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[EX-LIBRIS] La parabole des talents revue par Thomas Piketty

Il y avait un homme de grande naissance qui s’en allait dans un pays fort éloigné pour y recevoir la puissance royale, et s’en revenir ensuite : et appelant dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines d’argent, et leur dit : Faites profiter cet argent jusqu’à ce que je revienne.

Mais comme ceux de son pays le haïssaient, ils envoyèrent après lui des députés pour faire cette protestation : Nous ne voulons point que celui-ci soit notre roi.

Etant donc revenu, après avoir reçu la puissance royale, il commanda qu’on lui fît venir ses serviteurs, auxquels il avait donné son argent, pour savoir combien chacun l’avait fait profiter.

Le premier étant venu, lui dit : Seigneur, votre mine d’argent en a acquis dix autres. Il lui répondit : O bon serviteur, parce que vous avez été fidèle en ce peu que je vous avais commis, vous commanderez sur dix villes. Le second étant venu lui dit : Seigneur, votre mine en a acquis cinq autres. Son maître lui dit : Je veux aussi que vous commandiez à cinq villes. Il en vint un troisième, qui lui dit : Seigneur, voici votre mine, que j’ai tenue enveloppée dans un mouchoir ; parce que je vous ai craint, sachant que vous êtes un homme sévère, qui redemandez ce que vous n’avez point donné, et qui recueillez ce que vous n’avez point semé. Son maître lui répondit : Méchant serviteur, je vous condamne par votre propre bouche : vous saviez que je suis un homme sévère, qui redemande ce que je n’a point donné, et qui recueille ce que je n’ai point semé ; pourquoi donc n’avez-vous pas mis mon argent à la banque, afin qu’à mon retour je le retirasse avec les intérêts ?

Alors il dit à ceux qui étaient présents : Ôtez-lui la mine qu’il a, et la donnez à celui qui en a dix. Mais, seigneur, répondirent-ils, il en a déjà dix. Je vous déclare, leur dit-il qu’on donnera à celui qui a déjà, et qu’il sera comblé de biens ; et que pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il a. (Lc., XIX, 12-26)

Le jeune homme riche

Tout le monde n’a pas forcément lu, lors de sa sortie en français, l’imposant (970 pages) ouvrage de Thomas Piketty, professeur d’économie à l’École d’économie de Paris, Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013). Parmi les raisons de ne pas l’avoir lu, outre le manque de temps, il y aura certainement aussi, pour ceux qui ont eu affaire à lui, l’observation du caractère absolument obsessionnel de l’intérêt qu’il porte à la redistribution des revenus entre les différents facteurs de production. Cette idée fixe — on n’ose pas dire cette conclusion, car elle est manifestement préalable à toute sa recherche — est qu’il faut confisquer les « hauts » revenus [1], qui revêtiraient un caractère « indécent », par une imposition maximale. Dans son esprit, quand on lit l’ouvrage,il s’agit aussi de remplacer leur influence dans la société par celle d’un État plus fort.

Dans son pays natal, où l’économie est une science au mieux ignorée, au pire méprisée et en tout cas très balbutiante — et où M. Piketty est parfaitement inconnu du public même si ses thèses sont largement partagées dans la partie plus perverse de l’univers germanopratin — les choses auraient pu en rester là.

Mais en 2014, M. Piketty est subitement devenu célèbre avec la sortie de la version anglaise de son livre (Capital for the Twenty-First Century, Harvard University Press, 2014). Il a en effet été depuis propulsé au cœur du débat économique américain. Deux Prix Nobel, Paul Krugman [2] et Joseph Stiglitz, ont salué en lui l’économiste majeur de ce début de siècle. The Economist, revue anglaise réputée pour ne pas partager la plupart des idées de Piketty, mais toujours prête à sauter sur les idées à la mode pour convaincre de sa boboïtude, a suivi de près sa récente consécration. Slate n’est pas en reste, qui le qualifie carrément de « penseur le plus important sur l’inégalité des dix dernières années ».

Lorsqu’un auteur atteint, à tort ou à raison, une telle notoriété, le risque de rater quelque chose en l’ignorant finit par prendre le pas sur celui de perdre son temps en le lisant.

La thèse de M. Piketty revient essentiellement à ce que, sur une longue période, — sauf en cas de survenance d’événements tels que les guerres mondiales ou la Grande dépression, que la plupart d’entre nous considérons comme des catastrophes mais dont il évoque avec enthousiasme l’effet égalisateur, — les revenus du capital (r) ont tendance à augmenter plus rapidement que la croissance économique (g). Il n’existerait, selon lui, aucun mécanisme automatique freinant la tendance du capital à croître, à se concentrer et donc à aggraver les inégalités sociales.

