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[EX-LIBRIS] Commentaire de l’Évangile

La Bonne Nouvelle décryptée par Lanza del Vasto

« L’Évangile est tout révélation, c’est-à-dire voile qui couvre la vérité. »

Poète, sculpteur, écrivain et dessinateur, mais surtout fondateur de l’Arche, émule de la non-violence indienne de Gandhi (une figure exemplaire par plusieurs de ses aspects, mais à mille lieues des saints que nous pouvons tout entiers prendre en guise d’exemples), Lanza del Vasto (1901-1981) pourrait faire par avance mauvaise impression à plusieurs parmi nous. Mais, n’ayez crainte : dans cet ouvrage de 1946, Commentaire de l’Évangile [1], nous ne retrouvons que très rarement une admiration indue ou trop marquée vis-à-vis de la grande figure politique et profane du sous-continent indien, dont l’aura a pâli au fil des décennies. Il était difficile pour Lanza del Vasto de ne pas ignorer les événements de son temps, comme nous pouvons nous-même le faire aujourd’hui avec leurs équivalents, de même qu’il partageait avec nombre de ses contemporains une étrange curiosité pour les pratiques et spiritualités orientales qui, chez lui, fort heureusement, ne se transforme jamais en irénisme et nous apprend des choses dignes d’intérêt. Nous n’allons pas passer du temps sur un épisode des évangiles en particulier, mais bien picorer partout afin de faire notre miel des grandes périodes oratoires de Lanza del Vasto.

La non-violence de Lanza del Vasto, ce n’est donc pas tant celle d’un Gandhi, mais celle du Christ représenté en première de couverture, sous le pinceau si caractéristique du Greco. C’est un livre remarquable, extrêmement riche, que l’on aura profit à lire pour approfondir nos connaissances exégétiques et notre vie chrétienne ; un excellent tremplin de réflexion et de méditation. De quelques années antérieur au concile qui devait bouleverser une Chrétienté déjà moribonde, les commentaires scripturaires de Lanza del Vasto s’efforcent de ne pas réemprunter les voies modernistes et progressistes qui, depuis presque un siècle, torturaient les Écritures saintes. Le livre est issu de toute une série de conférences orales, et constitue un beau monument de foi. En outre, son auteur est alors encore loin d’activités postérieures que certains jugeront déviantes, et le groupe qu’il a fondé présentait un visage quelque peu différent que celui donné par ses pontes actuels (virage relativiste voire agnostique, qui n’est plus conforme à la paix du Christ, mais davantage à celle du monde, c’est-à-dire de Satan). Mais ce ne sont ni la seule barque ni la seule personnalité à avoir subi les conséquences de la grande tempête éclatée il y a cinquante années.

I. Quelques considérations générales

1. Mais qui est Giuseppe Lanza di Trabia-Branciforte ?

La personnalité de Lanza del Vasto est pour le moins fascinante, attachante. Son ascendance princière rejaillit en elle. Elle domine par son humilité, et rayonne par sa simplicité. Cet artiste avait la stature d’un fondateur. Ayant suivi des études de philosophie, il n’en retire aucune vaine gloriole et se montre au contraire très critique à l’égard des subtilités rationalistes modernes, qui ne valent rien à ses yeux et ne sont rien que des chimères, certes encombrantes, mais autant que peuvent l’être les fantômes… Le rationalisme n’est qu’un terrorisme, que le terrorisé contribue lui-même à s’infliger. Lanza del Vasto a découvert l’œuvre du Docteur angélique en 1927, ce qui a été déterminant dans la structuration de sa pensée philosophique chrétienne et, en puisant aux mêmes sources que saint Thomas d’Aquin, l’orateur du Commentaire de l’Évangile réussit merveilleusement à instiller un ton doux, docte et enthousiaste (n’oublions pas que cet adjectif inclut l’étymologie théos dans sa racine) dans ses différentes explications. Elles sont remarquables de bon sens, de pénétration intellectuelle, mais aussi de beauté dans la présentation. Très appréciable ! Les poètes – héritiers des évangélistes et du Verbe de Dieu en personne ? –, aujourd’hui si rares, si médiocres ou si dédaignés, sont aux yeux de l’auteur infiniment supérieur aux intellectuels ratiocrates : « Le poète est celui qui garde dans l’expression élaborée la saveur de vie, l’intime pénétration du signe et de la signification qui ont lieu dans le premier mouvement de la conception » (p. 80). Plus fort encore : « c’est la grande chance des poètes, qu’ils disent plus qu’ils ne savent » (p. 208).

2 .Quel regard devons-nous avoir sur les traductions des Écritures ?

Traduttore, traditore. Alors que, depuis la Seconde Guerre mondiale, la manie de tout traduire en langue vernaculaire envahissait les territoires francophones, comme en témoigne fort bien le Journal de Julien Green, préparant ainsi la voie aux fossoyeurs futurs, Lanza del Vasto s’inscrit en faux contre cette mode. Lui est fin lettré ; il sait le grec et le latin. Il en revient toujours à la Vulgate, et très souvent pour l’opposer à des traductions françaises trop mièvres, trop pauvres, ou même fautives, détournées, triturées. Chose plus remarquable encore, et qui doit venir confirmer notre foi en l’inerrance des Écritures et en l’inspiration divine qui a touché saint Jérôme, quand Lanza del Vasto compare le texte de la Vulgate aux sources grecques, araméennes ou hébraïques, c’est toujours afin de montrer que le latin de ce Père de l’Église a su reprendre toutes les beautés et les significations des versions antérieures, tout en en rajoutant d’autres encore, généralement avec une dimension dogmatique et définitoire de bon aloi. Mais il est des âmes d’élite qui parviennent quant à elles à trouver davantage de délectation dans la contemplation des psaumes en français, et délaissent le latin… Et ne parlons même pas du Nouveau Testament, où les traductions douteuses abondent, même dans les missels dits « traditionnels » ! Le but premier de ces derniers est d’ailleurs de s’en référer et rapporter toujours au texte latin… Il ne faut pas l’oublier.

Qu’entendons-nous par « Verbe » en français ? Chacun donnera sa réponse en son for intérieur. Pour l’heure, rappelons ce que ce terme doit, étymologiquement, susciter en nous : « Si dans la tradition grecque logos, le Verbe, signifie pensée, dans toute la tradition hébraïque et égyptienne, ce même mot parole signifie action » (p. 81-82). Ce qui explique à merveille le verset de saint Jean : « Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui » (Jn 1, 3).

À la lumière de certaines intuitions de Lanza del Vasto, il est remarquable que le dernier évangile, c’est-à-dire le prologue de l’évangile de saint Jean, soit proclamé à la fin de toute messe de rite romain – nous voulons parler du seul véritable, bien sûr. Et, là encore, le français, contrairement au latin de la Vulgate, nous fait bredouiller dans l’intellection de ce texte essentiel : « In principio (puisque nous revenons à ce commencement) signifie au commencement [2] et en même temps en principe ; le mot latin principium, comme le mot grec archè, comporte le sens de priorité, de primauté et de prédominance. […] ce Commencement était au temps où le temps n’était pas. C’est pourquoi il demeure présent à tous les temps » (p. 84).

Cette question de la langue est loin d’être anecdotique ou anodine. Nous sentons ici l’auteur être l’héritier d’une philosophie du langage digne du comte de Maistre ou du vicomte de Bonald : « Pour les langues sacrées la connexion du sens et du son n’est pas arbitraire, n’est pas conventionnelle. On entrevoit à travers elles un langage primordial et universel qui aurait été donné par Dieu ou, ce qui revient au même, par des Sages connaissant en Dieu la nature des choses. Mais à ce langage premier nous ne pouvons remonter. Il n’a peut-être d’ailleurs jamais existé d’une façon historique et c’est pourquoi l’on peut dire qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours, puisque cette connexion du sens et du son se fait naturellement dans toutes les langues, dont l’existence et l’origine sont un des plus insondables mystères de la nature humaine, de l’histoire et de la religion » (p. 92).

