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[EX-LIBRIS] Essai newmanien sur l’Immaculée Conception

Christian Lotte : Marie dans la nouvelle Création

« Sa sainteté à elle [Marie] vient non seulement de ce qu’elle est Sa Mère mais aussi de ce qu’Il est son Fils [1]  ».

Introduction

Il est des livres qui peinent à trouver des lecteurs. Ils sont – très épais – et leur couverture respire une sobriété qui défie les lois commerciales, mais qui est plus qu’appréciable pour la qualité intemporelle et pérenne du livre-objet. L’abbé Christian Lotte, prêtre du diocèse de Sens-Auxerre et diplômé des facultés de théologie de Lyon, de Fribourg et de Strasbourg, a signé un beau pavé qui saura re-dynamiser la piété mariale de plus d’un de ses lecteurs.

L’époque est à la folie des sens et de l’émotion, comme en témoignent la dépravation galopante des mœurs et les excès de démonstrations de l’après-Charlot Hebdo. Y compris chez les catholiques, la traditionnelle alliance thomiste entre foi et raison fait trop souvent place à un fidéisme béat et passionné, ou à une obéissance servile au discours périssable d’un instant t, l’instant du monde. Pourtant, Sa Sainteté Benoît XVI, à la suite de ses prédécesseurs et de nombreux hommes d’Église, nous a invités à user de la raison qui nous a été donnée par le Créateur ; celle-ci doit nourrir notre foi.

La théologie fait peur, peut-être davantage que les gros livres – mais les deux vont souvent ensemble. Pourtant, dans son enquête mariale [2], l’abbé Christian Lotte nous tient en haleine et ravit notre âme. Une qualité appréciable.

On écrit beaucoup de n’importe quoi depuis quelques décennies, et l’on sait que la dévotion mariale est l’une des premières cibles visées par les modernistes et les progressistes (l’affaire de la médiation universelle de la Vierge Marie pendant le concile Vatican II le révèle assez bien). Ici, les préjugés modernes sont pris à contre-pied. La piété mariale devient un fondement de la foi, logique, naturelle et révélée tout à la fois. Elle est textuellement comprise dans les saintes Écritures et exercée dès les premiers temps de l’Église : les protestants eux-mêmes devraient l’admettre… comme le fit John Henry Newman lui-même. La question mariale – Marie est un tout-amour dont on ne peut déconnecter l’Immaculée Conception ou l’Assomption – est peut-être le nœud de la conversion du prêcheur anglican diplômé d’Oxford au catholicisme. Regardons-y de plus près…

I. La Vierge Marie au cœur de l’Église

Fort pédagogiquement et méthodologiquement, l’abbé Lotte commence par poser son sujet. En effet, deux expressions importantes apparaissent d’emblée, dès le titre de l’ouvrage : « nouvelle Création » et « Immaculée Conception ». La première renvoie à la Rédemption et à tout ce qui lui est directement lié. Si Adam est l’homme de la Création, le Christ est le nouvel Adam, régénérant l’humanité. De même, Marie joue le rôle de l’Ève nouvelle. Marie coopère à l’action rédemptrice du Messie. En ce qui concerne l’Immaculée Conception, un chapitre entier est consacré à la bulle Ineffabilis Deus par laquelle le bienheureux Pie IX rendit ce dogme – non optionnel, rappelons-le… – public le 8 décembre 1854. L’auteur en fait la rapide exégèse et en tire toutes les conséquences nécessaires : « Déclarer Marie exempte de toute souillure de la faute originelle, c’est par le fait même la déclarer positivement en état de grâce sanctifiante [3] ».

Cela ne signifie pour autant que Marie aurait été une exception sophistiquée à une loi pourtant universelle : celle du péché originel. Non, en réalité, la Très Sainte Vierge a été l’objet d’une expression « plus admirable » que de coutume d’une autre loi universelle, non contradictoire, qui est celle du salut, et cela par une grâce et par un privilège spécial reçus du Christ, afin d’en être digne et de participer à la régénération qu’il accomplit. C’est là une vérité révélée.

L’auteur reprend une comparaison classique établie entre Ève et Marie. Si la première a malheureusement obéi à la perfidie du serpent, cette seconde – placée dans des conditions comparables – a préféré donner son fiat au Seigneur, par l’intermédiaire de l’archange Gabriel. Ce « oui » est déjà un triomphe en lui-même. Marie est une Ève qui a réussi, et qui « a sans cesse posé des actes méritoires [4] ».

