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[EX-LIBRIS] La langue des médias : destruction du langage et fabrication du consentement

Recension de l’ouvrage d’Ingrid Riocreux, La langue des médias : destruction du langage et fabrication du consentement, publié en mars 2016 aux éditions du Toucan. 336 pages.

Comment la langue des médias influence-t-elle notre façon de percevoir l’information ? C’est à cette question qu’Ingrid Riocreux, agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris IV Sorbonne, répond dans ce livre. S’attachant à analyser les différents aspects de la langue du Journaliste, comme par exemple le lexique spécifique des médias, les sous-jacents idéologiques qui commandent le choix de certains mots, la dégradation de la langue employée par les journalistes ou encore la capacité des médias à auto-générer de l’information (les médias en font-ils trop sur ... ? [1]), elle offre au lecteur un essai extrêmement consistant.

L’ouvrage est excellent, tant par l’analyse qu’il livre de la langue du Journaliste que par les nombreux exemples (couvrant des sujets fort variés) qui rendent vivant et même assez drôle un ouvrage dont le sujet relève à la base de l’analyse linguistique. Il a aussi le mérite d’être accessible à tous, l’auteur n’utilisant les termes linguistiques qu’avec parcimonie [2], évitant l’écueil de ressembler à un cours de linguistique, tout en invitant le lecteur à réfléchir à son propre usage de la langue et en lui donnant les moyens d’analyser les techniques de discours employés par les journalistes et les politiques.

Dégradation de la langue et déstructuration de la pensée

Pour l’auteur, si le Journaliste manipule, ce n’est pas tant qu’il en a la claire volonté mais avant tout du fait de son incompétence linguistique : « Ce n’est pas que le Journaliste ne veuille jamais manipuler. Mais quand il le fait délibérément, c’est toujours pour une bonne raison, c’est-à-dire pour empêcher son auditeur de penser quelque chose de mal. [...] Mais généralement, le Journaliste pèche surtout par manque de réflexion sur les mots qu’il emploie, donc par une maîtrise insuffisante de son outil de travail principal : la langue » [3].

Qu’il s’agisse des erreurs habituelles de prononciation (signes d’un entre-soi et d’un mimétisme des journalistes qui reproduisent les mêmes styles et manières de parler) ou de l’appauvrissement du champ lexical (l’auteur montre par exemple comment le mot « solidarité » a désormais supplanté les termes d’entraide, de camaraderie, d’altruisme ou de compassion [4]), cela n’est pas sans conséquence : « La dégradation dramatique de la maîtrise de la langue par le Journaliste s’accompagne d’une légitimation par l’écran de la parole fautive. [...] » [5].

À cela s’ajoute une tolérance bien trop grande du CSA envers le relâchement de la langue (particulièrement de la qualité de la langue parlée), faisant progressivement perdre de vue à la majorité des francophones l’existence des différents niveaux de langue. Ce relâchement global et ces maladresses de formulation « témoignent avant tout d’un manque flagrant de sensibilité esthétique. Elles prouvent que pour le locuteur, la langue est strictement utilitaire : son unique fonction est de faire passer un message, de dire quelque chose ; et que la manière de dire importe peu. […] » [6].

« Le problème, c’est que ce rapport inattentif à la langue ne conduit pas seulement à employer des mots et expressions faux. Il cause également l’emploi de termes faussés : de même que le Journaliste, par méconnaissance du système linguistique, en arrive à laisser entendre le contraire de ce qu’il veut dire, ou bien à exprimer ce qu’il souhaite mais de manière très approximative, de même, en raison de cette ignorance, lui arrive-t-il d’en dire plus qu’il ne voudrait, de livrer, en même temps que l’information, une pré-interprétation de celle-ci. À partir de là, cette information devient intrinsèquement biaisée » [7].

Franck Frommer dénonçait en 2010 dans La pensée PowerPoint [8] le développement d’un aplatissement de la pensée et d’une discontinuité dans la présentation de celle-ci. Pour Ingrid Riocreux, la déstructuration de la pensée ne fait qu’empirer, et nous serions en train de passer désormais à une "pensée Cloud" : « Le Powerpoint refuse d’exprimer les liens logiques entre les pensées ; le Cloud les supprime même entre les mots qui composent ces pensées » [9]. Les erreurs de construction verbale et la confusion des prépositions avec lesquelles ils se construisent en sont un exemple.

