L’infolettre du R&N revient bientôt dans vos électroboîtes.

En réponse à Jean-Pierre Denis : l’action chrétienne est une négociation perpétuelle avec le monde

8 février 2018 Contributeurs extérieurs

Tribune extérieure de Vivien Hoch

Jean-Pierre Denis a les mains propres parce qu’il n’a pas de main

Que faire ? « Il est temps que les chrétiens renoncent à leur fantasme d’influence et de puissance, ces illusoires mondanités », écrit Jean-Pierre Denis dans son hebdomadaire, La Vie, à propos de la révision de la loi de bioéthique.Que la génération de Jean-Pierre Denis ait perdu tous les combats, c’est une chose. Que ce dernier souhaite publiquement que les générations suivantes continuent sur cette ligne de défaite en est une autre. C’est une manière pour lui d’appliquer sa doctrine d’un christianisme anti-identitaire et de prendre une posture de repli. C’est une position en forme de claque pour les gens de ma génération.

La résignation de Jean-Pierre Denis a quelque chose de morbide. Elle tue dans l’œuf la grande mobilisation initiée par une génération qui n’a plus envie de perdre tous les combats. Elle démonétise l’engagement formidable des associations qui s’engagent pour défendre une vision chrétienne de La Vie.
La résignation de Jean-Pierre Denis a quelque chose de protestant : elle croit qu’il n’y a aucun salut par les œuvres, et qu’il faut mettre le cours des choses dans la main de la Providence. Ce sont pourtant les protestants eux-mêmes qui fournissent le meilleur contre-exemple et entérinent le paradoxe de Max Weber : c’est par leurs actions, leurs négociations et leurs calculs que les chrétiens Américains sont en train de renverser le cours des choses en ayant élu « le président le plus prolife de l’histoire des Etats-Unis » (expression de Mike Pence).

La foi n’est pas destinée à finir dans les catacombes. « Le but n’est plus de peser, de compter ou de marchander, mais de privilégier l’exemplarité, l’espérance, la charité », écrit Jean-Pierre Denis. C’est beau. Mais l’exemplarité, l’espérance et la charité ne s’opposent pas au fait de peser, de compter et de marchander. Il n’y a pas de dissociation entre les bonnes œuvres de la foi et les bonnes œuvres du monde. Jean-Pierre Denis ne peut pas enjoindre le chrétien à remplacer sa nature – calculatrice, comptable, négociatrice - par la grâce. La grâce ne supprime pas la nature, mais la perfectionne, écrivait saint Thomas d’Aquin. Le rôle du chrétien n’est pas de laisser le monde suivre son cours et de faire le clown, de loin, sans se salir les mains, mais de mettre la main sur le gouvernail du monde pour le rediriger vers le Bien. Jean-Pierre Denis a les mains propres parce qu’il n’a pas de main [1].

Cette dissociation entre la vie du monde et la vie de foi n’est pas corroborée par les Pères de l’Eglise. La vie du chrétien est un combat spirituel, une négociation permanente entre la grâce et la nature, l’esprit et la chair, la cité céleste et la cité terrestre. Que faisaient les premiers chrétiens, comme saint Justin, qui écrivaient des « Apologies » en forme de lettre au pouvoir Romain pour s’expliquer, se montrer et faire pression ? Que faisait saint Augustin en écrivant la Cité de Dieu, sinon entrer de plain-pied dans la grande négociation entre les deux cités – terrestre et céleste - que doit entreprendre tout chrétien en son for intérieur ? Que faisait saint Thomas d’Aquin en écrivant la Somme contre les Gentils, sinon confronter la foi surnaturelle du chrétien avec la raison naturelle des païens, de peser, négocier et calculer avec et contre eux ?
Si, comme l’écrit Finkielkraut, « le champ de débat contemporain est un face-à-face terrible et dérisoire entre le fanatique et le zombie », Jean-Pierre Denis joue bien le rôle du zombie et essaye de faire endosser aux autres le rôle du fanatique. De manière plus diplomate, on pourrait dire que s’affrontent ici deux visions de la vie chrétienne : l’une qui pense que le monde se soumettra à la grâce de lui-même, l’autre pour qui la grâce est une aide fournie au chrétien pour soumettre le monde aux transcendantaux (Bien, Beau, Vrai).

Ces deux points de vue sont-ils irréconciliables ?

Rémi Brague, dans son maitre ouvrage de 1992, Europe, la voix romaine, distingue les chrétiens de ce qu’il appelle les « christianites ».

  • Les chrétiens sont ceux qui croient et vivent du Christ. Le chrétien traverse les civilisations, il se fond en elles sans s’y dissoudre. Il ne se réduit à aucune civilisation - « Le Christ n’est pas venu pour bâtir une civilisation, mais pour sauver les hommes de toutes les civilisations »
  • Les christianites sont ceux qui défendent la valeur du christianisme et son rôle positif dans l’histoire. Bien qu’ils défendent des valeurs, ils défendent non pas une idole, mais le désir et la volonté d’habiter chrétiennement le monde.

Chrétiens et christianites ne s’opposent pas. Ils se complètent. Comme la grâce ne supprime pas la nature mais la perfectionne (saint Thomas d’Aquin), ils se perfectionnent mutuellement. L’identité chrétienne et la foi en Christ ne peuvent pas s’opposer. Au contraire, c’est la foi au Christ qui nous donne une identité, qui nous fait agir, construire, penser, et bâtir une civilisation. C’est l’action du Saint-Esprit qui pousse l’histoire humaine vers le véritable progrès. C’est la communion des saints qui nous précède et nous devance dans l’histoire. C’est Dieu qui nous laisse responsables de nos actes, parce que nous sommes libres.

Un chrétien, c’est un croyant qui sait que l’action divine le précède toujours, qui a le désir de vivre et d’agir ici-bas, qui a la volonté de construire et de faire perdurer une civilisation viable pour tous. Porté par les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, le chrétien rentre en négociation permanente avec le monde. Le rôle du chrétien n’est pas de laisser le monde suivre son cours, mais de mettre la main sur le gouvernail du monde.


Vivien Hoch, docteur en philosophie

[1Référence à l’expression de Charles Péguy : « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de main. »

8 février 2018 Contributeurs extérieurs

Prolongez la discussion

Le R&N a besoin de vous !
ContribuerFaire un don

Le R&N

Le Rouge & le Noir est un site internet d’information, de réflexion et d’analyse. Son identité est fondamentalement catholique. Il n’est point la voix officielle de l’Église, ni même un représentant de l’Église ou de son clergé. Les auteurs n’engagent que leur propre conscience. En revanche, cette gazette-en-ligne se veut dans l’Église. Son universalité ne se dément point car elle admet en son sein les diverses « tendances » qui sont en communion avec l’évêque de Rome : depuis les modérés de La Croix jusqu’aux traditionalistes intransigeants.

© 2011-2018 Le Rouge & le Noir v. 3.0, tous droits réservés.
Plan du siteContactRSS 2.0