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[EX-LIBRIS] Joseph de Maistre : Considérations sur la France

Le comte Joseph de Maistre est né au mois d’avril 1753 en Savoie dans le Royaume de Sardaigne. D’abord proche des idées révolutionnaires, il s’en éloignera quand les armées « bleues » envahiront sa terre natale. Ses écrits, bien que bafoués par la bien-pensance républicaine, n’en ont pas moins inspirés un grand nombre de penseurs, tels que ceux de l’Action Française.
Les Considérations sur la France sont publiées pour le première fois en 1796, il y apportera plusieurs retouches, mais le texte est resté quasiment le même dans toutes les versions.

La providence

« Nous sommes tous attachés au trône de l’Être suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir »  [1]

De Maistre fonde toute son analyse sur une vision de la Providence quasi autoritaire, et parfois un tantinet franc-maçonne. Il déclare par exemple : « Chaque nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu’elle doit remplir » [2], en soi rien de choquant à cela, ne sommes-nous pas tous appelés à la sainteté ? Mais très vite il précise sa pensée « Ce qu’il y a de plus admirable dans l’ordre universel des choses, c’est l’action des êtres libres sous la main divine. […] Chacun de ces êtres occupe le centre d’une sphère d’activité dont le diamètre varie au gré de l’éternel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature » [3]. Pour lui, quoi que fasse l’homme, celui-ci ne peut que participer aux plans de « l’Être Suprême » et ne s’éloigne jamais de ces derniers. Ainsi, il explique les causes du soulèvement de 1789 comme une punition divine, car « la France exerce sur l’Europe une véritable magistrature […], dont elle a abusé de la manière la plus coupable. Elle était surtout à la tête du système religieux […] or, comme elle s’est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l’Europe, il ne faut pas être étonné qu’elle y soit ramenée par des moyens terribles » [4]. Si la Providence — à travers la révolution — s’en prend au clergé de manière violente, c’est pour une épuration qui ne peut occasionner que du mieux, les prêtres fidèles ayant une occasion de montrer leur valeur en bravant « les souffrances et la mort pour la défense de leur foi » [5], tandis que ceux qui prêtent serment paieront leur parjure lors du retour du roi. De même, les innocents massacrés au court de ces sanglantes années ne peuvent être que des martyrs participant au sacrifice du Christ.

Le déroulement de la révolution serait la preuve même de l’action de la Providence. Sinon, comment expliquer que les révolutionnaires n’aient aucun contrôle sur la bête qu’ils ont enfantée ? Comment expliquer également que les Français parviennent à repousser les invasions militaires anglaises ou autrichiennes ? Comment expliquer que les tentatives contre-révolutionnaires — extérieures ou intérieures — aient toutes échoué sans exception ? Enfin comment expliquer que les pires tortionnaires de ce pays meurent tous dans la violence de leurs œuvres ? Pour l’auteur, cet « ordre dans le désordre » [6] ne peut être qu’une action divine. Et si parfois l’explication peut sembler simpliste, de Maistre s’attache tout de même à expliciter sa pensée sur chacun des points susmentionnés, il n’oubliera quasiment aucun des épisodes principaux qui ont fait cette révolution.

Par ailleurs, il développera un chapitre entier — historiquement fort intéressant — sur la nécessité de la guerre. Reprenant l’histoire depuis la fin de la république romaine jusqu’aux événements régicides, il retrace toutes les guerres que le monde a connues, et compare ces dernières à la taille d’un arbre. Cette tirade résume à elle seule la pensée du savoyard sur la Providence  : « Le genre Humain peut être considéré comme un arbre qu’une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. […]Le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue, qu’à la fructification de l’arbre […]. Or les véritables fruits de la nature humaine […] tiennent surtout à l’état de guerre » [7].