Après nous avoir exposé ces rudiments et ces bases de théologie mariale, afin que tout lecteur puisse savoir de quoi il en retourne, l’abbé Lotte s’intéresse à la personnalité de John Henry Newman et à son parcours.

II. De l’Église anglicane à l’Oratoire : la destinée d’un bienheureux

En 1816, à l’âge de 15 ans, le jeune Newman découvre les joies de la spiritualité et de l’intelligence des hautes sphères grâce aux Pères de l’Église [5] qu’il dévore. D’emblée, la figure de Marie le marque profondément et il avoua plus tard, dans son Apologia, qu’il se serait dès lors fait catholique s’il n’avait pas trouvé les démonstrations mariales des catholiques excessives et démesurées, influencé dans son jugement par les lieux communs anglicans [6]. Heureusement, cela ne l’empêcha pas – ce qui ne fut pas le cas de tous ses confrères – de garder Marie dans son cœur, et l’on peut croire, l’histoire l’ayant manifesté, que la grâce fut la conséquence de cette bonne disposition envers la Médiatrice de toutes grâces.

Ce qui avait convaincu John Henry Newman de la réalité de la Vierge Marie, c’étaient les écrits des Pères de l’Église, et pas ceux d’un en particulier, mais bien « leur commune confirmation [7] ». Si Marie n’est pas omniprésente dans les Écritures, c’est très simple à expliquer : « l’Écriture veut que les fidèles cultivent avant tout dans leur cœur l’image de son Fils et non celle de la mère [8] ». C’est ce qu’explique le Newman anglican dans un sermon de 1831. Un autre argument logique et évident en faveur de la spécificité de Marie, c’est que de sa proximité intime avec le Verbe incarné découle tout naturellement une sainteté absolue [9].

La maternité divine de Marie et perçue comme un renversement de la chute d’Ève. Par conséquent, cet événement créateur a libéré la femme et l’a mise à sa vraie place, à l’image de Marie [10]. On voit par là que John Henry Newman s’interroge sur les dogmes et sur les mystères, non pour douter d’eux, mais pour mieux les connaître afin d’aimer davantage Dieu. Pour lui, les mystères de la Trinité et de l’Incarnation sont intrinsèquement liés. Dieu n’est d’ailleurs pas soumis à l’histoire comme dans un lien de cause à effet : l’Incarnation n’est qu’une nécessité de moyen et pas d’autre chose ; la volonté divine reste souveraine. Newman se rend peu à peu compte que « l’anglicanisme commet l’erreur de penser que le péché originel est une infection de la nature en elle-même au point de la changer [11] ». C’est grâce à Marie que Newman court vers Rome.

III. Le développement de la doctrine

1842 est une année particulière dans la carrière du théologien britannique. Alors que les anglicans voient dans la tradition catholique une corruption de l’enseignement chrétien et un vaste aspect documentaire dans la succession apostolique, Newman expose dans un sermon public sa doctrine du « développement doctrinal » [12].

Enfin, c’est le catholicisme. En 1845, le futur cardinal publie son Essai sur le Développement de la Doctrine chrétienne (c’est au cours de sa rédaction que Newman devient catholique romain) qui est depuis devenu un classique des séminaires. Il y considère Marie comme la première des créatures créées [13] et se fait le chantre de l’« harmonie » (critère de jugement à appliquer aux thèses théologiques proposées au fil du temps – utile pour notre temps…) propre à la Tradition de l’Église.

Dans cet Essai, Newman explique – entre autres – que, face aux hérésies ariennes, la définition de la divinité de Jésus-Christ ne fut reconnue qu’au IVe siècle. La place de Marie dans l’économie du salut, elle, n’est manifestée publiquement que plus tard, au siècle suivant, non pour exalter Marie – les ariens n’avaient pas manqué de le faire et n’avaient donc pas péché par là – mais pour défendre la véritable doctrine de l’Incarnation et d’expliciter par là les natures du Fils [14]. C’est une évidence : honorer la Vierge n’enlève rien au Christ – bien au contraire, quand on cesse d’honorer la Vierge, on finit par ne plus croire à la divinité de Jésus-Christ – certains protestants ou chrétiens modernes nous le démontrent chaque jour. Affirmer que « Marie est Mère de Dieu » est le meilleur moyen de défendre la réalité de l’Incarnation et de la divinité du Christ [15]. D’ailleurs, l’Église ne fait pas de Marie une déesse : il suffit de voir la manière avec laquelle ses textes liturgiques s’adressent à elle : comme à une femme, et non comme au vrai Dieu [16].