3. Combattre le rationalisme, et faire passer la foi au-dessus de l’intelligence
« L’intelligence humaine se distingue par une incompréhension native de la vie » (Henri Bergson)

Qu’il est indigeste d’assister à des cours de philosophie dans une université républicaine ! Que de tergiversations fumeuses et d’échafaudages malhabiles y sont érigés ! Mais les catholiques eux-mêmes s’abandonnent à ces travers lors de leurs discussions amicales ou dans leurs petits cénacles. Pis encore, ils n’usent et n’abusent que de raison naturaliste et d’intelligence scientiste [3], sur la place publique, dès qu’il s’agit de défendre des « idées traditionnelles », des « valeurs familiales » et des « principes moraux ». Qu’avons-nous donc fait de notre sixième sens, surnaturel, que le Seigneur nous a confié ? Laissons l’auteur du Commentaire de l’Évangile définir ce don supérieur : « Le mouvement naturel de l’intelligence étant de descendre sur l’objet, nous ne pouvons par elle connaître qu’un monde inférieur à nous. Tordez la tête de la vache vers le ciel, elle fera des yeux blancs pour ne pas quitter du regard le sol ; l’intelligence humaine a des yeux de vache. L’intelligence qui lève les yeux s’appelle la foi. L’intelligence alors cesse d’être passive et de recevoir des impressions pour devenir active, elle n’est plus une faculté, mais une vertu » (p. 38). Mais il ne faudrait pas pour autant confiner au fidéisme et à l’exaltation erronée du faux mysticisme, en dévaluant la raison (saint Thomas le disait très clairement et, récemment encore, Benoît XVI le rappelait, notamment pour confondre les sectateurs de Mahomet) : « Quand on dit que l’intelligence est la plus noble des facultés humaines, qu’elle est divine en son essence, on dit vrai. Ce caractère divin est marqué dans l’intelligence par la notion de l’Infini et de la Perfection, qui est innée, en effet, en elle seule et qui ne peut lui venir du dehors par l’appréhension d’aucune chose puisque toutes sont finies et imparfaites, et ne peut donc être en elle que le signe de sa propre essence. C’est sur cette notion qu’elle règle sa connaissance de toutes les choses finies et particulières dans les sciences » (p. 69).

Lanza del Vasto se montre ouvert au mystère, qu’il oppose au scientisme, et à la magie – celle des Roi mages, bien évidemment : « La magie, c’est la puissance spirituelle non séparée. En elle, savoir, parole et pouvoir sont une seule chose ; penser, dire et agir sont une seule chose ; connaître et vivre sont une seule chose ; toutes ces choses sont séparées pour nous et contraires : elles se développent dans des personnes distinctes, se manifestant par courants opposés. Nous avons une science qui ignore la vie et qui refuse et nie l’esprit. La magie est une science qui connaît et favorise la vie et qui affirme la puissance de l’esprit » (p. 154). La foi est un immense atout : « Croire, ce n’est pas quelque chose de moins que de savoir, c’est quelque chose de plus que de savoir » (p. 395).

Enfin, l’auteur s’en prend à Kant et à ses héritiers aux ouvrages tous plus indigestes les uns que les autres : « l’impératif catégorique de Kant qui ne nous parle en aucune façon du péché ni de la purification, ni de la rédemption, ni du salut, et, posant la raison comme fin en soi, oublie notre raison d’être » (p. 147). Le kantisme, ou comment construire des châteaux de cartes fantaisistes en Espagne… Contre ses mauvais savoirs, nous pouvons entamer une réflexion sur la bonne sagesse, celle des justes [4] : « Les sages savaient que le savoir n’est un bien que s’il est accordé avec toutes les vertus de celui qui sait ; qu’un savoir débordant, disproportionné, éclatant, versé dans une nature basse ou insuffisamment filtrée, non seulement n’est pas un bien mais est un mal total » (p. 214). D’où l’importance de ne pas oublier la fin de notre intelligence, et de ne pas mésuser de nos facultés : « Il est dégoûtant et monstrueux d’employer le savoir à faire des machines alors que le savoir nous est donné pour acquérir le contraire de la machine, la conscience ; et tous ceux qui se livrent à cette besogne d’enfer seront détruits, seront punis et ils le sont déjà. Il est monstrueux pour l’homme d’employer la connaissance, la divine connaissance, à faire triompher sa bête, à servir ses appétits, et si ce n’était que ses appétits, mais aussi ses ambitions artificielles » (p. 216). Lanza del Vasto nourrit une véritable répulsion à l’égard des grands penseurs qui ont forgé notre modernité dont nos contemporains font une panacée : « On les voit, les trop-intelligents, à travers l’histoire, comme des drachmes perdues : toutes ces grandes machines à raisonner et tous ces gavés de savoir que nous engraissons pour que bientôt ils achèvent de saccager et de détruire notre monde après avoir troublé la paix, après avoir perverti nos traditions, après avoir vidé et stérilisé notre vie intérieure » (p. 380). La posture du philosophe est d’ailleurs à l’extrême propice à l’orgueil : « pour le philosophe, le premier souci, c’est d’affirmer son indépendance de la façon la plus agressive, de dénigrer et de nier tous ses prédécesseurs, et d’affirmer sa vérité (laquelle est probablement très semblable à celle desdits prédécesseurs) comme absolument neuve et différente » (p. 590).

II. Des remarques rafraîchissantes

1. La fiabilité des évangiles
« Jésus-Christ n’est pas un dieu, car il est Dieu incarné, et il n’est point un sage, mais il est la Sagesse faite homme. »

Notre orateur s’attaque à plusieurs reprises aux détracteurs de l’intégrité des textes bibliques, qui accusent – sans autre élément de preuve – l’Église d’avoir falsifié certains passages et trituré différents textes. Pourtant, tout indique le contraire – mais l’évidence et la raison n’ont plus d’effet sur les cerveaux corrompus. Une explication simple est avancée par Lanza del Vasto pour justifier les différences qui peuvent apparaître dans un évangile par rapport à la lettre d’un autre, ce qui nous donne des éléments de réflexion sur leur composition même : « Il est aussi faux de dire que cette histoire soit fausse que de prétendre qu’elle n’ait pas subi un arrangement particulier dans la présentation. D’ailleurs toute histoire en subit un. L’histoire n’a jamais sa fin et raison en soi. Car de même que les hommes ne font rien sans fin et sans raison, de même ils ne reviennent pas sur les faits passés sans fin et sans raison » (p. 40).

Un premier signe de cette « vérité historique de l’Évangile » (p. 31), c’est que les évangélistes exposent l’ascendance davidique de saint Joseph, père putatif du Sauveur, mais nul n’en échafaude une à propos de la Vierge Marie, mère de sang du Messie, alors que cela – stratégiquement parlant – aurait pu interpeller les Juifs encore un peu plus.

Un autre avertissement contre l’exégèse moderniste : « Jésus selon saint Jean est le Fils de Dieu et nous apporte des nouvelles de l’éternité, tandis que le Jésus de Renan est une élucubration de Renan. Je pense qu’il n’y a rien à gagner pour un chrétien à l’étude des ouvrages de l’école qui s’intitule la Critique libérale. Ce grand travail d’insectes rongeurs n’a produit que poussière et vide » (p. 39-40).

Une petite conclusion sur la nature même des Écritures : « L’Évangile n’est pas une science universitaire, ce n’est pas une leçon qu’on apprend. S’il s’exprime par énigmes, c’est pour que jamais devant lui l’esprit ne demeure passif et n’attende que la Vérité lui soit servie toute cuite » (p. 197).

2. Rien n’est là par hasard

Il serait assez inconséquent de prétendre que l’Esprit Saint aurait pu inspirer à des hommes des textes inutiles, ensuite consignés dans des livres canoniques et liturgiques. Nous sommes pourtant, malheureusement, tentés de le penser en face de certains versets qui nous paraissent obscurs ou superflus. Mais ce n’est là que de l’orgueil : qui sommes-nous pour juger ? Pouvons-nous nous prononcer sans égard à toute l’humanité, de tous les siècles, de toutes les langues et de toutes les nations ?

Prenons par exemple… la longue exposition de la généalogie de Joseph, qui subit d’ailleurs certaines différences d’un évangéliste à l’autre. Il ne s’agit pas d’une élucubration inutile de mots vains [5]. Lanza del Vasto en révèle de nombreuses significations cachées : « La division de la lignée en trois tronçons égaux correspond aux trois époques qui se sont succédé en Israël : la première est celle des Juges, la seconde celle des Rois, la troisième celle des Pontifes. C’est pour dire que la primordiale autorité des Juges, la majesté des Rois, la suprême dignité pontificale reviennent à l’Héritier, qui les réunit en lui comme elles se trouvaient réunies chez les Patriarches régnant par droit divin de sagesse et de grâce prophétique, et c’est pourquoi saint Luc évoque le nom des Patriarches pour couronner sa liste et l’achever en Dieu » (p. 32). Il y a ensuite l’importance du nom, qui signifie la personne, jusque dans son essence. Aussi, chaque nom de ces généalogies renvoie à une qualité du Christ, et Lanza del Vasto parvient, avec brio et de manière convaincante, à mettre en regard les litanies du saint Nom de Jésus avec tous les noms énumérés par les évangélistes (en mettant en avant leur étymologie) ! Remarquable !

