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[EX-LIBRIS] L’ordre du jour

5 janvier 2018 Paul du Rel

Comme chaque année depuis 1892, le Prix Goncourt vient, pour le meilleur et pour le pire, d’être attribué. Éric Vuillard et L’ordre du jour [1] en sont les heureux impétrants. Pourtant, malgré quelques indéniables qualités qui tranchent avec la morosité ambiante de la littérature contemporaine, le « Récit » d’Éric Vuillard ne cesse de nous étonner, tant par sa forme et son style que par son fond.
Par sa forme d’abord qui témoigne du tour pris par l’art romanesque ces dernières années et que résume magnifiquement Jean-Michel Delacomptée dans sa Lettre de consolation à un ami écrivain :

[…] ce n’est plus dans le roman qu’on rencontre la littérature, mais dans les textes où l’on pense. Dans des essais, des ouvrages de philosophie, d’histoire, des biographies, des Mémoires, parfois des reportages, des récits de voyages, dans tous les écrits que vous voudrez, sauf dans les romans. [2]

Ce qui se présente comme un « récit » est bien une succession de scènes cinématographiques qui décrivent avec plus ou moins de brio les prémisses – inéluctables ? – de l’avènement du IIIe Reich et de la seconde guerre mondiale. Sont ainsi passés en revue les grands industriels, ces « vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac », ayant apporté leur contribution financière à la construction du Parti National-Socialiste ; la visite en novembre 1937 d’Halifax en Allemagne à Goering ; celle le 12 février 1938 de Schuschnigg au Berghof à Hitler qui aboutira à l’Anschluss ; le dernier dîner de Ribbentrop à Downing street, le « locataire » de Chamberlain ; Hollywood ; et bien d’autres…
Ce procédé, du reste intéressant, a le mérite de présenter au lecteur un « panorama » de ces circonstances, de ces curieux instants cruciaux, où se joue l’avenir si éventuel, imprévisible et tragique de tous. Pourtant cette trame narrative finit par donner l’impression d’un collage artificiel où chaque chapitre est l’occasion pour Vuillard, non pas de se servir de ses connaissances pour donner à voir l’histoire et ses vérités toujours invisibles, mais de la réinventer, de l’imaginer à mesure qu’il l’écrit. De là, ce « récit » qui n’est pas historique au sens scientifique, où sous-tend normalement l’honnêteté du « peut-être », semble plutôt être pour lui l’occasion de laisser libre court à sa verve satirique et bien pensante. Et si son style est celui à n’en pas douter d’un « bon » Goncourt, il ne brille cependant pas. Ses phrases sont courtes, efficaces, ses métaphores pauvres. Ainsi en va-t-il des dernière lignes sur lesquelles le lecteur achève sa lecture et dont le sens nous échappe :

On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. À coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux [3].

Seules ses constantes moqueries, dont l’ironie dessèche pour le dire comme Max Jacob, pourraient lui valoir quelques palmes académiques. De fait, tous ses personnages sont réduits à n’être que les pantins d’Hitler ou les jouets de leur propre pusillanimité ; tous sont coupables et tous doivent être jugés par le couperet de l’histoire dont Vuillard est le procureur ; tous sont responsables de la folie meurtrière des nationaux-socialistes. Or, si l’on ne peut pas ne pas condamner l’attitude des industriels que dénonce Vuillard, il en va autrement pour les chefs politiques qu’il ridiculise au facies et à la caste :

La famine fit une million de morts. Et la très honorable deuxième vicomte, le père d’Halifax, celui qui fut valet de la chambre du roi, collectionneur d’histoires de fantômes, qu’après sa mort, un de ses fantômes de fils publia, est-ce qu’on peut vraiment se cacher derrière ? Et puis cette maladresse n’a rien d’exceptionnel, ce n’est pas la gaffe d’un vieil étourdi, c’est une cécité sociale, la morgue [4].

Il en va autrement encore pour la jeune femme qu’il imagine, alors vieille, croupissant à l’hospice dans le formol de ses souvenirs honteux, le bras tendu…

C’est que Vuillard, lui, est un pur, un être angélique dont les ancêtres n’ont pas croqué la pomme. Mais il semble avoir oublié la leçon de son prédécesseur au Goncourt, Jonathan Littell dont le narrateur dans Les Bienveillantes, le docteur Aue, un ancien bourreau nazi, ne peut être et ne doit être que notre semblable et notre frère. Il ne semble pas non plus avoir pris conscience de la banalité du mal mis en lumière par Arendt et par Bataille, ni même du mimétisme dont Girard a si bien montré les ressorts. Au fond, le « romancier » n’accepte pas que le mal traverse l’humanité entière, l’homme en son cœur. Il ne veut pas croire que seules les conventions sociales permettent souvent d’endiguer sa violence primitive. Tout s’écrit comme si, de toute façon, Vuillard, lui, aurait fait mieux. Et nous n’en doutons pas…

À ces considérations, il convient de dire de façon plus générale notre étonnement quant aux prix attribués cette année par les instances dites compétentes. Outre le cas Vuillard, nous devons mentionner La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez qui sans faire l’objet d’une analyse précise montre bien l’obsession des nos écrivains et de nos critiques pour le National-Socialisme et pour tout ce qui touche aux années 1930-1950. Tout se passe comme si ce « paradigme » littéraire ne pouvait être dépassé et qu’il pouvait, seul, être une alternative au présentéisme du monde post-moderne – qui paradoxalement en découle – et de sa littérature. Et si nous ne doutons pas de la nécessité d’écrire sur le sujet des romans qui témoignent mieux par la fiction de la complexité du cœur et de la conscience des hommes, il serait bon que cela se fasse avec plus d’humilité, avec la pensée que l’histoire se répète, tragique, et que nous serons, nous aussi, jugés. Aue, lui, est sage quand il écrit : « Vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleur. Car si vous avez l’arrogance de penser l’être, là commence le danger [5] ».


[1Éric Vuillard, L’ordre du jour, Récit, Actes Sud, 2017.

[2Jean-Michel Delacomptée, Lettre de consolation à un ami écrivain, Robert Laffont, 2016, p. 55..

[3Éric Vuillard, Op cit., p. 150.

[4Éric Vuillard, Op cit., p. 32.

[5Jonathan Littell, Les Bienveillante, Édition France Loisir, 2006, p. 26-27.

5 janvier 2018 Paul du Rel

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