaines. L’exemple venait de haut !


[1MATTEI (Roberto de), Vatican II. Une histoire à écrire, Paris, Muller Éditions, 2013, 500 p., 25 €.

[2Ibid., p. 235.

[3Ibid., p. 236.

[4Ibid., p. 238.

[5Ibid., p. 262.

[6Ibid., p. 281.

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