N’en déplaise à Renan et consorts, les miracles des Écritures ne sont pas que de vaines images poétiques ou des symboles. Ce sont des réalités tout aussi fortes et palpables que les autres réalités décrites par les évangiles. Mais de quoi s’agit-il ? « Un miracle est un signe et porte une signification, un miracle est un fait extraordinaire qui a pour but de propager un enseignement » (p. 312). Il n’est donc pas là pour faire joli ou attester d’une puissance : le miracle fait partie intégrante de la prédication de Notre-Seigneur.

3. Fuir le politique
« Le Christ est un de ceux qui ont le plus hautement affirmé que les reconnaissances officielles de l’autorité sont vaines. »

Tout un chacun connaît ce passage des Écritures conclu par ces mots du Christ restés célèbres : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». C’est là des rares moments où les disciples ne demandent aucune précision, tant l’enseignement du Maître leur a paru évident. Pourtant, malheureusement, la très grande majorité des chrétiens d’aujourd’hui errent, en pensant qu’il faudrait à la fois servir César d’un côté, pour son corps, au temporel ; et Dieu de l’autre, pour son âme, au spirituel. En France, on en fait même un symbole de laïcité ! Immense erreur, confusion diabolique : la condamnation de Mammon nous a montré que nul ne peut servir deux maîtres à la fois. Notre orateur paraphrase ainsi la parabole de César : « À qui appartient la monnaie, de qui porte-t-elle la marque ? — De César. — Rendez-la-lui, et laissez-nous car nous sommes nous-mêmes de l’or et portons une autre effigie qui est l’image et la ressemblance de Dieu. C’est donc à Dieu que nous devons nous rendre tout entiers » (p. 366). Donc rien pour César, si ce n’est l’ivraie, ou les âmes damnées.

Pour Lanza del Vasto, les tractations et les machinations politiques incarnent la quintessence du monde et du siècle des tièdes vomis par Dieu. Ce sont des voies de perdition, des idéaux de substitution, des divertissements néfastes. En frisant le manichéisme, les gouvernements seraient consacrés au démon, presque par essence, en raison du péché originel : « Tout prince participe jusqu’à un certain point de la puissance du Prince de ce monde qui est Satan à qui pouvoir est donné sur tous les royaumes et qui le donne à ceux qui se prosternent devant lui, acceptant le compromis de violence et de mensonge sans lequel aucun régime politique ne se soutient [6] » (p. 123). Cette assertion semble confirmée par l’épisode de la tentation du règne, au désert, au cours de laquelle Jésus-Christ ne contredit pas Satan quand ce dernier affirme disposer de tous les royaumes de la terre. Mais il est reste un espoir à nos lecteurs engagés dans la vie de leur Cité : le Prince de ce monde est aussi le Prince du mensonge, et a pu affabuler lors de cette discussion. Les révolutions sont des illusions parmi d’autres qui, comme le disaient déjà Blaise Pascal, n’arrangent rien mais ne font qu’empirer les situations : « les régimes injustes sont remplacés par d’autres qui les font regretter, car les chefs parvenus au pouvoir par toutes sortes de moyens suspects, sinon criminels, ne valent pas mieux que ceux qu’ils ont abattus » (p. 368).

La royauté du Christ et celle du chrétien est totale, infiniment plus profonde, comme nous l’enseigne l’Épiphanie : « Les bergers représentent la royauté sur soi-même que donne la foi ; les mages, la royauté sur soi-même et sur le monde que donne la connaissance. Voilà pourquoi, entre tous les hommes, ces deux espèces d’hommes ont été choisies pour connaître les premiers le grand Événement » (p. 160).

Est-ce à dire qu’il faille ne rien faire, et rester sagement dans un fauteuil, une grille de mots croisés sur les genoux ? Non, point du tout : il faut savoir agir, mais ne jamais se tromper de fin ni d’échelle : « L’injustice, comment la combattre et comment y résister ? D’abord, sachons qu’il faut la combattre, qu’il faut la dénoncer, qu’il faut y résister, qu’il ne faut pas attendre que sa tyrannie s’exerce sur nous pour la trouver mauvaise. Ensuite, qu’il faut la combattre par des moyens justes, car on ne peut pas combattre l’injustice par l’injustice, ni la violence par la violence, car on ne peut pas dire qu’on fait la guerre à la guerre en faisant la guerre, car on ne peut juger des criminels de guerre quand on est soi-même criminel de guerre » (p. 369). Il y a comme un air de Nuremberg (ces choses ont été dites en 1946)… Il faut garder à l’esprit un principe inébranlable : « sachez que le mal est l’ennemi de votre ennemi comme il est le vôtre » (p. 369).

4. La sainteté n’est pas mièvrerie

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentilMoi, président des Bisounours… Il est facile de se donner de grands airs humanitaires et de belles postures doucereuses. C’est aisé, puisque cela revient à emprunter la voie large : « Quand on nous présente le doux Jésus comme si doux, on oublie la moitié ou bien les trois quarts de l’Évangile, on oublie que le doux Jésus a fulminé contre les hypocrites et les puissants de ce monde tout autant que n’importe lequel des prophètes d’Israël et qu’il n’a eu aucun déplaisir ni remords à nouer une corde et à chasser les bestiaux et les marchands qui avaient envahi le Temple, à renverser leurs tables. Et qu’il est plein de paroles dures, âpres, poignantes, déchirantes […] Oui, le Christ est tout amour ; oui, il est tout l’amour ; mais il ne serait pas tout l’amour s’il était si doux. Car l’amour, celui que le Christ enseigne, c’est l’amour dont on meurt » (p. 142).

Les accents du Grand Siècle, ceux de Bossuet, Fléchier et Bourdaloue, semblent surannés et ne recueilleraient que quolibets dans nos temples modernes. Oui, car ils ont le tort de proclamer la vérité et de nous rappeler à nos devoirs les plus élémentaires : « Tous les faux prophètes, tous les faux mystiques abondent en paroles mielleuses. Et il faut dire que, hélas ![,] les Églises chrétiennes ont oublié le son des prêches qui font frémir » (p. 147). Ou, dans la même veine : « Il faut mettre le peuple en garde contre les faux prophètes qui sont plus nombreux que les vrais et plus plaisants à écouter » (p. 416). Et, de là, Lanza del Vasto qui, pourtant, se fait souvent à outrance l’apologue de Gandhi, définit une non-violence très forte et peu œcuménique : « On se fait sur la non-violence des idées singulièrement fausses si l’on croit qu’elle consiste à sourire toujours poliment, à bénir à droite et à gauche, et à dire oui à tout. La non-violence est une leçon en acte, elle a pour objet de résoudre le conflit en touchant la conscience, en la touchant ou en la frappant » (p. 302-303).

Les exégètes modernes auraient tendance à interpréter de manière iréniste de nombreux passages scripturaires. Ce n’est pas le cas de Lanza del Vasto. Prenons par exemple l’expression célèbre du « salut par les Juifs ». Voici l’explication qu’en donne notre auteur, au détour de la parabole du Bon Samaritain : « Le salut vient des Juifs se peut traduire aussi bien en langue française d’aujourd’hui : le salut ne viendra pas des Samaritains, c’est-à-dire des profanes, des hérétiques, des fondateurs de sectes, des faux prophètes, des maîtres hétérodoxes. Il viendra de ceux qui sont orthodoxes, de ceux qui se plient à la Tradition, qui la comprennent » (p. 328). Que cela sonne juste pour notre époque !

5. Quelques précisions sur la divinité

Y a-t-il une différence étymologique et sémantique entre les verbes être et exister ? Oui, d’où il nous faut conclure avec notre orateur : « Dieu n’existe pas : il est, ce qui est tout à fait différent » (p. 115), puisqu’exister ne concerne qu’un objet se situant au-dehors (mais jamais au-dedans).

Pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ a-t-il dû être tenté ? La réponse de Lanza del Vasto est limpide : « s’il n’avait pas été tenté, il ne serait pas parfait, il ne serait pas impeccable, car son impeccabilité serait dénuée de tout sens » (p. 116), elle ne serait que théorique et informelle. On peut extrapoler cette pensée à l’ensemble de la nature humaine : « Le diable n’a pas seulement reçu de Dieu la permission de tenter les hommes, de tenter son Fils lui-même, soyez sûrs qu’il en a reçu l’ordre : soyez sûrs qu’il joue (peut-être malgré lui, mais non pas malgré Dieu) le jeu de Dieu » (p. 118). Cette formulation est quelque peu extrême (ce qui explique que Lanza del Vasto fasse l’apologie de la traduction « Ne nous soumettez pas à la tentation » dans le Pater Noster, au lieu de : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation ») mais, quoi qu’il en soit, résister à la tentation et au diable, c’est accomplir une action positive d’amour et de confession de Dieu. Job en est un exemple formidable : « le malheur ne vient pas pour punir l’homme, mais pour l’éprouver » (p. 458). La conclusion de ce problème apparemment insoluble s’avère limpide : « le mal et le péché de naissance n’a été permis par Dieu que pour que la gloire de Dieu se manifeste » (idem). Dans les épreuves, l’âme ne doit jamais perdre de vue son but, sans quoi tout perdrait sens à ses yeux : « ni les œuvres, ni les pensées, ni les prières, ni aucun effort humain ne peuvent nous épargner la mort ; mais que seule la présence du Dieu vivant en nous écarte toute maladie, toute inquiétude ou tout danger » (p. 480). Mais il ne faut pas aller au-devant de la tentation, ce qui serait de l’orgueil pur et dur : « L’aspiration commune, c’est de courir à la tentation comme on va à la foire et à la fête » et : « En vérité, nous n’aimons rien tant que d’être tentés, car la nature humaine en escompte sournoisement un gain dans tous les cas : le plaisir du péché si elle succombe, et l’exultation de l’orgueil si elle se montre vertueuse » (p. 600).

Comprenons-nous tout ce que signifie le fait que Dieu est Créateur ? Là, Lanza del Vasto nous rappelle Joseph de Maistre et l’« ange exterminateur » de ses Considérations sur la France : « Nous appelons Dieu le Créateur, mais Dieu est aussi bien le Destructeur, puisqu’il détruit tout ce qu’il a créé, puisque l’homme passe comme la fleur dans l’herbe. Qu’un contact vif et réel avec Dieu nous évoque le sentiment de notre disparition, que notre amour de Dieu s’accompagne immédiatement d’une crainte de mourir, cela n’est que naturel et si cela n’a pas lieu c’est que le contact n’a pas lieu » (p. 145). Ces paroles sonnent durement à nos angéliques oreilles du XXIe siècle, mais nous pourrions encore invoquer les péripéties du Déluge pour les étayer…

Faut-il craindre Dieu ? Comment définir cette crainte ? « Dieu doit être craint. Il est juste de craindre Dieu car Dieu est juste, car Dieu est un Dieu de justice, car la colère de Dieu est une loi juste, que nous savons juste et que nous ne pouvons pas ne pas craindre pour nous, à moins d’être ou tout à fait inconscients et insensés ou absolument purs. […] La crainte est le commencement de la sagesse. […] La déchéance religieuse de l’Occident est en très grande partie due à l’oubli de la crainte, à la familiarité dégénérée en mésestime de Dieu » (p. 146).

Quelle relation le chrétien peut-il entretenir avec Dieu ? Être les enfants de Dieu ne signifie pas que nous devenions substantiellement Dieu. Lanza del Vasto part de l’Ancien Testament : « Les prophètes d’Israël aussi ont parlé au nom de Dieu, mais ils n’ont jamais dit qu’ils étaient le Dieu qui parle » (p. 415). L’Incarnation perfectionne la donne : « La doctrine catholique […] n’admet pas l’identité de l’âme avec Dieu : même au suprême faîte de l’union extatique et même dans l’éternité bienheureuse, elle maintient la distinction entre les deux natures ; mais cette distinction est la condition véritable de l’union, puisque, sans distinction, l’union deviendrait mélange et pour l’âme anéantissement [7] » (idem). Cette relation est extrêmement forte et intime, tant l’amour divin ne demande qu’à nous submerger, ainsi que « le Christ, qui est la Vie intérieure, qui est Dieu en nous, aime chacun de nous comme si nous étions seuls au monde » (p. 477). Cette relation, cette union, passe par l’imitation de Notre-Seigneur : « nous ne pouvons pas imiter le Christ sinon du dedans. Il ne nous convient pas seulement de l’imiter comme un modèle, mais de le recevoir comme une graine qui pousse, comme une sève qui monte, comme une voie qui s’ouvre, comme une vie qui commence, et comme une vérité conduisant à la Vérité. La Voie, la Vérité, la Vie sont de grandes lignes sans image » (p. 561).

6. L’utilité de la Loi
« N’est pas libre celui qui ne suit aucune loi. Est enchaîné celui qui suit une loi étrangère. »

Il ne faudrait pas se méprendre sur certains passages du Nouveau Testament, et notamment sur un verset célèbre de saint Paul : « Autrefois je ne connaissais pas de péché, car je ne connaissais pas la loi [Rm 7, 9], autrement dit : j’étais tellement bien enfoncé dans le péché que le péché pour moi [remarquez qu’il n’est pas écrit : pour Dieu !] n’existait pas, comme l’air pour nous n’existe pas, vu que nous ne le voyons pas tandis que nous sommes dedans » (p. 545).

Chacun sait que le Christ est venu sur terre, non pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir. Pourtant, nous dédaignons la lettre contre l’esprit – lequel, de la sorte, n’a plus rien à vivifier [8]… La Loi nous gêne et semble nous entraver, nous qui avons du goût pour la « liberté », l’« émancipation », la « démocratie », l’« indépendance », l’« affranchissement » et autres fadaises frelatées et corrompues dans un langage moderne déconnecté de tout fondement. Mais la Loi n’a été instituée que pour nous aider à mieux aimer Dieu et à mieux vivre. Reposons-nous la question de son utilité, nous qui avons oublié le carême, l’abstinence du vendredi, le jeûne des Quatre-Temps et une infinité d’autres petites choses (l’amour et ses sacrifices vivent dans ces petits riens) : « Quel est le but, quel est le sens de la loi de Moïse […] ? Le but, c’est la pureté ; le ressort, c’est la crainte d’être souillé ; le péché est une saleté. C’est un encrassement, c’est un empêchement à la vie. La Loi apporte la lumière et l’eau et le feu, les instruments indispensables à la désinfection » (p. 147). Notre chair pourrit du péché originel, et il serait orgueilleux de la laisser se restaurer par ses propres forces, par ses propres vers. En effet, nous ne sommes ni impeccables, ni intouchables : « Nous avons oublié que la condition de la purification de l’esprit est une certaine purification du corps, qu’il n’est pas permis de toucher à tout, de parler de tout, de se complaire dans le mélange, de se présenter devant Dieu n’importe comment et sans s’être préalablement lavé » (p. 226).

Mais, en raison du péché originel, toujours cette méchante épine, l’homme en face de la Loi est tenté par le pharisianisme : « du seul fait que nous prétendons connaître à fond la loi, nous risquons d’en rester là, de ne jamais la connaître davantage, puisque nous avons déjà supposé que nous la connaissions » (p. 253), d’où le devoir de mettre en pratique « la loi d’amour » et de nous laisser gagner par la grâce. C’est pour cette même raison qu’il ne faudrait pas faire du dimanche un shabbat judaïque : « la fête est le jour non du repos ni du divertissement, mais de la conversion et du retour, le jour de la Présence, le jour de la plénitude, le contraire de la distraction et du divertissement et le contraire de l’inertie » (p. 409). Voilà quelle est la manière d’accomplir parfaitement la Loi de la Nouvelle Alliance.

III. Vers où le chrétien doit tendre

« La foi regarde l’amour de Dieu. La charité, l’amour du prochain. L’espérance, l’amour de soi-même. »

Lanza del Vasto nous rappelle au fil des pages les devoirs du chrétien, et les vertus théologales et cardinales qu’il doit exercer et développer en lui. Il en profite souvent pour nous mettre en garde contre les dangers qui nous guettent.

1. Le péril de la fausse charité
« Tout ce que je hais m’isole, me durcit dans mes limites, me restreint, tandis que je m’agrandis de ce que j’aime. »

Combien en connaissons-nous, nous y comptant parmi les premiers, de ces chrétiens épidermiques qui se donnent le Ciel pour avoir pleuré deux minutes sur le Rwanda ou quelque autre événement aussi lointain ou révolu ? Le travestissement de l’amour (qui est manifeste, de nos jours, dans les ersatz de familles et dans les unions bancales que les gouvernements scientistes banalisent et encouragent chaque jour davantage) est sans doute l’une des plus grandes victoires remportées par le Prince des Ténèbres, uniquement rendue possible à cause de la démission des chrétiens [9], comme l’annonçait Georges Bernanos. Ne laissons donc pas notre cœur cesser de battre en nous complaisant dans l’orgueil de l’auto-satisfaction : « Cet amour suprême, combien de gens croient l’avoir, alors qu’ils n’aiment qu’une image brillante, facile et plaisante à représenter et n’aiment que l’admiration qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils sont encore plus à plaindre, en leur contentement, que ceux qui ne croient même pas en Dieu. Ils sont peut-être plus éloignés du salut que ceux qui savent qu’ils n’aiment personne, ne croient à rien et se languissent à cause de ce manque mortel » (p. 23) ; « l’amour est le plus grand courage » (p. 586). Il existe un critère très simple à manier pour faire son propre examen de conscience en la matière : « Si c’est pour se faire du bien à soi-même que l’on en fait aux autres, on n’est pas charitable » (p. 238).

