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[EX-LIBRIS] L’éclipse de la mort de Robert Redecker

11 novembre 2017 Karl Peyrade ,

Recension de l’ouvrage de Robert Redecker, L’éclipse de la mort, publié en septembre 2017 aux éditions Desclée De Brouwer. 224 pages.

Parmi les nombreux paradoxes de l’époque, la mort figure parmi les plus éclatants. Alors que la culture de mort envahit tous les espaces de l’existence, la mort est évacuée peu à peu de notre vie. L’avortement de masse, le cinéma et les jeux vidéos ultraviolents, la repentance, la baisse de la fertilité ou la destruction de notre maison commune, pour ne citer que quelques exemples, sont largement promus au nom d’un individualisme relativiste tandis que l’idée même de mort fait frémir celui qui l’évoque. Cachez cette mort que je ne saurais voir. Il ne faut ni en parler, ni y penser ni même apercevoir la moindre de ses formes. En effet, les français enterrent de moins en moins leurs morts pour y préférer la méthode anglo-saxonne : la réduction du cadavre en cendres. Cendres qui pourront parfois être dispersés dans la nature afin de faire disparaître cette horrible mort. Le transhumanisme règle simplement la question en voulant rendre l’homme immortel.

En épigraphe de son livre L’éclipse de la mort, paru en septembre dernier aux éditions Desclée de Brouwer, le philosophe Robert Redecker a choisi une citation tirée de La Cité de Dieu de Saint Augustin qui rhabille les transhumanistes pour l’hiver : « Aspirer à plus d’être, c’est déchoir de son être. » Cet aphorisme augustinien ne doit pas induire le lecteur en erreur. L’auteur n’appartient pas au courant de la philosophie chrétienne bien qu’il est largement imprégné de culture catholique. Il ne souscrit pas non plus à la vision platonicienne de la mort selon laquelle ce qui vient après la mort est préférable à ce qui lui a précédé. L’approche tragique de Cioran considérant la vie comme un inconvénient ne trouve pas non plus grâce à ses yeux. Redecker procède pas à pas. Il ne souhaite pas influencer le lecteur. Il veut le faire réfléchir.

La mort est personnelle car il n’existe aucune possibilité d’y échapper et elle est en même temps anonyme puisque tout le monde meurt. Contrairement à l’animal, l’homme est une parole vivante qui a conscience de la mort. La mort est dépourvue de sens ; elle fait peur, interroge. L’homme tente d’en saisir le sens avec des symboles qui laisseraient penser qu’elle est comprise. Selon Heidegger, avec la parole, l’homme s’ouvre à l’existence et à la fermeture de l’existence. « Le culte des morts est signe d’humanité », écrivait Auguste Comte. La religion et la métaphysique tentent de donner un sens à la mort. Aristote rejetait la métempsycose ou palingénésie de Platon, selon laquelle à la mort l’âme va habiter un autre corps, ainsi que l’immortalité de l’âme. Les religions monothéistes postulent l’existence d’un Dieu éternel existant de tout temps et d’âmes immortelles qui ont pour leur part un commencement. Les religions font souvent de la mort un passage vers un autre monde ou un autre état. Elles permettent aux hommes d’apprivoiser la mort, de tempérer son aspect terrifiant. Aujourd’hui, les occidentaux ne se préparent plus à la mort. Ils peuvent attendre de nombreuses années avant de voir un cadavre alors qu’auparavant les enfants étaient invités à veiller les morts.

La philosophie matérialiste d’Epicure ne craint pas non plus la mort. La raison en est si simple qu’elle en devient presque choquante : avec la mort, l’âme et le corps ne sont plus rien. Pourquoi avoir peur du rien ? En bon matérialiste, Epicure nie l’existence de l’âme. Traditionnellement, la philosophie considère que l’homme est constitué d’un corps et d’une âme. Robert Redecker propose plutôt une tripartition : le corps, l’âme et le moi. L’âme n’a pas à se libérer du corps mais du moi. L’auteur illustre le propos en comparant Simone de Beauvoir et Sainte Thérèse de Lisieux. Selon lui, la sainte est, contrairement à l’icône féministe, parvenu à se libérer de son moi, symbole d’ego, de vanité et d’orgueil. Il faut donc opposer l’ascèse, l’humilité et l’obéissance au narcissisme et à l’égocentrisme. Au fond, l’auteur adopte une conception classique de la liberté, cette dernière ne pouvant s’exercer que dans un cadre délimité. A l’inverse, l’acception libérale et progressiste de la liberté consiste en une recherche illimitée de la satisfaction de ses désirs.

