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Derrière le gauchisme des gilets jaunes, l’incontournable vérité

Contrairement aux prévisions du Gouvernement en décembre, le mouvement subversif dit des « gilets jaunes » se voulant inspiré des désordres de 1789, — qui annoncèrent la chute de l’Ancien Régime, et le basculement de la France et de toute l’Europe dans une crise terrible, dont elles ne sortiront qu’en 1815, — continue de sévir tous les samedis à travers la France. Le nombre des manifestants a même augmenté entre le 5 et le 12 janvier, ce qui est franchement inhabituel pour un mouvement datant déjà de près de deux mois.

Par sa prolongation, il faut toutefois concéder désormais que ce mouvement, quoique foncièrement et ostensiblement populiste et vulgaire, a montré une nature un peu différente de celle à laquelle l’auteur l’avait récemment rattaché voici peu dans ces colonnes. Aucune révolution, après tout, n’a lieu tous les samedis de 15 à 18 heures, après des semaines parfaitement tranquilles.

Le Gouvernement a, tardivement, compris que c’est la faiblesse des pouvoirs et non le mécontentement des populations qui cause les révolutions. Il s’est donc enfin résolu à envoyer aux émeutiers tous les signes nécessaires de fermeté. Des policiers ont procédé plusieurs fois à des tirs de flashball en plein visage – ce qu’il est difficile de faire par erreur – et ont même exhibé (sans, bien sûr, les utiliser) des armes semi-automatiques (Heckler & Koch G36), plus adaptées à une situation de guerre civile qu’au contrôle d’une manifestation. Les juges utilisent généreusement la procédure de comparution immédiate et ont prononcé plusieurs peines de prison ferme dans le cadre de cette procédure accélérée.

Cette fermeté, qui ne s’est que trop tardivement manifestée, a l’avantage d’écarter le risque, assez effrayant, d’un renversement révolutionnaire du pouvoir. Mais si le mouvement continue malgré tout, c’est qu’il ne se réduit pas à un vulgaire rêve de révolution. Certes, ce ramassis de personnages véhicule, dans la mesure très partielle où il parvient à être occasionnellement cohérent, des messages essentiellement gauchistes, voire insurrectionnels, en tout cas résolument populistes avec, par exemple, la volonté de ressusciter la thématique éculée — et si accusatrice envers la démocratie représentative — des cahiers de doléances. Certes, il est avéré qu’il est largement noyauté par l’extrême-gauche et, dans une moindre mesure, tout à fois par la partie la plus populiste de l’extrême-droite jacobine.

Fresque de l’artiste Pascal Boyart, alias PBOY, rendant hommage au mouvement des gilets jaunes inspirée du tableau « Liberté guidant le peuple » d’Eugene Delacroix, à Paris.
Ce dessin, initialement publié par L’Humanité témoigne de ce que l’imagerie, comme le vocabulaire utilisés par le mouvement des « gilets jaunes » se rattachent sans ambiguïté aux thématiques les plus enflammées de la Révolution française.

Pourtant, à l’insu d’eux-mêmes très certainement, car la plupart sont bien incapables d’avoir une pensée structurée sur le sujet, les manifestants qui viennent toutes les semaines dans les centres-villes expriment aussi, plus ou moins consciemment, un message qui n’a pas changé depuis le début du mouvement et qui est le seul, l’unique parmi le foisonnement assez grotesque et protéiforme des revendications exprimées par la populace formant le bataillon dit des « gilets jaunes », qui mérite qu’on l’étudie : le système français de taxation et de dépense publique est aujourd’hui dans une crise existentielle. Il doit impérativement être transformé pour éviter que le pays ne sombre pour de bon.

La crise peut se résumer par quelques chiffres simples.

La dépense publique est plus élevée en France que partout ailleurs en Europe. Elle représente 57 pour cent de la richesse nationale produite chaque année contre 50 pour cent en Italie, 44 pour cent en Allemagne et 41 pour cent au Royaume-Uni.

Cette dépense publique exceptionnellement élevée ne s’explique pas, — à l’exception d’un système de santé bien meilleur et pas plus coûteux que dans les autres grands pays développés, — par des services publics plus remarquables ailleurs, mais par le coût exceptionnel des dépenses sociales : 25 pour cent de la richesse nationale, ou 43 pour cent de la dépense totale.

Parmi ces dépenses sociales, certaines, comme les retraites des gens qui ont cotisé pour cela, sont la contrepartie d’une activité économique. Mais la plus grande partie sert à financer un taux d’inactivité beaucoup plus élevé que dans les pays comparables. Parmi la population en âge de travailler, seuls 65 pour cent travaillent en France, contre 75 pour cent en Allemagne. Si nous avions le même taux d’emploi que nos voisins, il y aurait quatre millions d’emplois de plus en France. On peut estimer l’économie que cela apporterait au budget de l’Etat à 140 milliards d’euros par an, sans compter la richesse supplémentaire créée qui apporterait à son tour de nouvelles recettes – 80 milliards au bas mot (la recette fiscale moyenne est de 40 000 euros par actif, mais nous ferons l’hypothèse prudente que les quatre millions d’actifs supplémentaires auraient une valeur ajoutée égale à la moitié de la moyenne).

Pourquoi y a-t-il tant d’inactifs en France ? Il y a à cela deux principales raisons.