De la république

Par la suite de Maistre joue les prophètes, et si l’on peut dire qu’il s’est parfois bien trompé, il ne manque pas d’arguments pour expliquer ses prises de position. Si le caractère providentiel de la révolution est toujours présent, il étaye également ses thèses de manière rationnelle. La première idée avancée par de Maistre est que la « GRANDE RÉPUBLIQUE » [8] n’a jamais existé et par conséquent n’existera jamais. L’auteur entend par « grande république » un système indivisible où chacun choisirait librement son représentant, ou même, pourrait se représenter soi-même. Si l’idée première peut sembler loufoque, elle n’en est pas moins vaillamment défendue : « Si l’on nous disait qu’un dé, jeté cent millions de fois, n’a jamais présenté, que cinq nombres, 1, 2, 3, 4 et 5, pourrions- nous croire que le 6 se trouve sur l’une des faces ? Non sans doute ; et il nous serait démontré, comme si nous l’avions vu, qu’une des six faces est blanche, ou que l’un des nombres est répété » id. Il conclut de cette analogie que la république n’est pas sur le dé lancé par la Fortune. Et il n’a pas totalement tort, la vraie république du peuple par et pour le peuple, n’a jamais existé — tout du moins en France. Quel que soit leur chiffre, les gueuses que nous connaissons ont toutes été des tyrannies — plus ou moins régaliennes — sous couvert de démocratie. À ceux qui souhaitent un système représentatif en France, il répond très clairement en s’appuyant sur la monarchie anglaise. Cette dernière n’est pour lui qu’une monarchie arrivée à maturité : « L’autorité royale, ayant formé les communes, les appela dans les assemblées nationales ; elles ne pouvaient y paraître que par leurs mandataires : de là le système représentatif. » (id), et n’y voit par conséquent, aucune nouveauté. Il finit sa démonstration en arguant que si la monarchie anglaise en est arrivée à cette perfection, ce n’est pas le fait du peuple, mais au contraire celui du roi, inspiré par la Providence.

Enfin il appuie sa thèse avec une étude détaillée sur les constitutions, rappelant tout d’abord qu’ « aucune constitution ne résulte d’une délibération » [9], et que lesdites constitutions ne sont finalement, que les lois non écrites de la société, respectées par tous sans le savoir. Et il enfonce le clou en démontrant que les « droits du peuple partent assez souvent de la concession des souverains » (id). Autrement dit, le peuple ne peut en aucun cas être acteur de la constitution qui le régit. Passant de la théorie à la pratique, il attaque directement les trois constitutions consécutives françaises, démontrant par-là même qu’aucun gouvernement issus du peuple et faisant table rase du passé ne peut créer une constitution qui s’installe dans le temps, et ce pour la raison suivant : rien ne peut sortir du mal. Or la révolution « est mauvaise radicalement » [10], rien de grand ne peut donc se créer sur ses bases. Il rajoute que ces constitutions mettent en exergue la faiblesse dudit gouvernement : « Plus on écrit et plus l’institution est faible. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués » [11]. Quand on voit la taille de notre code civil, on ne peut qu’espérer qu’il ait raison …

Du retour du roi

Si pour de Maistre le retour du roi est inévitable, il commencera tout d’abord ses propos en montrant combien la monarchie était plus démocratique — au sens noble du terme, bien évidement — que l’actuel gouvernement en place. Pour ce faire, il s’appuie sur une étude de plusieurs membres de la magistrature sur les principes de la monarchie française. Dans les extraits qu’il nous livre, on retrouve des points sur la justice : « Le Roi ne règne que par la loi, et n’a puissance de faire toute chose à son appétit. » [12] ; sur la représentativité du peuple : « Trois ordres, trois chambres, trois délibérations, c’est ainsi que la nation est représentée. Le résultat des délibérations, s’il est unanime, présente le vœu des états généraux. » (id) ; mais aussi sur les impôts « La nécessité du consentement de la nation à l’établissement des impôts est une vérité incontestable, reconnue par les Rois » (id) ; ou enfin sur l’indépendance des ordres « Le vœu des deux ordres ne peut lier le troisième, si ce n’est de son consentement » (id). Pour appuyer ses dires sur des faits concrets, de Maistre rappelle que Louis XIV avait « ordonné à ses magistrats de lui désobéir, s’il leur adressait des commandements contraires à la loi »(id).

De plus, les rois de France ont toujours été reconnus comme de bons souverains, Machiavel écrivait à ce propos : « Il y a eu beaucoup de Rois et très peu de bons Rois. J’entends parmi les souverains absolus, au nombre desquels on ne doit point compter les Rois d’Égypte, ni ceux de Sparte, ni ceux de France […] » [13]. Ainsi, d’après l’auteur, cette lignée n’a aucune raison de ne pas fournir de bons souverains par la suite. Surtout que le prochain roi, tellement choqué par la violence de la révolution, n’aura pour seule ambition que celle de redonner son bien-être au peuple de France.

