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[EX-LIBRIS] Découvrir Antoine Blanc de Saint-Bonnet ?

Il n’est pas rare de lire tel ou tel article, traitant d’un auteur, d’un cinéaste, d’un penseur ou de quelque personnage historique, comporter dans son titre l’expression « redécouvrir ». Redécouvrir le Prince de Machiavel ; redécouvrir les œuvres de Molière ; redécouvrir les actes de Churchill pendant la guerre ; et que sais-je…

Le même verbe ne pourrait être appliqué à Antoine Blanc de Saint-Bonnet et ses écrits que pour un très petit nombre de personnes. Qui donc a déjà lu de Blanc de Saint-Bonnet plus d’une phrase ou deux, citées par quelqu’un d’autre – et encore ? Si on le connaît parfois, et peut-être souvent, de nom ; si on sait même le positionner assez bien sur le spectre des idées et le dater dans le cours de l’Histoire ; on n’a que rarement eu l’occasion de parcourir l’un ou l’autre de ses ouvrages. On le considère pourtant, en règle générale, comme étant le troisième et dernier terme d’une espèce de triumvirat catholico-légitimiste que formerait le trio Maistre-Bonald-Saint-Bonnet.

En cela, il convient de relever le récent travail de réimpression opéré autour de cet écrivain extrêmement particulier, au style parfois très déroutant, aux thèses solidement ciselées, dans toute la concision de la langue française classique, ayant tantôt inspiré des noms aussi variés que ceux de Nettement, Barbey d’Aurevilly ou encore Baudelaire, parmi d’autres…

Les livres d’Antoine Blanc de Saint-Bonnet ne se ressemblent pas les uns les autres. Ils appartiennent à diverses catégories. Ses grands et longs traités de philosophie ne sont pas forcément à la portée de tout un chacun – et on attend toujours, d’ailleurs, leur réédition, laquelle représentera sans aucun doute une tâche d’envergure.

Aujourd’hui, nous proposons seulement de découvrir Saint-Bonnet par l’un de ses titres les plus courts, pour toucher jusqu’aux plus nonchalants ; un titre appartenant à la catégorie de ses œuvres inspirées par la pression d’un événement important ou des temps présents, ayant en outre l’intérêt de reproduire en annexe un chapitre de L’Unité spirituelle, son premier opus, énorme, en trois volumes, tout de philosophie, qui lui conféra à un âge encore très jeune une autorité de maître éprouvé – une trilogie qui ne laisse pas d’étonner quant à la maturité de sa jeune plume et que tous les amateurs d’histoire de la philosophie devraient parcourir dans la mesure où il précède le renouveau néothomiste du XIXe siècle.

Cet opuscule récemment réédité et à découvrir s’intitule De l’affaiblissement de la raison et de la décadence en Europe [1]. La réédition proposée cette année par les Éditions du Drapeau blanc s’appuie sur la seconde édition (il n’y en eut plus guère d’autre), « considérablement augmentée », de 1854.

Le titre, assez bien dans la veine de cette époque en laquelle l’historiographie identifie le passage des temps modernes à l’ère contemporaine, sera encore davantage éloquent si nous le donnons dans son autre version, la toute première semble-t-il : De l’affaiblissement de la raison par suite de l’enseignement en Europe depuis le XVIIIe siècle. On aura bien compris d’où parle l’auteur : sa mission est anti-illuministe.

Blanc de Saint-Bonnet fait dans ce livre l’application des principes qu’il a posés dans son Unité spirituelle, avec pour fondement la raison qui est une sorte de communication à l’homme de l’Intelligence divine, sans quoi elle n’est que déraison, quelles que puissent être les apparences. Quand l’homme se délie de Dieu et se fait singe savant, les conséquences sont cinglantes et affectent l’intégralité de cet être moral :

« Avec la raison tombe l’idée de Loi. Quand intérieurement on perd de vue l’origine et le caractère de la Loi, c’est-à-dire, aussi, sa divinité et son impersonnalité, on ne la croit plus que l’œuvre de l’homme. Elle perd son titre à l’obéissance. De l’absence de la raison naît la démocratie. Il en est exactement de même de l’idée de Société, de l’idée de Justice et de Souveraineté. Il n’y a plus rien d’absolu. L’homme se croit l’auteur de tout ; et tout s’en va de ses mains [2]. »

Ces lignes prophétiques (la première édition date de 1853) décrivent l’attitude et le sort de l’homme se mettant à la place de Dieu et prétendant tout refaire – jusqu’au sexe des anges ? La loi n’est plus d’obligation morale, elle ne devient plus qu’une contrainte externe, une contrefaçon de loi. Ce qui n’est que purement humain et fait contre ou sans Dieu n’est guère crédible, mais les humanistes n’ont jamais bien réfléchi à cette marque de flétrissure permanente de leur legs. C’est peut-être ce qui nous sauvera (temporellement).

Antoine B. de Saint-Bonnet nous donne d’ailleurs un critère pour identifier les anguilles sous roche : le plébiscite des mauvaises gens. Lisons plutôt, ici avec une application spéciale à l’enseignement :

« Si un doute vous reste, voyez ceux qui mettront toutes leurs forces à le [notre système d’éducation] défendre. Règle sûre et fidèle, pour savoir si une chose est nuisible, examinez si elle obtient l’approbation des hommes étrangers à la Foi, ou si elle eut celle du siècle dernier [le XVIIIe] [3] ».

Cette règle de discernement pourrait être étendue à bien d’autres domaines… Votre imagination fertile saura sans doute lui trouver de nombreux champs d’application.

Ne soyons pas les héritiers du XVIIIe siècle, ni de ses devanciers ou successeurs : abreuvons-nous aux sources traditionnelles, avec Antoine Blanc de Saint-Bonnet et nos pères, pour que la volonté de Dieu sur l’humanité se perpétue en même temps que cette dernière.


[1Blanc de Saint-Bonnet (Antoine), De l’affaiblissement de la raison et de la décadence en Europe, Larroque-Engalin, Éditions du Drapeau blanc, 2022, 86 p., 12 €.

[2Ibid., p. 27.

[3Ibid., p. 55.

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