La charité suprême, véritable, tient en un mot : « l’Eucharistie ou sacrifice total de charité ou encore conformité parfaite de l’homme et de Dieu dans l’union » (p. 76). Le saint d’Assise, par son exemple et sa prédication, nous montre que la charité recueille et convertit en actes toutes les vertus et tous les bons sentiments : « Ce qui a dérangé la paix : le péché de séparation, l’orgueil, la curiosité, l’ambition, l’avarice. Le pacifique est celui qui éteint en soi et autour de soi l’orgueil, la curiosité, l’ambition, l’avarice et aussi la paresse et la peur, c’est celui qui “là où il y a de la haine met l’amour, là où il y a l’offense met le pardon, là où il y a la discorde met l’union…” selon la prière de saint François » (p. 191).

Il ne faut pas oublier que la charité est tout action, et que le Seigneur nous demande de faire fructifier les grâces qu’il nous donne : « Dieu, qui seul sait ce qu’il nous a donné, distingue ce qu’il nous a donné de ce que nous avons donné nous-même en devenant ; il n’a d’attention et n’accorde de valeur qu’à cela qu’il n’a pas semé et n’a pas vanné : aux deux talents, aux cinq talents que nous avons tirés des deux talents et des cinq talents qu’il nous a donnés » (p. 346). N’oublions jamais quel est le premier destinataire de notre charité : « Vous aimerez le prochain, c’est-à-dire tout le monde, et vous haïrez le monde, c’est-à-dire ce qui est autre [que Dieu] » (p. 555) et « vous ne haïrez rien en haïssant le monde et en le rejetant, car vous haïrez là le contraire de l’être, vous haïrez l’ombre, vous haïrez l’erreur, vous nierez la négation, donc vous entrerez dans l’Être et dans la Vérité » (idem). De là la bonne compréhension du Jugement dernier et de ce qu’il est : « Le Jugement dernier, c’est la séparation de ce qui est éternel d’avec ce qui est caduc, de ce qui est réel d’avec ce qui est, c’est le retour de chaque chose à soi-même, c’est le retour de la poussière à la poussière et de l’esprit à l’esprit, de l’apparence au néant et de l’être à Dieu » (p. 607).

2. La simplicité est mère de vertus ; la complexité est marâtre de vices

De nombreux chrétiens ont abandonné la récitation du chapelet et ignorent désormais jusqu’à l’existence même de certaines oraisons jaculatoires ou des litanies… Cela ne satisferait plus à leur besoin de divertissement et ne conviendrait plus à leur intelligence éclairée par de prodigues Lumières et la marche de l’Histoire… D’ailleurs, certains ont pour les mêmes raisons abandonné des points de dogme [10] et de morale. En bref, l’homme est trop bon, trop pur, trop parfait, trop grand pour s’abaisser à des prières figées, qui sont pourtant des images très parlantes d’une communion des âmes à travers les temps et les terres. Il serait bon de rappeler à ces « chrétiens » les bienfaits de certaines œuvres pies : « […] la litanie est (avec la psalmodie et le rosaire) un instrument spirituel de très haute efficacité et la fleur et la reine des prières. Elle délie la raison raisonnante, changeant les mots dont celle-ci se barde, et s’arme d’un ruisseau d’eau vive. Elle déjoue l’imagination en multipliant les images jusqu’à l’effacement dans la lumière simple » (p. 35). Bien entendu, ce tiercé gagnant n’a rien de contradictoire avec l’oraison ou la méditation qui, tout au contraire, exige – pour être bonne [11] – d’être appuyée sur de telles pratiques, éprouvées par les siècles et par les saints ! Retenons encore cette belle description du Magnificat : « Le Magnificat, où sont enfilés comme des perles des versets des Psaumes, de Samuel, Habacuc, Malachie, Isaïe, Jérémie, voix anciennes retrouvées en un cœur nouveau et jaillies d’une bouche toute jeune, est le premier morceau de la liturgie orientale et romaine, et modèle de tous les autres, car la Messe elle-même n’est pas composée autrement » (p. 61).

L’esprit de pauvreté s’inscrit dans ce besoin de simplicité, et s’oppose au recel de richesses : « rechercher la simplicité qui est le signe et le symbole de l’unité. Car les richesses de l’intellect ont le même effet que les autres richesses ; cet effet est la satisfaction artificielle immédiate et facile. La richesse est mauvaise parce qu’elle donne des satisfactions artificielles, faciles et immédiates ; la pauvreté est bonne parce qu’elle donne du prix à toute chose, en rendant toute chose difficile et en enseignant à celui qui veut vaincre sa propre pauvreté, la vaincre et non la fuir, en enseignant à celui-là à se dégager du désir et de l’objet du désir, afin de reprendre en soi son désir et de le tourner vers un objet éternel » (p. 185). Ou encore, au sujet des richesses plus strictement matérielles : « Pourquoi la richesse est-elle mauvaise ? Parce qu’elle est une immense distraction, ou du moins une tentation si forte qu’il est presque irrésistible d’être continuellement distrait » (p. 185-186). Un syllogisme peut être réalisé sur le sujet afin d’éprouver la bonne foi du riche, à propos du jeune homme fortuné de l’Évangile qui voudrait avoir part au Royaume des Cieux : « Il va de soi que, si tu aimais ton prochain comme toi-même, tu ne pourrais pas supporter pendant une demi-heure d’être riche » (p. 353). Conclusion de ce passage des Écritures : « la richesse est un empêchement à la charité » (p. 354). Et Lanza del Vasto de prendre l’exemple de l’Église et de sa cohorte de saintes et de saints : « ceux qui ont sauvé le plus d’hommes de la misère [remarquez bien que l’on ne parle pas de pauvreté] n’avaient rien ; vous trouverez toujours quelque chose à donner et assez à donner si vous voulez donner, car cela vous sera donné. Dieu ne refuse jamais de fournir celui veut donner » (p. 354).

Lanza del Vasto ne nous épargne pas pour autant, nous autres rédacteurs du Rouge & le Noir au ton pontifiant : « Souvenons-nous avec quelle extrême rigueur saint François, qui s’était donné à la pauvreté, excluait et rejetait les livres et comme il a maudit, maudit sans pardon avec une dureté effrayante celui de ses disciples qui s’était fait professeur à l’université de Bologne » (p. 186).

Cet esprit de pauvreté doit s’exerce vis-à-vis de la Vérité même, sans quoi nous serions encore de vilains richards : « sa vérité [du Christ] appartient à tous ceux qui travaillent pour la vérité, et ne travaillent pas contre lui qui est la vérité ; qu’elle n’est pas une propriété, qu’elle ne doit pas être défendue comme on défend des richesses ou une terre. Bref, qu’elle ne doit pas elle-même devenir objet d’attachement et source de profit » (p. 205). De la même façon, il faut accepter de rester à sa place, et de réaliser sa vocation sans dépasser sa sphère humaine : « Il ne sert à rien de faire des [pseudo-]réformes religieuses [12], cela ne fait que multiplier les dissensions » (p. 329).

3. La liberté véritable
« Les Béatitudes expriment le renversement de toute notre nature pour entrer dans la voie nouvelle. »

Le libéralisme a semé le trouble dans nos intelligences. Il fait bon libre en toute chose, au moins officiellement : politique, instruction, divertissement, passion, union, amour, entrée, sortie… Tout est « libre ». Oui, mais à la manière du démon : « le privilège le plus précieux que Dieu nous ait accordé : la liberté, privilège pesant, et dangereux aussi, qu’il ne nous reprend pas, même sur notre demande. Si nous y renonçons, c’est encore de notre chef, donc librement. Si nous nous enchaînons, ce ne peut être à Dieu, car Dieu ne le permet pas. Nous ne pouvons nous enchaîner qu’au péché, à la nature, à la nécessité, au démon. Mais à Dieu nous devons adhérer librement » (p. 37). Efforçons-nous donc d’être à la hauteur de ce privilège, qui est avant tout un devoir, et le seul moyen de montrer notre amour à notre Créateur (d’où son commandement initial, de l’Éden, sans lequel Adam et Ève n’auraient jamais été libres, et n’auraient jamais pu marquer leur affection ou leur désaffection à l’égard du Père).