Notre société a tué la mort en anéantissant tous ses symboles. L’esprit de sacrifice a quasiment disparu. Personne n’est prêt à mourir pour sa religion, ses idées, sa patrie et encore moins pour les droits de l’homme ou le capitalisme. La science ou la médecine ont rangé la mort au placard. Les jeux vidéo, la télévision ou le cinéma diffusent un nombre incalculable d’images montrant des morts. Mais, pour autant, la mort est absente de la cité. Pour faire une analogie douteuse, la pornographie inonde les ordinateurs de contemporains qui ont pourtant de moins en moins de rapports sexuels. La médiation de l’image remplace la réalité.

Mais même cette médiation est encore insupportable à certains. Le transhumanisme est une réponse à leur haine de la mort. Avec la mort de Dieu, rappelée par Nietzsche, l’homme est entré dans une quête prométhéenne d’immortalité. Pourtant, sans la mort, l’homme ne subit plus les affres du temps. Les changements physiques et psychologiques dus au temps n’ont plus prise sur lui. Peut-on encore dire qu’il reste un homme étant donné que la mort constitue une composante de la définition de l’homme ? La société est intoxiquée à l’hybris. Son jeunisme obsédant et son amour de la chirurgie esthétique dénotent bien sa volonté d’accéder à la satisfaction de ses besoins illimités. Si la mort n’existe pas, le passé et le futur s’éteignent avec elle. Comment s’opère dans ce cas la transmission de la culture ? L’homme souhaite l’immortalité de son corps mais ne se soucie pas de celle de son âme. La société technico-capitaliste célèbre le matérialisme marchand, signe éclatant de son vide spirituel. La finalité du transhumanisme est de jouir sans fin en se vautrant dans le divertissement. Nombreux sont ceux qui préféreraient mourir plutôt que de vivre ce qui ressemblerait certainement à l’enfer.

Avec l’effacement de la mort, il n’y a plus de place pour l’héroïsme. Les héros grecs ne craignent pas la mort et arrivent même quelque fois à la surmonter. Ils sont dans une attitude offensive, prêts au combat. L’héroïsme du Christ et des martyrs chrétiens est d’une autre nature : ceux-ci acceptent de subir les peines infligés par le bourreau pour lequel ils prient. A l’instar des stoïciens, ils se résignent par fatalité. Le héros est un être hors du commun bien différent de l’homme banal. Il pousse à l’imitation. Il n’est pas surprenant que pendant longtemps, L’imitation de Jésus-Christ était au sein du monde occidental le livre le plus vendu après la bible.

L’éclipse de la mort est un livre court mais exigeant. Toutefois, il est largement à la portée du profane en philosophie tant l’auteur a le souci de la pédagogie. Robert Redecker a du respect pour le lecteur qu’il ne prend jamais pour un enfant. Il l’invite pas à pas, au détour de ses multiples questions sur le rapport de nos sociétés modernes à la mort, à suivre son cheminement intellectuel et à le pousser à s’élever à une certaine réflexion. L’auteur ne fait ni dans la synthèse, ni dans le prémâché. Il propose sa vision de la mort. Parfois, le manque de développements plus longs est à regretter. Mais l’ouvrage est une invitation à poursuivre la méditation sur cette vaste question de la mort. L’éclipse de la mort peut être utilement complété avec l’excellent livre historique de Philippe Ariès intitulé « Essais sur l’histoire de la mort en Occident » [1]. Il est admirable de constater à quel point le point de vue du philosophe et celui de l’historien se rejoignent. Profitons-en, ce n’est pas toujours le cas.

Karl Peyrade

11 novembre 2017 Karl Peyrade ,

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