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[EX-LIBRIS] Saint Thomas d’Aquin : De Regno

L’opuscule de saint Thomas est un véritable manuel de politique : en moins de quarante pages il fournit une analyse détaillée et précise des différentes formes de gouvernements et notamment de la monarchie. Ayant rappelé la sociabilité de l’homme, il démontre que toute société nécessite une force directrice : un gouvernement. Celui-ci pouvant être qualifié de juste ou injuste. Si ce dernier « est ordonné au bien privé de celui qui gouverne, ce gouvernement sera injuste et pervers », il prendra alors le nom de tyrannie, d’oligarchie ou de démocratie. Si au contraire celui qui gouverne est ordonné « au bien commun de la multitude, nous aurons un gouvernement droit et juste », ce gouvernement prenant alors le nom de monarchie, d’aristocratie ou de république. Il y aurait donc seulement trois formes de gouvernement, chacun pouvant être juste ou injuste selon les applications qui en sont faites. Par la suite, saint Thomas s’attaque à une étude poussée de la monarchie et de la fonction de roi.

La monarchie et la tyrannie

D’après saint Thomas, la royauté est la meilleure forme de gouvernement. Tout d’abord en raison de son unité, le but de tout gouvernement étant de « conserver l’unité de la paix » [1], il est plus aisé à un gouvernement unitaire de l’accomplir qu’au gouvernement de la multitude. Il fait ici le lien avec la nature et le corps humain : « parmi le grand nombre de membres, il en est un qui les meut tous : le cœur ». Ainsi, un gouvernement unitaire est meilleur car il permet d’avoir un seul but sans dissension interne. Enfin, le gouvernement d’un seul est en accord avec les préceptes de Dieu. [2]

Cependant, la monarchie peut également conduire au pire des gouvernements : la tyrannie. Si l’unité de la royauté en fait le meilleur des gouvernements, cela en fait aussi le pire lorsqu’il est dévoyé, car lorsque le pouvoir est partagé, les luttes internes permettent de tempérer les injustices : « il est plus nuisible qu’une force opérant le mal soit une plutôt que divisée ».

En outre, plus un gouvernement s’éloigne du bien commun, plus il est injuste. Or mathématiquement, plus il y a de dirigeants, moins le bien commun est éloigné. C’est pourquoi l’oligarchie et la démocratie sont – toutes choses égales par ailleurs – meilleurs que la tyrannie.

Finalement, en plus d’accabler matériellement ses sujets, le tyran « empêche aussi leurs biens spirituels, parce que ceux qui désirent plus gouverner qu’être utiles entravent tout progrès chez leurs sujets, interprétant toute excellence chez ceux-ci comme un préjudice à leur domination inique ». Il suffit de regarder l’histoire pour s’en convaincre : toutes les tyrannies ont conduit à limiter la pensée des citoyens afin d’éviter les séditions. Ainsi, la tyrannie a un impact tout aussi négatif sur le bien physique que sur le bien spirituel du peuple, ce dernier ne pouvant plus faire grandir sa foi [3]. C’est la même raison qui pousse les tyrans à attiser la discorde au sein du peuple.

Pour saint Thomas, la sédition à l’encontre d’un tyran doit être envisagée avec précaution car il pourrait en résulter plus de maux que de biens. Soit que l’opposition ne puisse renverser le tyran et que celui-ci « sévisse avec plus de violence » par la suite. Soit que la révolution ayant conduit à un changement entraîne l’arrivée d’un nouveau tyran qui serait bien pire que le précédent. Rappelons-nous les États d’Amérique latine qui ont connu tyran sur tyran durant de nombreuses décennies [4].

De plus, d’un point vue spirituel l’auteur démontre que supporter les tyrans peut produire un grand bien. [5]. À l’image des saints-martyrs, savoir supporter la persécution est un véritable témoignage de foi en Notre Seigneur. En outre, l’auteur argue que « le plus souvent, ce sont les méchants plutôt que les bons qui s’exposent aux risque d’actions de ce genre [les révolutions] ». Et comme pour un méchant l’action d’un roi et toute semblable à l’action d’un tyran pour un bon [6], chercher à renverser un tyran n’est pas sans prendre le risque d’être du mauvais côté. De ce fait, saint Thomas préconise de s’appuyer sur Dieu. Par Sa Toute Puissance Il peut soit convertir le cœur du tyran pour en faire un bon roi [7] ; soit le chasser du trône : « c’est Lui, qui, voyant l’affliction de son peuple en Égypte et entendant sa clameur, jeta à la mer le tyran Pharaon et son armée ».

De la récompense des dirigeants

Pour saint Thomas deux formes de récompenses attendent les bons rois. La première est purement terrestre : la gloire et l’honneur. Il démontre rapidement que ceux-ci ne sauraient être des récompenses véritablement dignes d’un roi étant donné qu’elles sont passagères et versatiles puisque liées au peuple. Elles sont aussi perverses puisqu’elles détruisent la grandeur d’âme. Ainsi, la seule véritable récompense du roi et la béatitude éternelle : « Un ministre attend la récompense pour son service de son maître, or, le roi en gouvernant le peuple est le ministre de Dieu » [8], il reçoit donc sa récompense du seigneur. Or si celle-ci vient de Dieu, elle ne pourrait-être uniquement matérielle. [9]. Cette récompense d’après Saint Thomas ne peut être que la béatitude éternelle puisque c’est ce que cherche l’âme de l’homme. La béatitude selon l’auteur n’est rien de moins que Dieu, c’est-à-dire l’ensemble des désirs spirituels de l’âme. De ce fait, il n’y a que la gloire de Notre Seigneur qui puisse être une véritable récompense pour un roi, puisque seul Dieu peut combler les désirs de l’âme : « C’est donc Dieu seul qui peut apaiser le désir de l’homme et le rendre heureux ». En outre, en recherchant la gloire de Dieu, le roi ne peut que guider son peuple vers le bien spirituel et matériel. Par conséquent, la fin d’un bon roi se trouve être aussi le moyen : Dieu est à la fois source et but de toute bonne action.