Pourtant, avant même de l’étudier plus sérieusement, cette thèse se heurte à une impossibilité logique : par construction, aucun facteur de production ne peut indéfiniment voir sa rémunération nette croître plus vite que celle de l’économie dans son ensemble. Si c’était le cas, on verrait disparaître dans un premier temps la rémunération des autres facteurs de production : dans le cas d’espèce, les salaires. Puis, dans un deuxième temps, le capital attirerait à lui plus que la totalité de la richesse disponible. Puisque ces deux résultats sont manifestement impossibles, l’idée que r puisse éternellement être supérieur à g est nécessairement fausse. On pourrait en rester là pour démontrer la vacuité et le sophisme des thèses de l’auteur de ce nouveau Capital. Mais poursuivons quand même.

M. Piketty semble démontrer qu’il y a bien concentration du capital depuis 1950, après une grande égalisation des conditions dans la première moitié du vingtième siècle. Mais il affirme ensuite qu’il n’existe pas de mécanisme de rappel pour corriger cette tendance à l’avenir et met alors délibérément de côté, pour les besoins de sa rhétorique, sa connaissance — par ailleurs indiscutable — des mathématiques.

Il est probable, au demeurant, que M. Piketty le sait bien, car ses prévisions plus précises le démontrent. Ainsi, après avoir parlé de tendance à une divergence permanente, il conclut plus modestement, — flattant ainsi au passage l’iconique économiste de la gauche bobo américaine Paul Krugman dont c’est également la thèse obsessionnelle, — qu’il existe un risque que la concentration du capital retrouve ses niveaux élevés de la fin du XIXe siècle. Et encore, il ne s’agit que d’un risque assez indéterminé : les mécanismes microéconomiques qui permettraient cette concentration ne sont pas décrits et son niveau de probabilité, à notre époque où existent des mécanismes de redistribution absents il y a cent cinquante ans — impôt progressif sur le revenu, impôt sur la fortune — n’est jamais précisé.

Quand on examine les séries présentées par Thomas Piketty (qui a rendu disponibles l’ensemble des éléments cités dans son ouvrage) à l’appui de ses thèses, deux problèmes méthodologiques apparaissent :

En effet, si le second graphique cité supra, — dont on retrouve la forme pour les autres grandes économies, — est juste, alors le premier est nécessairement faux après 1700.

D’abord, alors que M. Piketty affirme que la rémunération du capital a toujours été supérieure à la croissance, la part de la richesse totale détenue sous forme de capital n’augmente pas, à long terme, entre 1700 et 1910, ce qui implique nécessairement que l’une des deux séries soit fausse [3].

Mais ce premier paradoxe n’est pas le plus important. Ensuite, en effet, M. Piketty signale spontanément que la période de forte concentration du capital qu’il met en exergue et qui survient à la fin du dix-neuvième siècle correspond au moment où les revenus ouvriers ont — enfin — commencé à augmenter et où, par la généralisation de la démocratie, l’influence de la part la plus riche sur la société a diminué.

Or la période postérieure de l’égalisation survenant entre 1910 et 1950 a été celle où, autour de deux guerres mondiales dévastatrices, la stabilité de l’Europe chrétienne a été a deux reprises pulvérisée et ce qu’il en restait soumis ensuite, pendant la seconde moitié du XXe siècle, à la double épreuve du communisme et de la décolonisation, qui ont ensemble dévasté, par leur conséquences directes puis indirectes, la civilisation qui fleurissait encore avant 1914.

On est ici au cœur de ce qui fait le danger de la moralisation de la redistribution radicale prônée par Thomas Piketty et qui justifie de dresser l’oreille au moment où ce discours resté assez inaudible en France rencontre celui de l’intelligentsia bobo anglo-saxonne, nourrie par les ères Clinton et Blair et désormais au pic de sa forme sous le second mandat de Barack Obama. L’expérience du siècle passé démontre que l’instabilité sociale, qui est la conséquence de la mise en œuvre de ces théories, au-delà du tort qu’elle porte individuellement aux familles les plus privilégiées, — dont il est discutable, d’un point de vue catholique, d’exagérer l’importance [4] même si elle est incontestablement injuste, — nuit catastrophiquement au bien commun en détruisant irrémédiablement le lien social sans lequel une société chrétienne ne peut pas perdurer.

