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[EX-LIBRIS] Alexandre Latsa, « un printemps russe »

Recension de l’ouvrage d’Alexandre Latsa, Un printemps russe, publié en mai 2016 aux Éditions des Syrtes. 305 pages.

«  Le contrat passé entre Vladimir Poutine et le peuple russe, tacite mais officiel, est clair [...] Il se compose d’une forte réappropriation par les Russes de leur pays et le retour d’un certain ordre qui, pour des raisons historiques, politiques, géographiques, territoriales [...] passe par un État fort.
Plus que ça, la renaissance des valeurs familiales et religieuses [...] accompagne le retour à des valeurs fortes sur le plan moral. La terrible situation sociale et démographique dont le pays est en train de sortir permet de mieux comprendre l’attachement des Russes à une culture familiale qui accentue leur incompréhension à l’égard des lois occidentales qui, que ce soit le mariage pour tous ou l’adoption par les couples homosexuels, sont comprises comme des attaques directes contre le droit fondamental des enfants à avoir des parents. Une famille traditionnelle, classique, dont les enfants russes ont cruellement manqué, surtout au XXe siècle.
Quant à l’immigration, les Russes ne veulent pas en entendre parler, et aujourd’hui le rejet de l’immigration et des immigrés touche toutes les classes sociales et politiques
 » [1].

De la chute de l’URSS au printemps russe

La fin de l’union soviétique entraîna la dislocation du territoire et la disparition de l’état, livrant la population aux mafias, provoquant l’enrichissement considérable de certains individus et entraînant des conséquences sanitaires désastreuses. À contre-courant de la représentation médiatique, majoritairement négative, Alexandre Latsa analyse l’histoire récente de la Russie et montre en quoi le redressement du pays, que beaucoup enterraient pourtant après la chute de l’URSS, nécessitait un système politique vertical et un État fort.

Un système d’alternance politique (similaire à celui que l’on connaît en France) n’aurait eu que peu d’intérêt pour la Russie [2]. Un système politique fort était nécessaire pour agir dans le temps long, dégagé de la vision courte et limitée qu’entraînent les trop courts mandats [3]. C’est cette action inscrite dans la durée qui a permis la réaffirmation progressive de l’État, la reprise en main du territoire et du système politique, ainsi que le retour d’une certaine confiance entre le peuple et l’État (et ses dirigeants) et, in fine, le retour de la stabilité en Russie.

Sur la question des oligarques, question qui semble obséder les médias occidentaux, l’auteur s’interroge : « ce retour de bâton s’est certes fait avec des règles et dans des conditions propres à la Russie, qu’on ne pourrait qualifier de démocratiques ou justes en Occident. Mais on ne peut que saluer le retour d’un ordre au sein duquel le politique régente l’économie et non l’inverse. Après tout, le pillage de l’économie russe par des hommes d’affaires avides et au mépris de tout cadre moral et légal durant les années 1990 était-il démocratique et juste ? » [4]

Le modèle sociétal russe

La démographie, sujet majeur pour l’auteur, fait l’objet dans cet ouvrage d’une analyse très approfondie et chiffrée de la catastrophe démographique vers laquelle se dirigeait tout droit la Russie jusque dans les années 2000 et comment la mise en place d’une politique nataliste - politique s’appuyant entre autres sur l’exemple donné par les stars du showbiz ainsi que certains membres de la classe politiques lors de la naissance d’un 3ème ou d’un 4ème enfant, incitant ainsi les russes à faire de même - a permis d’enrayer la chute démographique, tout en réduisant dans le même temps très fortement la mortalité. Il aurait cependant été utile d’y aborder clairement le problème de l’avortement, dont le nombre et la proportion restent très élevés en Russie [5].

L’analyse des phénomènes migratoires qui accompagnèrent la chute de l’URSS puis la renaissance de la Russie est aussi l’occasion d’aborder la question de l’Islam. Les rapports qu’entretient la Russie avec celui-ci sont fort différents de ceux qu’entretiennent nos pays occidentaux : il s’agit d’un Islam de souche, présent dans le pays depuis plus de 1000 ans, contrairement à l’Islam de France d’implantation récente et lié à de forts déplacements de populations étrangères. La nature même de l’État/empire russe, civilisation polyculturelle et polyreligieuse, est à la racine de ce sentiment d’appartenance au peuple russe qui dépasse la seule identité religieuse.