Enfin, il soutient que l’ensemble des Français a tout intérêt à un prompt retour du roi. Pour les militaires, l’auteur avance que seul le roi est capable de rétribuer un acte de bravoure à sa juste valeur. Quand la république égalitariste voudrait mettre tout le monde au même niveau, la monarchie est « le gouvernement qui donne le plus de distinction à un plus grand nombre de personnes. » [14]. Du reste, un lien tacite unirait l’armée au roi : celui de l’amour de la France et de sa défense. Le peuple y trouverait également un grand intérêt, d’abord celui de se séparer de la république qui « par sa nature, donne le plus de droits au plus petit nombre d’hommes qu’on appelle le souverain, et qui en ôte le plus à tous les autres qu’on appelle les sujets. » (id), mais aussi parce que seul le roi saura rendre une justice équitable, bien loin des guerres partisanes qui ravagent — et ravageront — la France. Et comme expliqué précédemment, il ne pourra faire acte de vengeance en retrouvant son trône, de par l’obnubilation qu’il éprouvera pour le bien-être de son peuple.

De la contre-révolution

Dans un premier temps, le développement de la contre-révolution en lui-même n’apporte pas forcément grand-chose tant il est imprégné de l’idée de la Providence. Pour résumer rapidement, la contre-révolution ne peut se faire par la violence, une fois le calme revenu, le roi s’imposera de lui-même, et guidé par « l’Être suprême », il retrouvera son trône naturellement. Le calme pouvant résulter de deux choses. Soit les tyrans, par lassitude, finiront par abandonner leur sanglante dictature, soit un homme, guidé par la volonté divine, prendra possession du gouvernement et rappellera le roi. Ici il prend exemple sur la « contre-révolution » anglaise — à laquelle le dernier paragraphe est dédiée à travers le livre de Hume — durant laquelle l’armée de « Monk [qui] n’avait que six milles hommes [alors que] les républicains en avaient cinq ou six fois d’avantage » [15] parvint à entrer au parlement et à rappeler le souverain légitime.

Néanmoins, dans une deuxième partie, le chapitre X « DES PRÉTENDUS DANGERS D’UNE CONTRE-RÉVOLUTION » [16], il répondra coup sur coup à tous les arguments — de l’époque ou actuels — s’opposant à la monarchie, et en particulier à ceux qui avancent que le retour du roi ne peut se faire que dans la violence. « Se persuaderait-on, par hasard, que le retour de la maladie à la santé est aussi pénible que le passage de la santé à la maladie, et que la monarchie, renversée par des monstres, doit être rétablie par leurs semblables ? » (id), cette phrase montre à elle seule la verve qu’il mettra durant cinq pages à répondre à ses contradicteurs. Revenant également sur les vengeances et la violence qu’il pourrait en résulter, il répondra — plus de cent ans avant Weber — qu’ « […] un gouvernement assis sur ses bases sacrées, antiques, légitimes a le droit d’étouffer les plus justes vengeances, et de punir à l’instant du glaive des lois quiconque se livre plus au sentiment de la nature qu’à celui de ses devoirs » [17]. Autrement dit, il ne fait qu’affirmer que l’État légitime est le seul détenteur de la violence légale. Enfin, il montre l’impossibilité d’un retour du roi par l’extérieur, cassant par-là les doux rêves du Prince de Condé et des immigrés : « Enfin, il est clair que, sous le rapport militaire, les émigrés ne sont rien et ne peuvent rien » [18].

L’œuvre que nous livre Joseph de Maistre est absolument incroyable, et si l’on peut critiquer son rapport à la Providence, il n’empêche que son analyse de la révolution, du commencement jusqu’à sa possible conclusion, ne manque pas de cohérence et de vérité. De plus ce livre est frappant de par son actualité, de nombreuses fois le lecteur se demande si ce n’est pas la situation actuelle qui lui est rapportée, et ce notamment lors de la description du rapport de la république à la religion : « [...] lorsque je considère l’affaiblissement général des Principes moraux, la divergence des opinions, l’ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l’immensité de nos besoins et l’inanité de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses : ou qu’il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire » [19]. Et si la première solution semble l’avoir emporté, il ne tient qu’à nous de changer la donne.

Le livre appartient désormais au domaine public, vous pouvez vous le procurer ici.

Hubert d’Abtivie

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