Par conséquent, même si M. Piketty n’a pas factuellement tort de conclure à la survenance d’une nouvelle concentration du capital, le problème qu’elle pose n’est absolument pas celui qu’il affirme. Il ne réside pas dans l’existence d’inégalités de revenu qui, en elles-mêmes, ne sont ni moralement scandaleuses ni nuisibles, nous l’avons vu, à la croissance économique. C’est lorsque celui à qui la Providence a voulu donner de grands biens en fait un mauvais usage que surgit un double problème. Mais il est tout autre :

  • c’est d’abord, individuellement, un problème moral, dont la victime ultime sera celui qui, comme le jeune homme riche, aura du mal à mettre en œuvre le précepte divin de cultiver la pauvreté d’esprit lorsque son état ne nous appelle pas à l’accepter matériellement ;
  • mais c’est aussi et surtout, collectivement, mettre la société entre les mains, au choix, soit d’un État qui se substitue aux individus incapables de faire leur devoir d’état sans en avoir les capacités, soit d’une main invisible à laquelle même les économistes classiques, qui n’appelaient aucunement à l’abolition du soubassement moral de la société, ne lui attribuaient pas.

Ce n’est en effet, comme Notre Seigneur Jésus-Christ nous l’a très clairement enseigné dans la parabole des talents citée, in extenso, en exergue de cet article, que lorsqu’ils sont de mauvais serviteurs de Dieu que les riches font du tort à la collectivité, — et en dernier ressort s’ils s’y obstinent, à leur salut éternel. Les théoriciens de la théologie de la libération, qui s’assoient sur cet enseignement, rejoignent en cela avec la perversité qui les caractérise M. Piketty, qui a au moins le mérite de ne pas avancer masqué.

Cela ne veut pas dire pour autant que, lorsque le matérialisme débridé gagne toutes les classes de la société, les plus privilégiées, — nouveaux-riches vulgaires, énarques dépourvus du sens de l’État, hommes politiques manipulateurs et sans foi et prélats faussement humbles et assoiffés de médiatisation — ne soient pas très, très gravement coupables. Pour autant, d’un point de vue tant catholique que civilisationnel, il n’y a donc pas nécessairement là de quoi justifier des politiques publiques radicales pour mettre fin à des inégalités de revenu.

Revenons-en à nos statistiques et à nos graphiques. La courbe de ces derniers retraçant l’évolution du capital peut tout simplement s’interpréter comme un phénomène de rattrapage vers une structure stable du capital, qui n’a, dans le passé, empêché ni l’établissement de la démocratie, ni l’enrichissement des salaires les plus modestes. On observera surtout quelque chose dont M. Piketty se fout probablement et qui suscite même, vraisemblablement, chez ses nouveaux amis, des sentiments mêlés d’aigreur, de repentance et de haine de soi mélangés : la période qui semble tant lui déplaire et dont il veut à tout prix éviter la résurgence est précisément celle pendant laquelle la Chrétienté a pris son essor pour s’étendre, par la colonisation et les efforts missionnaires et commerciaux qui l’ont accompagnée, à la totalité du globe, donnant naissance dans ces contrées, au-delà des bienfaits spirituels intrinsèques à l’évangélisation, à une élévation sans précédant du niveau de vie, de santé, d’infrastructure et d’organisation sociale qui ont toujours été le pendant de la vraie religion. Les guerres mondiales, le communisme et la décolonisation avec les désordres migratoires qui lui ont succédé ont eu raison de ce cycle vertueux.

Ce n’est pourtant pas là — et il s’en faut de beaucoup — le seul problème méthodologique de l’ouvrage de Thomas Piketty. Quatre économistes de Sciences po Paris ont ainsi récemment démontré que la prétendue sur-rémunération du capital depuis 1950 disparaît entièrement si on supprime l’effet de la valorisation des immeubles, qui sont bien loin de n’appartenir qu’aux riches [5].

Dans des sociétés où la moitié ou plus des ménages sont propriétaires de leur logement, l’augmentation de la valeur des immeubles ne peut pas être interprétée comme une aggravation des inégalités. Il en serait autrement si la valeur des loyers avait augmenté par rapport à celle des salaires, mais ce n’est pas le cas, sur la période depuis 1950, globalement — même si le Parisien locataire qui nous lit nous maudira de l’avoir rappelé. Cette valorisation fournit aux propriétaires, non un revenu plus élevé, — puisque la plus-value n’est généralement pas réalisée, — mais seulement une meilleure assurance contre la mauvaise fortune. Or, si on supprime cet effet, le rendement du capital a été égal et non supérieur à la croissance depuis deux générations.