Ayant quitté son anglicanisme, Newman remarque que, si les mentions à Marie sont rares dans les Évangiles, elles nous montrent toujours une Marie proche du Christ. Par conséquent, Marie ayant servi le Christ sur terre, elle continue de le faire au ciel ; et le Christ ayant aimé Marie, une dévotion mariale véritable permet au croyant de se rapprocher davantage du Christ [17].

Les preuves par l’Écriture ? N’en déplaise aux « réformés », elles existent, y compris en dépit des apparences :

La primauté de la bénédiction de la sainteté de Marie a été affirmée par le Seigneur en personne. Sa réponse en Luc 11, 27 : “heureux plutôt ceux qui gardent la Parole de Dieu” à la femme qui s’écria “bénies soient les entrailles qui t’ont porté” ne porte aucun amoindrissement à la grandeur de la Vierge. Elle rappelle plutôt que “l’âme est plus grande que le corps, et que d’être uni à Lui en esprit est davantage que d’être uni à Lui par le corps […]” [18].

Revenons-en à la doctrine du développement – ce développement qui a permis à l’Église de mieux nous apprendre à connaître Marie – en elle-même. Au moment où Marx théorise un sens de l’Histoire millénariste, corruption d’une pensée occidentale assise sur un socle judéo-chrétien, Newman expose sa thèse maîtresse, ainsi résumée par l’abbé Lotte :

l’intelligence humaine étant liée au temps, la continuation du temps doit impliquer un avancement “cumulatif” de l’intelligence et des périodes de tâtonnements intellectuels pour que la signification propre d’une donnée soit acquise à un certain moment [19].

De là, théologiquement, que le dogme de l’Immaculée Conception n’ait été reconnu publiquement qu’au XIXe siècle n’a rien de choquant. Nous pourrions en dire de même du dogme de l’Assomption reconnu par Pie XII.

John Henry Newman atteint des sommets lorsqu’il met dos à dos le protestantisme – qu’il connaît si bien, et pour cause ! – et le catholicisme, le concile de Trente et les trente-neuf articles anglicans : le premier « avait délimité le minimum que l’on devait croire » alors que ces derniers avaient pour objet de « condamner un maximum que l’on ne devait pas croire » [20]. Le catholicisme est la Tradition vivante : il vit, il édifie. Le protestantisme est un état d’esprit mortifère, qui perd un à un les dogmes (Newman anglican s’est très tôt rendu compte de « l’insuffisance du recours à la “Bible seule” [21] ») pour mener à la déliquescence totale des âmes – et des civilisations. La vérité est la première des charités. Donner à Marie la place qui lui revient est donc un acte charitable.

IV. La Rédemption et l’Immaculée Conception analysées par Newman

L’un ne va pas sans l’autre. Avec précision, Newman se concentre sur le lien que constitue le Christ entre Dieu et les hommes, lien manifesté par ses deux natures : « l’œuvre rédemptrice du Christ ne se limite pas à sa consommation dans sa mort et sa Résurrection, mais s’établit sur l’union intime réalisée par son Incarnation, entre lui et l’humanité à sauver [22] ». Une nouvelle fois, nous voyons poindre la Très Sainte Vierge dont le rôle est actif :

Newman tire argument du parallèle établi par les Pères entre les figures d’Ève et de Marie, pour établir que le rôle de Marie lors de son “fiat”, dont les conséquences furent positives pour l’œuvre de notre salut, ne peut être qu’actif et non passif, puisque le rôle d’Ève face au serpent des origines et dont les conséquences furent négatives pour notre salut, était actif [23].

Marie est donc comme la fille de l’Ève qui n’aurait pas chuté [24], et elle a dû, comme Ève, être créée dans un état de grâce surnaturelle, d’autant plus que l’œuvre du salut est par définition plus grande que la Chute [25]… Mais ce don surnaturel ne cache aucun don préternaturel, dans la mesure où Marie a souffert et pleuré : elle n’est pas pur esprit ! Le Christ lui-même a souffert sa Passion et est mort sur la Croix ! Marie est nouvelle Ève, celle de la nouvelle Création, le but de l’Incarnation étant de créer un « homme nouveau » qui n’a rien à voir avec celui des communistes [26]. Mais, bien sûr, la nouvelle Création doit être tout entière orientée vers Dieu, et non vers l’homme, contrairement à ce que certaines doctrines modernes proprement hérétiques insinuent [27].