La liberté ne nous a été accordée pour des fins bien précises : « La charité, c’est ce que saint Jacques appelle la loi de liberté » (p. 235). La charité est la raison d’être de la liberté, et cette première ne serait qu’illusion sans cette seconde. C’est en cela que la charité vraie est pure liberté, détachée de tout esclavage, contrairement à d’autres formes d’amours, inférieures : « L’amour-propre, c’est la violente préférence que chacun ressent pour ce qu’il appelle moi. C’est l’indéracinable racine de tout amour. De cette racine part un tronc qui se nomme attachement, par quoi l’amour de nous-même se prolonge et s’étend jusqu’à nos proches, à ceux que nous tenons pour nôtres. Le branchage de l’arbre est la concupiscence ou désir. Par elle, notre amour s’adresse à autrui afin d’en recevoir en retour délectation, profit, protection ou glorification. La charité fait culbuter cet ordre. C’est un amour sans attache et sans attrait. Et tandis que l’attachement me retient dans le cercle des proches et des semblables, tandis que l’attrait me conduit à ceux qui sont brillants, nobles, généreux, raffinés et honorables, la charité me pousse au-devant du pauvre, du lépreux, du forçat, me fait traverser la mer pour courir au secours de l’orphelin chinois, de l’esclave nègre ou du sauvage » (p. 237). En cela, déjà, « la charité est sa propre récompense » (p. 238).

Dans ce détachement, gage de liberté et nécessaire à la charité, le Christ et ses apôtres nous ont invité à nous arracher de nos familles. Cela peut être difficile à entendre en ces temps où la cellule de base des sociétés est mise à mal, grignotée, conspuée, peu à peu rongée et détruite. C’est pourtant un rappel salutaire : temporellement tout comme spirituellement, la famille ne trouve pas sa propre en fin en elle-même. Ce n’est pas une société parfaite. Elle est là pour servir le bien commun temporel et pour servir le bien commun spirituel. Si ces fins sont oubliées, la famille ne devient plus qu’une espèce de secte, celle de Yann Moix. Petite mise au point de Lanza del Vasto, relativement acerbe sur ce sujet : « SI j’ai défini la charité comme un amour sans limite, c’est que personne au monde n’en doit être exclu. L’amour des proches peut se transformer en charité (cela à condition qu’il n’y ait pas confusion des plans au départ). C’est la raison principale du sacrement de mariage, sur lequel la famille est fondée. Plus d’un saint, plus d’un grand homme ont fait, enfants, dans leur propre maison, l’apprentissage de la sainteté et de la grandeur qui les ont menés ensuite à quitter ladite maison. Mais la facilité du sentiment naturel et les grandes chances qu’on a de s’en contenter expliquent l’appel de l’Évangile et le départ des élus souvent empreint d’ingratitude apparente » (p. 243). Il évoque ensuite le spectre élargi des amitiés : « Il n’est pas défendu, il n’est pas mauvais de faire du bien à vos amis. Cela est fort bon, mais surtout fort agréable et par conséquent peu méritoire. Il est exigé de vous que vous fassiez le même bien à ceux qui ne peuvent vous plaire et qui ne peuvent rien rendre : au pauvre, à votre ennemi, aux morts. Cela est très méritoire, mais toujours moins facile » (p. 245). Il ne faudrait cependant pas que les chrétiens se méprennent sur leur propre mérite, ce qui serait une source de vaine glorification : « La grâce et le salut sont une chose infinie, et à quoi sont égaux deux ou trois infinis ? Ils sont égaux à un infini. Il n’y a pas de proportion entre le salaire céleste et l’action humaine qui nous le fait mériter, car nulle action ne le mérite jamais » (p. 358).

La liberté est donnée à tout homme. À la Vierge Marie elle-même, à Jésus, mais aussi… à Judas, qui n’était en rien nécessaire, selon Lanza del Vasto, à l’accomplissement de la Rédemption (et il s’est damné par son suicide, auto-condamnation, et non par son crime de trahison, semblable au reniement de saint Pierre [13] qui, lui, a demandé pardon, accepté la miséricorde) : « Je pense que ceux qui cherchent à justifier Judas renversent le problème au lieu de se le poser. Que Judas fût un rouage indispensable de la machine de la rédemption, cela aussi est faux. Est-ce que Jésus n’enseignait pas tous les jours dans le Temple ? Est-ce qu’il n’avait pas des milliers de détracteurs et d’ennemis ? Est-ce que ceux qui depuis trois ans cherchaient à lui poser des questions, à lui dresser des embûches, à le contredire, à le dénigrer, n’étaient pas assez nombreux ni assez acharnés pour qu’il s’en trouvât un qui allât au jardin des Oliviers le montrer du doigt, et crier avec aigreur : “C’est celui-là, prenez-le, liez-le bien” ? Ce n’est pas de cette nécessité-là que le crime de Judas relève, et il faut bien croire qu’il a été employé à cet office par les prêtres et les ennemis du Christ parce qu’il s’y était offert spontanément, et avait accepté pour cela un prix (si étrange que cela puisse paraître pour un apôtre) » (p. 511). Au sujet de la prédestination, le poète poursuit : « Il y a une destination, et il y a une liberté de suivre cette destination et de la remplir » (p. 513). C’est ce que tout un chacun expérimente dans le discernement de sa vocation. Cette temporalité de l’exercice de la liberté et de nos choix de vie s’inscrit en tous cas dans le sein de l’Éternel : « Car nous affirmons à juste titre que le temps n’existe pas, que c’est une illusion et que donc le futur est déjà présent, et cela est vrai. Mais cela est vrai pour l’Éternel, cela n’est pas vrai pour nous qui ne sommes pas l’Éternel, qui ne voyons pas les choses sous l’aspect de l’éternel » (idem).

Quoi qu’il en soit, la vraie liberté est issue de l’âme, de la conscience. Elle vient de l’intérieur, et ne saurait être défini extérieurement comme trouvant ses limites là où commence celle des autres… « En fait, une police sévère empêche moins l’œuvre du diable que celle de Dieu » (p. 336). C’est pour cela que la dictature et la Terreur sont des procédés révolutionnaires.

4. La maîtrise de soi contre le matérialisme et l’activisme
« Sachez jeûner, sachez accepter avec joie les contretemps de la vie, sachez tenir votre cœur resserré, votre esprit plus bas que terre. »

Cette liberté véritable passe par une maîtrise de soi. L’âme doit dominer le corps. Ainsi, il est important de ne pas se laisser gagner par l’hédonisme ambiant, sens exacerbé du confort [14], antithèse de la pauvreté de Notre-Seigneur, et ne pas verser dans l’activisme qui lui est subséquent. Le travail lui-même ne peut être qu’un divertissement comme les autres, et la devise « Travail, Famille, Patrie » devrait être troquée contre « Dieu, Famille, Communauté ». Ne laissons pas notre âme s’amoindrir en devant l’esclave du Prince de ce monde : « Presque tous les travaux des hommes, le travail surhumain des machines, toute la colossale machinerie sociale avec ses tribunaux et ses armées, tout cela ne se met en branle que pour assurer la nourriture, le repos, la protection, le plaisir de notre maître et seigneur le corps. Réduire ce maître à l’état de serviteur n’est donc pas une petite entreprise » (p. 65). S’il faut en faire un serviteur, c’est que « le corps lui-même est le vêtement d’autre chose : de l’âme » (p. 290).

Cette maîtrise de soi et de sa corporalité passe par la mortification et par l’ascèse, qui ne sont pas des fins en soi : « Vous devez savoir que l’ascèse n’est pas simplement pénitence comme on l’entend généralement, mais surtout méthode de connaissance ; que la privation à laquelle se livrent les ascètes a pour but la connaissance soi [15] » (p. 117). Nous ne sommes cependant pas obligés d’être d’accord avec l’ordre de priorité qui est ici donné dans l’ascèse : sa première fin est la connaissance de Dieu et l’union avec lui, et non la connaissance soi. Et la pénitence est justement un cheminement de retour et de réconciliation avec son Créateur.

Toutefois, il convient de veiller à ce que l’ascèse ne soit pas contrefaite en devenant esthétisme macabre et perversité : « toute passion et tout vice sont une recherche du poison et de ce qui peut nous détruire. C’est une recherche du plaisir dans la souffrance. Toute délectation dans la souffrance, qu’elle soit souffrance du corps ou souffrance du cœur, est de la nature du vice, est maladie et perversion » (p. 579).