Il y a encore plus ennuyeux. On relèvera ainsi à l’encontre de M. Piketty que les définitions des grandeurs étudiées semblent avoir été choisies délibérément pour donner l’image trompeuse d’une économie où les travailleurs se paupérisent indéfiniment, pendant que les « capitalistes » ne font qu’accumuler des richesses. De façon incroyablement malhonnête, les revenus du travail sont présentés sans l’addition qu’y apportent ceux de la redistribution sociale : assistance sociale, subventions aux logements, école gratuite, assurance-santé gratuite pour les plus pauvres, notamment. M. Piketty en vient donc à donner des chiffres relatifs à l’inégalité des revenus, sans même mentionner les dépenses déjà faites pour réduire cette inégalité, et cela pour justifier des propositions de politiques destinées à réduire les inégalités.

C’est ici que la théorie de M. Piketty devient dangereuse dès lors qu’elle est adoubée, comme elle vient manifestement de l’être, par le très puissant establishment libéral (au sens américain de ce terme) anglo-saxon. Car c’est là hisser sur un piédestal globalisé le venin de la redistribution à outrance à la française, qui récompense des réflexes de rente historiquement absents chez le peuple français mais désormais bien ancrés chez la partie de sa population qui a appris à vivre de l’assistance publique. Cette rencontre de deux fausses idéologies les rendra plus difficiles à combattre. De fait, il est désormais à craindre que tout cela dure longtemps.

Mais il est une faille qui brisera peut-être le consensus bobo qu’on voit se dessiner de part et d’autre de l’Atlantique. Dans toute la seconde partie de son ouvrage, M. Piketty laisse de côté la question du capital et revient à celle qui l’obsède depuis toujours : celle des inégalités de revenu. Il continue à proposer des taux d’imposition supérieurs à 80 pour cent pour euthanasier les riches, objet éternel d’exécration pour la gauche française. Il ajoute à cette proposition celle, totalement irréalisable, d’un impôt mondial sur le capital, pour éviter une concentration excessive du capital dont il vient pourtant de démontrer (1) qu’elle n’a rien de certain pour l’avenir, (2) qu’elle reste en-dessous du niveau stable entre 1700 et 1910 et (3) qu’elle augmente depuis 1950, mais seulement si on considère l’augmentation de la valeur du pavillon de votre tante Alphonsine à Enghien-les-Bains comme la preuve d’une dangereuse aggravation des inégalités...

A ce stade, le lecteur français est fortement tenté de lever les bras et d’attribuer l’engouement américain pour M. Piketty à un phénomène bizarre d’incompréhension interculturelle ; quelque chose de similaire à l’attachement des Français aux films de Woody Allen, qui a longtemps surpris les Américains.

Et pourtant, un phénomène politique précis se cache derrière cette apparente incompréhension : contrairement à sa petite sœur française qui n’a pas ces pudeurs, la gauche américaine a toujours été gênée par la forte conscience, dans la culture américaine, du caractère fragile de l’accumulation de capital et que les socialistes français, victimes de la détestation du risque qui a progressivement pris en otage notre pays, ignorent tout à fait.

Or, l’entreprise et l’investissement sont intrinsèquement risqués ; les fortunes sont suivies par des faillites ; même les plus gros « capitalistes » voient leurs revenus dévorés par les dirigeants de leurs entreprises, les juristes, les États qui prennent leur part par l’impôt ; plusieurs ont tout perdu à la suite d’une seule mauvaise décision. C’est l’impitoyable conséquence de la parabole des talents, mais l’important est qu’ils y aient pris part en se conformant à leur devoir d’état et qu’ils puissent s’en justifier au dernier jour.

Cette réalité de l’incertitude du capital a, pour la gauche américaine, un double inconvénient politique.

D’abord, elle empêche de présenter, comme le fait sans aucune pudeur le Gouvernement français actuel et le faisait déjà, à vrai dire, son prédécesseur sarkozyen, les riches comme des puissances maléfiques qui asservissent la société à leurs propres fins. La plupart des riches américains vivent dans l’angoisse permanente et sont trop occupés à faire survivre leur fortune pour menacer la démocratie.