Enfin, si tout homme est appelé à la sainteté et à la béatitude, il s’en suit que plus la tâche est difficile, plus la béatitude céleste atteint un degrés important [10]. Or la vertu du roi doit être supérieure à celle de son peuple puisqu’il doit « diriger non seulement lui-même, mais encore les autres ». De plus, « la vertu royale apparaît aussi en ce qu’elle porte la ressemblance de Dieu ». Lorsqu’un roi est juste et bon envers son peuple il imite l’action de Dieu envers les hommes, il est donc agréable aux yeux de Dieu [11], et il en reçoit une récompense plus importante.

Si les bons rois connaissent la béatitude éternelle et donc la gloire terrestre, les tyrans au contraire ne reçoivent rien de leurs actes. Tout d’abord parce qu’il « n’est rien qui paraisse préférable à une amitié digne ». Or le tyran ne peut avoir de véritables amis : ou que le roi soit jaloux de ceux-ci et s’en sépare, ou bien que ses proches le quittent en protestation de ses actes iniques. Ainsi, le tyran ne peut profiter des biens terrestres puisque « sans amis, n’importe quelle chose délectable se tourne en dégoût ». Au contraire, les bons rois étant aimés de leurs sujets peuvent véritablement profiter du bonheur terrestre. C’est pour la même raison que la royauté est plus stable que la tyrannie : le roi peut s’appuyer sur ses sujets sans craindre d’être trahi au contraire du tyran qui est toujours dans la crainte de la sédition.

La bonté des rois fait également leurs stabilités et leurs établissements dans le temps, au contraire des tyrans qui ne peuvent régner que pour un temps limité. [12] Cette instabilité « fait que le gouvernement du tyran n’est soutenu que par la crainte ». Or pour saint Thomas, la crainte n’est qu’un fondement « débile » qui ne peut résister longtemps. En outre, comme le tyran gouverne nécessairement par la crainte, ceci ne peut entraîner que des révolutions violentes.

Enfin, les tyrans ne peuvent prétendre à la béatitude éternelle puisqu’ils ont agi en impies durant leurs vies. Pour saint Thomas, ces derniers méritent « le plus grand tourment comme châtiment », et ce pour plusieurs raison. La première étant qu’il est quasiment impossible aux tyrans de se repentir de leurs fautes car ils sont « enflés de l’orgueil, abandonnés justement de Dieu pour leurs péchés et corrompus par les flatteries des hommes ». Par conséquent, ils sont obligés de persévérer dans cette voie, et plus ils y avancent plus il leur est impossible d’en sortir. De plus, les tyrans sont responsables des iniquités de leurs successeurs car ayant bafoués la justice durant leurs vies, « ils transmettent à leurs successeurs l’audace de pécher ». La deuxième raison qui fait que les tyrans méritent « le plus grand tourment » est liée à leurs fonctions : par leurs péchés ils entravent leurs peuples dans leurs cheminements vers Dieu.

Finalement, saint Thomas s’attache à l’étude du rôle du roi et de son rapport avec Notre Seigneur. Cette partie est à la fois éminemment politique et totalement spirituelle. Ses réflexions d’une grandes profondeurs ne peuvent être développées ou résumées en quelques lignes tant ses écrit sont déjà condensés et précis. Très rapidement nous pourrions résumer cela en l’importance pour les dirigeants de mettre en place une politique enracinée, c’est-à-dire qui conserve le bien, et qui permette également aux sujets de vivre selon la volonté Divine. C’est pourquoi il rappelle l’importance de la séparation du pouvoir temporel et spirituel, mais affirme que l’un et l’autre doivent travailler au même but : la Gloire de Notre Seigneur Jésus Christ. Cette œuvre de saint Thomas est véritablement un modèle de précision et de clarté, et il serait bon que les dirigeants du monde entier s’en inspirent.

Hubert d’Abtivie

[1Lettre de saint Paul aux Éphésiens IV, 3 : Efforcez-vous de conserver l’unité de l’esprit dans le lien de la paix

[2Jérémie XII, 10 : Les pasteurs, [parce qu’ils sont] nombreux, ont dévasté ma vigne.

[3Proverbes, XXVII, 12 : Quand les impies règnent, c’est une ruine pour les hommes

[4Voir Jacques Bainville Les dictateurs

[51 Pierre II, 18 : Vous les domestiques, soyez soumis à vos maîtres, avec une profonde crainte, non seulement aux bons et aux bienveillants, mais aussi aux difficiles

[6Proverbes XX, 26 : Le roi sage met en fuite les impies

[7Proverbes XXI, 1 : Le cœur du roi est dans la main de Dieu qui l’inclinera dans le sens qu’il voudra

[8Épitre de saint Paul aux Romains XIII, 1 : Tout pouvoir vient du Seigneur Dieu

[9Luc XII, 48 : À quiconque beaucoup aura été donné, beaucoup sera demandé

[10Ibid

[11Ecclésiastique XIII, 19 : Soyez des imitateurs de Dieu, comme ses fils bien aimés

[12Proverbes XXIX, 14 : Un roi qui juge les pauvres avec justice, son trône sera affermi pour l’éternité

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