En étant maître de soi-même, et enflammé de charité, on est à même de prier, loin des bruits du monde : « Sachez, en tout cas, qu’un don, c’est un présent, et que la prière est un don, et qu’on ne peut pas faire un présent quand on est absent » (p. 283). L’absence de maîtrise de soi laisse s’engouffrer le divertissement, qui est un fléau pour les âmes : « Le manque de vigilance c’est ce que nous proposons comme le huitième péché capital [16] : la distraction. Péché capital au sens propre du mot, péché tête, chef et racine de tous les autres. Huitième péché capital ou, si vous préférez, le premier, puisque tous les autres se réduisent à lui, puisque aussi bien la colère, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, la paresse et les autres ne sont autre chose que des distractions, des manques d’attention à l’essentiel » (p. 341).

5. La nécessité de l’humilité
« dans les eaux du Jourdain Jésus assume les péchés des autres, les péchés que les autres ont abandonnés au courant du fleuve. »

Dans les sondages, les Japonais affirment volontiers « ne pas être religieux ». Pourtant, l’humilité de leur comportement face à la nature, aux ancêtres et au Créateur pressenti dans une multitude d’esprits faux dieux paraît infiniment plus religieuse que l’attitude de la plupart des Occidentaux (ce serait davantage le cas des sondages américains qu’européens…) s’affirmant « religieux » pour la seule raison qu’ils entretiennent un très vague « sentiment religieux [17] ». L’orgueil est à la source du péché originel d’Adam et d’Ève, comme il est l’explication de la sinistre révolte de Lucifer et des anges déchus. Il est incompatible avec le salut, et ce quelle que soit sa forme. Méprisons donc, comme les Grecs anciens, l’hybris et demandons à Dieu la grâce de devenir humbles : « la fondamentale et première de toutes les vertus religieuses, l’humilité. […] l’immensité est une mesure à quoi rien ne résiste. Prendre conscience de l’infinie grandeur divine, c’est du même coup prendre conscience de la nullité de tout et de soi. […] il ne peut y avoir religion, c’est-à-dire affirmation de Dieu et lien entre Dieu et l’homme, sans humilité » (p. 71).

Malheureusement, le diable est aux aguets. Il sait sauter sur toutes les occasions qui se présentent à lui. L’orgueil le plus pernicieux, c’est celui qui confine à son contraire : c’est la fausse humilité. Il y a de l’orgueil à se prétendre le plus mauvais des hommes : « La plupart du temps, lorsqu’un homme se déclare monstrueux et satanique, il se vante, et serait assez humilié de savoir la réalité : qu’il est un pauvre bonhomme comme tout le monde » (p. 579). Lanza del Vasto nous donne quelques conseils pour que nous puissions nous en garder : « La méthode qu’on préconise souvent pour celui qui veut acquérir l’humilité, c’est qu’il tienne compte de ses fautes, de ses bévues passées, et se rappelle ses hontes, bonne pratique mais qui n’aboutit pas toujours à l’humilité, car les orgueilleux se butent sans cesse à ces sortes de pensées et cela ne fait qu’irriter leur orgueil. De même si vous voulez guérir un autre de son orgueil, fût-ce un enfant, vous aurez toujours tort de l’humilier. Vous préparerez en lui des revanches terribles et d’explosives provisions de haine. Une seule chose guérit l’homme de toute enflure : c’est le face à face avec les choses célestes. L’orgueilleux est celui qui choisit la plus petite mesure. Il n’est pas difficile de se voir grand, il suffit de se comparer avec ce qu’on trouve plus petit » (p. 72).

L’humilité contribue au salut dans ce qu’elle doit nous dissuader de prononcer des jugements sur les autres hommes : « Enfin en jugeant nous commettons le suprême péché contre nous-mêmes, le péché de nous oublier nous-mêmes. Le jugement nous a été donné pour nous conduire nous-mêmes dans la vie, pour arriver nous-mêmes au salut » (p. 254). C’est d’ailleurs une qualité que nous demandons chaque jour par la récitation du Pater Noster, qui inclut la notion de pardon, mais d’un pardon bien particulier : « La remise d’une dette, et surtout d’une dette à un autre, et un don sont deux actes tout à fait différents » (p. 261), ou bien : « tous nos dons sont des dettes » (p. 347). Et, d’ailleurs, le don n’est pas une bonne œuvre dévolue à tout un chacun ; là aussi, il faut savoir être, le cas échéant, humble : « le sot qui fait le geste de donner sans avoir se donne l’illusion d’avoir et le plaisir de briller aux yeux des autres et peut-être à ses propres yeux » (p. 344).

6. Ne pas faire passer les idéologies avant la religion
« L’homme qui prie peut et doit être un grand magicien blanc, sans volonté de puissance, mais puissant par la bonne volonté. »

Le XIXe siècle a été secoué par le spectre révolutionnaire, dont les réapparitions ont été aussi récurrentes que violentes. Ses avatars spirituels, le libéralisme et l’américanisme, ont secoué le clergé de France, préfigurant modernisme et progressisme du XXe siècle. Le Ralliement à la République, les prêtres ouvriers, les religieux marxisants, les démocrates chrétiens, les catholiques nationalistes militaristes, les jésuites nouvelle sauce chantant la Marseillaise, les néo-carlistes déviants ont pour point commun d’avoir mis le Christ de côté pour servir des fins politiques et temporelles qui ont fini par prendre la place qui était légitimement dévolue à la spiritualité. Mais quelle vanité, quel néant dans ces postures idéalistes, qui feront du XXe siècle la risée des historiens futurs ! « L’Idéal, c’est le dieu de ceux qui n’en ont pas. Un Dieu inexistant, un Dieu vaporeux et facultatif, un Dieu qui n’exige rien d’eux, qui ferme les yeux sur leurs méfaits et leurs mensonges et leur laisse tout passer. C’est un Dieu moderne et commode. Ce n’est pas le Dieu qui a dicté la Loi et qui nous voit dans le secret, le Dieu qui dirige, corrige et sauve. On ne le prie pas, on n’espère rien de lui » (p. 42). Et cette idole idéalistique est un fléau pour l’humanité, qu’elle décime : « Mais quoi dire de ces ardeurs capables d’embraser des milliers, des millions d’hommes, amour de la Patrie, passion du Parti, si exaltantes que chez plusieurs elles tiennent lieu de religion ? Jugez l’arbre à ses fruits qui sont : guerre, sédition, massacre, captivité, oppression, ruine. Cet amour-là n’est qu’une contre-haine. En voulez-vous la preuve ? Laissez les partisans entre eux et les compatriotes en paix et voyez comme ils s’entredéchirent. La seule chose qui unisse la horde, c’est la haine commune de quelque autre horde » (p. 234). Ces idéaux de substitution ne sont qu’autant de sectes, désunies de la Vérité et donc de la seule source vivifiante qui soit : « Tout ce qui est séparé est mort ou faux, et deux fois si on le croit vivant et vrai, et si l’on s’y attache » (p. 289). Nous avons d’ailleurs là, soit dit en passant, une très belle définition du protestantisme et de son succédané moderniste.

7. L’esprit de sacrifice
« le sacrifice aussi n’a pas été aboli par le Christ, il a été accompli par le Christ. »

Trop fatigant. Trop dur. La sainteté n’est pas à ma portée. Autant d’excuses et de moyens pour éviter le sacrifice, qui n’est pas instinct morbide, mais dévouement total, parfait, à l’instar de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « si la charité est préférable au sacrifice, c’est qu’elle est un sacrifice complet, alors que le sacrifice est ou peut n’être qu’une charité incomplète » (p. 519). Pas de sacrifice véritable et utile sans charité : « Si le sacrifice est le sacrifice de mort, la charité, c’est le sacrifice de vie, et une chose ne va pas sans l’autre » (idem). Le bonheur du confort est l’antonyme de la joie du sacrifice : « La joie n’est pas le bonheur. Le bonheur, c’est une bonne fortune, un hasard. Si les gens ont le bonheur, c’est que, par hasard, ils sont à l’aise, leur aise vient du dehors. Ce n’est pas de ce bonheur-là qu’on peut nous faire une obligation. Si on nous commande la joie avec tant d’insistance, c’est que cette joie doit venir du dedans […] Ce n’est pas par hypocrisie, mais grâce à un triomphe sur soi-même que l’on demeure serein et souriant dans les traverses » (p. 161). À l’heure où l’on veut euthanasier tout un chacun et détruire le sujet de la souffrance plutôt que d’affronter cette dernière elle-même (alors qu’« une souffrance, pour être vraie, doit être soufferte »), qui n’a plus de sens pour les âmes errantes, il est nécessaire de faire connaître l’utilité et la noblesse que la douleur peut revêtir, petite participation à la Passion : « Une remarque et une leçon qu’il convient de tirer de ce récit, c’est l’attitude que nous devons adopter à l’égard de la douleur nécessaire. Nous devons savoir que pour entrer dans le royaume, il nous faut souffrir, que cette douleur est nécessaire, que ce dépouillement est indispensable. Et pourtant il nous est défendu de le vouloir directement et de l’opérer sur nous-même, car il faut remarquer que la Passion du Christ est subie et non voulue » (p. 578). Quelle attitude adopter ? « Quel est l’enseignement du Christ et la règle juste ? Accepter. Accepter et comprendre » (p. 579).