Ensuite, elle rappelle aux pauvres que les fortunes qui se défont peuvent aussi se faire. Par conséquent, la plupart des Américains ne voient pas l’argent comme une menace, mais comme un espoir.

Or, la gauche américaine a besoin, pour motiver ses électeurs, de créer du ressentiment contre les riches. Il lui faut, pour cela, un cadre théorique à la française, qui les présentera comme une menace, et l’État, comme la solution. MM. Krugman et Stiglitz donnent certes, depuis longtemps, plus d’importance à leur militantisme de gauche qu’à la rigueur scientifique ; mais ils n’ont quand même pas voulu sacrifier entièrement leur réputation en accumulant trop d’erreurs de raisonnement et de définition. M. Piketty, nous l’avons vu, n’a pas les mêmes scrupules ; il s’est chargé pour eux de cet abaissement intellectuel. En échange, il a reçu une forme de gloire, usurpée, mais cela ne se voit pas trop, il faut le reconnaître, tandis que d’autres utilisent le couvert de son œuvre pour promouvoir leurs objectifs politiques.

Soulignons enfin l’essentiel : ces objectifs n’ont rien à voir, — même en théorie ! — avec une quelconque réduction des inégalités. Il s’agit seulement de remplacer les inégalités temporaires de revenu — et l’influence que celles-ci donnent à certains riches pour un temps, de nos jours, de plus en plus limité — par une inégalité d’airain, absolue et inflexible, entre gouvernants et gouvernés, la caste des gouvernants étant réservée non plus, comme autrefois, à ceux qui embrassent avec ardeur leur devoir d’état pour servir Dieu et le bien commun (ou au moins l’un de ces deux objectifs) mais à ceux qui se conforment, en tous points, aux canons de la bien-pensance et du politiquement correct et à qui, sous cette seule réserve, tout est ensuite permis et rien demandé. Dans le monde entièrement matérialiste et artificiel rêvé par M. Piketty et ses thuriféraires américains, — et qui est déjà assez largement devenu réalité dans la France de Nicolas Sarkozy et François Hollande, — ce sont les gouvernants qui décident quelles limites doivent être imposées aux écarts de revenus : les préceptes de Notre Seigneur dans la parabole des talents sont inversés. Il n’y a plus de fonds de pension investissant librement l’épargne des Américains pour leur assurer une meilleure retraite, l’État se chargeant de trouver le bon investissement. Il n’y a plus de Fondation Gates pour combattre la paludisme en Afrique : elle a été taxée à 80 pour cent (et le but n’est pas ici de défendre les choix opérés par cette fondation). Une classe éclairée assure le bonheur de la populace. Sauf que c’est faux.


Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013 (Collections du Nouveau monde)


[1Cette définition du « riche » pourrait être utilement adossée à celle faite par François Hollande, — qui cumulait alors la qualité de secrétaire général du Parti socialiste avec celle de concubin du candidat socialiste à la présidence de la République, Mlle Royal, — le 10 janvier 2007. Il propose, dans le cadre de la campagne précitée, de taxer les plus riches, évoquant un revenu de 4.000 euros. Le lendemain, dans les colonnes du Parisien, François Hollande précise son propos : « Les impôts augmenteront pour les contribuables qui sont dans les deux plus hautes tranches de l’impôt sur le revenu. […] Cela ne concerne que les contribuables qui ont un salaire de plus de 4.000 euros net, soit 5.000 euros bruts. Par exemple, cela s’applique pour un couple sans enfant qui aurait au moins 10.000 euros brut par mois. »

[2On pourra lire avec intérêt la critique dithyrambique que Paul Krugman a consacré au livre de M. Piketty dans le New York Review of Books, affirmant que la situation actuelle de l’économie américaine est revenue à celle du Gilded Age.

[3À moins que les impôts aient entièrement compensé la sur-rémunération du capital, — auquel cas le taux d’imposition de 1700 devrait servir de modèle pour l’avenir, — ou que le capital sur-rémunéré soit immédiatement détruit ou dispersé, l’empêchant ainsi de profiter de sa sur-rémunération pour augmenter sa part dans la richesse nationale ; mais nous atteignons là le stade des hypothèses farfelues.

[4Et Jésus dit à ses disciples : Je vous dis en vérité, qu’il est bien difficile qu’un riche entre dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore une fois : il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume des cieux. (Mt., XIX, 23-24)

[5Bonnet, Bono, Chapelle et Wasmer : Le capital logement contribue-t-il aux inégalités ? Sciences Po, avril 2014.

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