La guerre médiatique, composante de l’affrontement géopolitique

Alexandre Latsa ne cache pas son opposition très nette à l’atlantisme français. Il évoque une «  emprise quasi totale  » de celui-ci en France et l’analyse qu’il fait des révolutions de couleurs dans les payés situés aux frontières de la Russie a pour but de montrer comment l’Europe est devenue en quelque sorte le terrain de jeu de Washington.

Si le rôle joué par les ONG militantes (particulièrement sur les questions des " droits de l’homme " et de la " démocratisation ") et l’implication des services américains ainsi que des organismes de financement US (l’USAID par exemple) sont indéniables dans ces révolutions de couleurs, la présentation faite par l’auteur de la crise ukrainienne pèche par son orientation pro-russe qui l’entraîne à simplifier un peu trop un conflit plus complexe.

Les vecteurs de cette offensive géopolitique américaine contre la Russie sont nombreux. À ces entreprises de déstabilisation régionale, s’ajoute une offensive énergétique, faisant capoter par exemple certains projets de pipeline, mais aussi médiatique. Comment expliquer, en effet, que l’image que donnent les médias français de la Russie soit essentiellement négative ?

C’est un fait, les soft power sont un point faible de la Russie, mais à cela s’ajoute « des journalistes dont le travail s’est, au cours des dernières années et concernant la Russie, avéré être un mélange de militantisme idéologique, d’incompréhension, de mensonge et de mauvaise foi » [6].

Un récent article offre un parfait exemple de cette présentation idéologique négative qui s’étale sans aucune finesse. Titré « Cosmonautes, sportifs, stars de la TV : les soldats de Poutine au garde-à-vous », cet article, publié le 18 août 2016 dans Le Figaro, commence ainsi : « Les législatives se tiendront en Russie le 18 septembre. La liste des candidats de Russie unie, le parti du président, ressemble à un bottin néosoviétique des métiers. Seule différence avec le passé communiste : leur leader n’est plus le Parti, mais Vladimir Poutine ». Il n’est pas utile de commenter.

Voir le monde autrement : la Russie au centre

Si l’image de la Russie est négative en Europe, il n’en va pas de même dans le reste du monde. La vision européenne peut par ailleurs être trompeuse : la Russie n’est pas à l’Est, elle est, de son point de vue, au centre, avec autour d’elle l’Europe, l’Inde, la Chine ainsi que le reste de l’Asie.

À ce titre, le dernier chapitre, intitulé « Quelles trajectoires pour la Russie de demain ? » explore les différentes stratégies de développement possible pour la Russie. La reconfiguration géopolitique et le retour à un monde multipolaire expliquent par exemple son intégration dans l’Organisation de Shanghai ou le fort développement de l’Extrême-Orient russe ces dernières années.

Une mise en garde pour la France

Chef d’entreprise français, marié à une russe, et vivant depuis 2008 en Russie, Alexandre Latsa souhaite donner une autre image, plus positive et plus proche de la réalité de ce pays qui est désormais aussi le sien (comme le suggère l’usage du “nous” qu’il utilise parfois pour parler des russes [7]).

Mais ce livre a aussi valeur d’avertissement pour la France. La chute et le redressement de la Russie furent pour elle une période difficile. Pour un œil russe, il est clair que la France se dirige vers la même chute si elle n’y prend pas garde. Il ne s’agit pas ici de politique internationale - même si la France peut tout à fait revivifier la longue histoire d’amitié entre les deux pays -, mais de politique nationale : la faiblesse française la mène actuellement au chaos. Les Russes, de par leur histoire récente, savent à quel point une telle période de chaos est un désastre et combien il est difficile d’en sortir ensuite. Ils ne peuvent que nous conseiller de ne pas emprunter le même chemin.


[1p. 269.

[2Alexandre Latsa se demandait lors d’une conférence donnée à Paris en juin 2016 si un tel système était vraiment positif pour la France - les élites politiques actuelles ne lui semblant pas vraiment présenter d’alternance et de différences de pensée réelles.

[3On rappellera par ailleurs que Poutine a fait passer la durée du mandat présidentiel de 4 ans à 6 ans.

[4p. 106.

[5Sur la question de l’avortement en Russie, voir l’entretien accordé par Alexandre Latsa à France Renaissance en juin dernier.

[6p. 184.

[7Par exemple p. 263.

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