V. Conclusion

À l’heure où les publications catholiques sont nombreuses mais se vendent peu, probablement en raison d’un style compassé – quand il y a style –, d’un vocabulaire limité à quelques mots et notions, et d’un assujettissement croissant aux « sujets contemporains à débattre » (en se soumettant aux prérequis intellectuels et lexicologiques de nos adversaires), le Marie dans la nouvelle Création. Essai newmanien sur l’Immaculée Conception se démarque par sa qualité, par son sérieux et par les perspectives qu’il ouvre pour l’âme et pour l’intelligence du lecteur. Les annexes sont à elles seules d’excellentes lectures spirituelles : ce sont des sermons de Newman en personne (ainsi qu’un texte inédit de Rosmini), traduits en français. L’écriture en est remarquable, miroir du Verbe divin.

Si nous devions dégager quelques grandes lignes du savant exposé de l’abbé Christian Lotte, elles seraient telles : « ne pas séparer l’Incarnation de sa finalité ultime qu’est la régénération de tout l’ordre créé dans le Christ [28] » ; reconnaître que la prétendue « Immaculée Conception » révoquée par saint Bernard de Clairvaux, saint Thomas d’Aquin ou l’école théologique dominicaine médiévale n’est pas celle finalement définie par l’Église catholique au XIXe siècle [29] ; et se souvenir de ce que Marie ne fait pas exception à la loi universelle du rachat mais en est une application « plus admirable ».

Nourrissons donc notre foi en nous mettant à l’école du bienheureux John Henry Newman et en faisant preuve d’une grande piété mariale.


[1Magnifique formule de John Henry Newman.

[2LOTTE (abbé Christian), Marie dans la nouvelle Création. Essai newmanien sur le lien entre l’Immaculée Conception de Marie et la régénération des fidèles dans le Christ, Perpignan, Artège, coll. « Sed contra », 2013, 488 p., 32 €.

[3Abbé Christian Lotte, Marie…, op. cit, p. 17.

[4Ibid., p. 116-117.

[5L’auteur du livre que nous présentons justifie ainsi les écrits des Pères : « Les Pères n’ajoutent rien à la Révélation mais ils permettent de la comprendre plus clairement, puisque le temps continue alors que la Révélation est close » (Ibid., p. 131).

[6Ibid., p. 51.

[7Ibid., p. 54.

[8Ibid., p. 63.

[9Ibid., p. 68.

[10Ibid., p. 64.

[11Ibid., p. 87.

[12Ibid., p. 88.

[13Ibid., p. 91.

[14Ibid., p. 99-100. D’après Newman, Essai…,

[15Ibid., p. 114-115.

[16Abbé Lotte, Marie…, op. cit., p. 102.

[17Ibid., p. 106-107.

[18Ibid., p. 112.

[19Ibid., p. 131-132.

[20Ibid., p. 164.

[21Jean STERN, Bible et Tradition chez Newman, Paris, Aubier, coll. « Théologie » n° 72, 1967, p. 58 et 199.

[22Abbé Lotte, Marie…, op. cit., p. 179.

[23Ibid., p. 183.

[24Ibid., p. 188.

[25Dans Les Gloires de Marie pour l’amour de son Fils, Newman écrit des lignes remarquables : « Cela aurait été dur, ç’aurait été une victoire pour le diable si toute la race humaine avait trépassé sans qu’aucun de ses membres ne montre ce que le Créateur avait voulu qu’elle fût dans son état primitif ».

[26Abbé Lotte, Marie…, op. cit., p. 212.

[27Citons à ce sujet monseigneur Brunero Gherardini, Le Concile œcuménique Vatican II. Un débat à ouvrir, Frigento, Casa Mariana Editrice, 2009, p. 191-192 : « Renversant la pensée de saint Thomas d’Aquin, selon laquelle Dieu ne peut créer en vue de fins étrangères à sa propre réalité, Vatican II fit de l’homme "la seule créature que Dieu a voulue pour elle-même" (Gaudium et Spes, n° 24) […] On avait enfin atteint les limites extrêmes de l’anthropocentrisme idolâtrique. La question n’était plus de savoir si l’homme croyait ou non, il suffisait que "tout sur Terre soit ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet" (Gaudium et Spes, n° 12), que toutes les valeurs créées soient voulues et ordonnées par Dieu à son service car "la culture doit être subordonnée au développement intégral de la personne" (Gaudium et Spes, n° 59). » C’est le même texte qui se passa de condamner le communisme à une époque où il aurait opportun, nécessaire même, de le faire : Qui ne dit mot consent.

[28Abbé Lotte, Marie..., op. cit., p. 292.

[29Ibid., p. 294. Le Memorandum de Newman à Wilberforce porte ces opinions.

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