Saint Benoît, dans sa Règle, dénonce l’hilarité, et certains disent : « Le Christ n’a jamais ri » pour mieux se passer d’avoir à faire des plaisanteries. Notre orateur semble appartenir à cette tradition : « La cordialité du rire est un effet de l’esprit de corps, un abandon vulgaire, et non une source de charité et un don de soi. La gaieté qui en résulte est un plaisir discordant et non une joie durable » (p. 189). On pourrait conclure de ces prémisses que le rire est un phénomène sectaire, ce qui est un point de vue intéressant : cette dynamique de groupe peut paraître totalement hermétique à l’intrus qui ne serait pas sur la même « longueur d’onde ». Mais Lanza del Vasto se permet pourtant quelques pointes d’humour, pour ne pas dire d’esprit : « Quand on pense que le “philosophe” Voltaire était “initié”, qu’il reçut le tablier des mains d’Helvétius, et quand on connaît tels de nos petits politiciens qui possèdent de hautes dignités dans ces associations mystérieuses [la franc-maçonnerie et qui ont passé par je ne sais quelles initiations plus ou moins égyptiennes, la moindre certitude qu’on puisse avoir à leur sujet, c’est qu’ils ne sont pas dans le secret des bâtisseurs de cathédrales » (p. 218) !

Cet esprit de sacrifice doit être vécu dans la perspective de la « nouvelle évangélisation », qui ne passera pas par un autre chemin à moins de devenir inefficiente et de manquer son but. Le sacrifice peut avoir pour excellent fruit, juteux au possible, la fraîcheur de l’annonce : « une nouveauté deux fois répétée n’est plus nouveauté, tandis qu’une vérité mille et mille fois répétée est encore plus nouvelle et plus vraie » (p. 174). Cela doit nous mettre en garde contre les faux ou mauvais pasteurs qui recherchent l’innovation et travestissement le contenu de la foi et de l’enseignement du Christ ! Les modernistes paraissent en effet affreusement vieux, surannés, dépassés. Et ils ne séduisent que les cadavres, les morts, les malades qui ne veulent pas se laisser guérir par la grâce, les aveugles volontaires, les fous imbus de leurs piètres connaissances…

Enfin, Lanza del Vasto rapproche l’esprit de sacrifice à la notion de « sel » employée dans l’Évangile : « Qu’est-ce donc que le sel sans saveur ? C’est le chrétien qui ne voudrait pas mourir et qui ne saurait plus pourquoi il souffre, celui qui ne voudrait perdre ni père, ni mère, ni enfants, ni femme, ni sœur, ni son corps, ni ses biens, ni ses prérogatives, ni ses espoirs d’en acquérir un jour, ni ses privilèges fût-ce parmi les chrétiens » (p. 202).

Brève conclusion

Le Commentaire de l’Évangile de Lanza del Vasto n’est pas un ouvrage anodin que l’on achèterait en librairie puis que l’on rangerait dans notre bibliothèque sitôt après en avoir parcouru quelques pages. C’est un chef-d’œuvre propice aux méditations les plus hautes, et que l’on conservera précieusement de manière à pouvoir le relire, le temps passant, au fil des années, dans son intégralité ou par passages, quand nous aurons oublié différentes clefs d’interprétation et que nous buterons sur certains textes de nos évangéliaires… Une lecture salutaire, étant donné le contexte dans lequel nous sommes contraints d’évoluer. Puisons à la source de vie !

Terminons sur l’explication que Lanza del Vasto donne sur les propos du Christ à Pierre, avant l’Ascension (« quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et te mènera où tu ne voudras pas ») : « Force nous est de penser que la prophétie ne regarde pas le saint lui-même, qui échappera à la vieillesse par le martyre, mais bien l’Église de Rome issue de lui, destinée, elle, à une longue vieillesse. Et le Christ attristé prédit ce qu’il adviendra de son Église quand elle aura subi l’épreuve du grand âge, quand passés seront les temps héroïques où elle allait où elle voulait, ouvrant la voie : il lui faudra désormais, à cause de sa débilité, souffrir la surveillance et peut-être le joug d’un autre. Cet autre, parent sans amour ou mercenaire, nous le connaissons. C’est le puissant du jour, régnant par la volonté trompée du peuple ou par la grâce de sa propre force et de son astuce ; et le vieillard vénérable mais affaibli […] s’avancera d’un pas hésitant aux côtés de son compromettant protecteur, ceint par lui, c’est-à-dire à la fois entretenu et limité par lui, et mené dans toutes les concessions et tous les compromis » (p. 591-592)…


[1Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile, Paris, DDB, 2012, 616 p., 26 €.

[2Ailleurs, nous lisons : « Le contact avec Dieu est toujours premier contact, car il est contact avec le principe. S’il n’est pas premier, il n’est pas amour de Dieu » (p. 148).

[3« l’intelligence peut tout comprendre, sauf l’essentiel » (p. 380).

[4La sagesse n’est pas apathie, ataraxie ou détachement morbide, à l’orientale : « Si le sage arrivait à l’indifférence, s’il en arrivait à se dessécher et durcir au point de ne plus rien sentir, il ne serait pas un sage mais un mort, ou pour mieux dire un cadavre […] et la sensibilité n’est pas l’attribut des côtés les plus bas de notre nature, mais aussi bien des côtés les plus hauts » (p. 559).

[5« le nom est l’indication d’un destin et met celui qui le porte dans un réseau particulier de protections » (p. 75).

[6« Quel avantage y a-t-il à servir une cause juste, si c’est pour intriguer, mentir, tuer, torturer et se faire le complice de ceux qui croient de leur devoir de perpétrer ces abominations ? » (p. 367).

[7« Il y a plusieurs demeures. Pour que l’union dure, il faut que les termes de l’union restent distincts, non séparés mais distincts, il faut qu’ils restent ce qu’ils sont » (p. 527).

[8« l’interprétation ne peut faire exclusion de la lettre » (p. 226).

[9Lanza del Vasto nous remémore un principe fondamental : « vous noterez que le mal est toujours une forme [dénaturée] du bien, que le mal absolu n’existe absolument pas et ne peut nulle part exister » (p. 95).

[10« Quelques-uns d’entre nous ne rougissent pas de croire en Dieu. Mais la plupart, même ici présents, rougiraient de dire qu’ils croient au diable » (p. 112).

[11« Il faut que la prière soit de toute beauté (ou bien c’est un blasphème) à cause de la majesté de Celui à qui elle s’adresse » (p. 62).

[12« Un vrai réformateur de l’Église, un de ceux qui véritablement a vu le mal où il était et l’a redressé en soi et autour de soi, saint François, n’a jamais eu un mot de révolte contre les scandales de l’Église de son temps. Pendant très longtemps, déjà touché de sainteté, il refusa l’ordination car il se jugeait indigne du sacerdoce. Mais tout petit moine ou curé qui s’avançait sur sa route, il s’agenouillait devant eux, leur demandait leur bénédiction, supposant en eux une sainteté qu’ils n’avaient pas. Et par ce puissant moyen il fit plus que toutes les critiques n’auraient pu faire, il fit que l’homme qui n’avait point cette sainteté suât de honte sous l’hommage et cherchât à remplir le vide qu’on le forçait à sentir au-dedans » (p. 605).

[13Nous pourrions ajouter la terrifiante fuite des disciples lors de ces jours malheureux.

[14« Ceux qui sont attachés aux besognes du plaisir ou de la vanité croient peut-être qu’ils sont détachés, ils croient peut-être qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, ils croient peut-être qu’ils sont arrivés à la liberté, et c’est là leur perte, car ils ne sentent pas leur servitude et n’en sortiront plus » (p. 355-356).

[15L’ascèse est le fruit d’un sain amour-propre : « Nous aimer nous-même, c’est d’abord nous connaître, c’est-à-dire rechercher et trouver notre véritable essence, nous tourner vers ce qui est nous-même » (p. 533).

[16Rappelons que la classification actuelle des sept péchés capitaux a été conçue par saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Auparavant, la théologie classique en dénombrait douze.

[17« Quand on fait de la religion chrétienne un épanchement sentimental, on la fausse de fond en comble, on la dénature et on la salit » (p. 227). Une autre belle phrase développant le même thème : « L’amour n’est pas un sentiment, l’amour est un acte total qui comprend l’homme total » (p. 287).

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