Le langage du journaliste : un langage orienté

Les actions des Femen, prévues pour offrir aux médias les images choc qu’ils réclament, se terminent invariablement de la même manière : elles sont à chaque fois, d’après le Journaliste, « violemment expulsées » [10], devenant ainsi les victimes. De même, le vocabulaire employé pour faire le bilan d’une manifestation influence grandement la perception du public sur l’échec ou la réussite de celle-ci [11]. Des violences arrivent lors d’une manifestation mais le journaliste veut soigneusement “éviter l’amalgame” ? Ces violences seront donc présentées comme ayant eu lieu “en marge de” cette manifestation [12]. Il existe par ailleurs des termes piégés. Celui de “dérapage” (voir aussi cet entretien d’Ingrid Riocreux sur Atlantico) en est le meilleur exemple : un propos qui choque, dérange, ou fait polémique peut être débattu. On peut alors l’accepter, le soutenir, ou au contraire le critiquer. Mais quand le propos est qualifié de “dérapage”, il entre alors immédiatement dans la catégorie des propos qui doivent être condamnés sans discussion [13]. « Le discours du Journaliste est cousu d’idées toutes faites dont lui-même ne perçoit pas le caractère arbitraire » [14].

L’auteur analyse aussi l’hypocrisie du “décryptage” et du fact-checking qui bien souvent ne se limitent aucunement aux faits mais sélectionnent soigneusement ceux qui vont dans le sens qu’ils souhaitent donner au “décryptage”. Prenant l’exemple de la polémique sur la théorie du genre, l’auteur évoque par ailleurs une autre stratégie du Journaliste pour traiter l’information : « On introduit de la scientificité pour spécialistes dans le débat public afin de noyer le problème et de donner l’impression aux non-initiés que le sujet les dépasse complètement : ils n’ont donc aucune raison d’avoir leur avis sur la question. Les parents se moquent bien de la manière dont les spécialistes caractérisent telle ou telle méthode, comme ils se moquent de la légitimité de la notion de "théorie du genre" : ils savent qu’ils ne veulent pas "ça", quel que soit le nom technique que l’on donne à cet enseignement » [15].

Les exemples sont nombreux et pourraient être multipliés à l’infini. Ce que souhaite avant tout montrer l’auteur c’est que si le discours du Journaliste est orienté, l’un des problèmes majeurs de notre société est qu’une grande partie de la population n’est plus capable d’analyser le discours médiatique et d’en saisir les biais. La disparition de l’enseignement de la rhétorique à l’école avait un avantage certain : non qu’il permette à tous de briller par son discours, mais il permettait à tous de décrypter les mécanismes linguistiques à l’œuvre derrière le discours des politiques et des journalistes. Il est urgent que les Français retrouvent cette capacité d’analyse.

Une critique (nécessaire) de la “réinformation”

Les médias, ou plutôt les journalistes qui y collaborent, ont donc nombre de défauts. Mais les médias dits de « réinformation » sont-ils exempts de ces tares ? Non, répond l’auteur, ils « ne fonctionnent pas autrement ; seul diffère le soubassement idéologique » [16]. Et l’auteur d’épingler le manque de rigueur de la réinfosphère, particulièrement des sites catholiques qui devraient pourtant se distinguer par une plus haute exigence morale.

Que l’information y soit orientée n’est pas un problème (c’est même tout à fait normal) tant que la vérité n’est pas travestie ou tronquée. Mais un grand défaut de la réinfosphère est en réalité son lectorat : très méfiant envers les grands médias, il a tendance à perdre tout sens critique dès qu’il se trouve dans sa zone de confort idéologique. C’est là le second point majeur de l’ouvrage : quel que soit le média, le lecteur/auditeur/spectateur doit faire preuve de sens critique, rechercher autant que possible la source exacte d’une information au lieu de se contenter d’un extrait ou d’une citation partielle. Il ne doit pas hésiter non plus à croiser plusieurs sources (y compris d’orientation idéologique différente) pour se faire une idée claire de l’information.


[1p. 278.

[2Seul celui d’“axe de variation diastratique”, p.102, aurait mérité d’être mieux expliqué.

[3p. 101.

[4p. 87.

[5p. 129.

[6p. 111.

[7p. 129.

[8Franck Frommer, La pensée PowerPoint — Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010.

[9p. 120-121.

[10p. 256.

[11Analyse p. 256-260.

[12p. 69.

[13p. 134.

[14p. 221.

[15p. 228.

[16p. 284.

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