D’abord, parce que le système social est conçu pour cela. De nombreuses aides – allocation au parent isolé, allocations familiales dans certaines configurations, aides aux personnes handicapées quand elles pourraient travailler, aides aux demandeurs d’asile… encouragent les personnes inactives à le rester. Parmi ceux qui profitent du système figurent, bien entendu, des Français de souche, mais aussi beaucoup d’immigrés, ce qui contribue à détériorer les relations entre groupes ethniques en France. Ceux dont on nous a beaucoup dit qu’ils enrichiraient la France représentent souvent, du moins d’un point de vue strictement économique, un coût net.

L’autre raison de la forte inactivité française est la perte régulière de parts de marché à l’étranger. De 2000 à 2017, les exportations françaises de biens et services sont passées de 17 pour cent à 13 pour cent du total des exportations de la zone euro, pendant que la part de l’Allemagne passait de 26 pour cent à 29 pour cent du total. A chaque marché perdu, le nombre des inactifs augmente.

La perte de compétitivité est directement liée au fait que la France a la même monnaie que l’Allemagne, dont l’appareil productif est plus efficace que le nôtre (malgré les efforts importants engagés depuis 30 ans en France) et qui a méthodiquement baissé ses coûts salariaux depuis la fin du siècle dernier. Par rapport à la productivité moyenne, l’euro est trop élevé pour les exportateurs français et ceux du sud de l’Europe, tout en étant trop faible pour l’Allemagne. Méthodiquement et inéluctablement, cela entraîne, année après année, des pertes de contrats à l’export dans les autres pays et des gains pour l’industrie et les services allemands – et donc une augmentation de l’inactivité en France.

La France est donc confrontée à une situation dont il est impossible de sortir sans un changement complet de modèle : trop d’inactifs qui coûtent de plus en plus cher, un Etat constamment à la recherche de plus d’argent, et des payeurs de plus en plus pressurisés qui se révoltent. C’est cette situation, et non les ambitions révolutionnaires ou les discours extrémistes de tel ou tel manifestant, qui explique la persistance du mouvement des « gilets jaunes ». La France qui paie, tout simplement, n’en peut plus.

Il y a bien des moyens de sortir de cette crise, mais aucun de ces moyens n’est facile à appliquer et tous entraîneraient des bouleversements profonds. Quatre scénarios sont aujourd’hui possibles.

D’abord, une solution « à la grecque ». Comme ce fut fait lors de la crise de la dette publique grecque en 2010-2011, la France s’engage dans un programme d’austérité extrême sous contrôle des institutions européennes – c’est-à-dire, en clair, de l’Allemagne. Les services publics sont radicalement réduits ; les salaires baissent de 15 à 20 pour cent ; les prestations sociales sont fortement réduites ; l’effondrement des prix des entreprises attire les investisseurs étrangers ; au bout de quelques années, la France retrouve la compétitivité qui lui permet de regagner des parts de marché à l’étranger. Cette solution a l’avantage de permettre de retrouver un équilibre budgétaire et de préserver l’euro. Une fois l’économie rebasée à la baisse (un effondrement de 20 à 30 pour cent en trois ans), elle repartira à la hausse. Elle a, en revanche, l’inconvénient de risquer de provoquer des mouvements sociaux difficiles à contrôler.

Une autre solution possible est une solution « à l’anglaise ». Comprenant que l’euro est l’une des causes de l’inactivité excessive du pays, les Français votent pour une majorité qui décide d’abandonner la monnaie unique. Le franc s’effondre, d’environ 20 pour cent face à l’euro, ce qui permet de retrouver une compétitivité à l’export. L’avantage de cette solution est que le poids de l’ajustement serait porté de manière égale par tous les Français, qui perdraient à cette occasion une part importante de leur pouvoir d’achat à l’international. Il y aurait donc moins de troubles internes. Mais ce n’est pas une solution idéale pour autant. En particulier, la dette publique française, libellée en euros, augmenterait mécaniquement dans la nouvelle monnaie. Le coup porté au projet européen avec la fin de l’euro augmenterait inévitablement les tensions entre les pays membres.

Une troisième solution est une solution « à la chilienne » : devant des troubles sociaux à répétition, les Français élisent un pouvoir prêt à abandonner pour un temps les principes démocratiques. La baisse de la dépense publique se fait directement au détriment des inactifs. Les troubles qui en résultent, en particulier parmi les immigrés, sont réprimés sans pitié. La baisse du coût unitaire du travail se fait en imposant des mesures qui n’auraient jamais l’accord des partenaires sociaux, comme une régionalisation du SMIC ou une augmentation non compensée de la durée du travail. A la fin d’un tel processus, les équilibres économiques auraient été rétablis, mais la société française serait durablement blessée.

Enfin, quand on observe l’histoire récente de la France, on ne peut pas exclure une solution pour laquelle aucun précédent étranger ne peut être identifié et qu’il faudra donc qualifier de solution « à la française ». Dans cette hypothèse, il est décidé de gagner du temps en lâchant du lest face aux revendications sociales, quitte à aggraver encore dans un premier temps les déséquilibres économiques. Le gouvernement pourrait décider de mesures favorables au pouvoir d’achat et défavorables à l’investissement : augmentation du SMIC, impôts plus élevés sur « les riches » expression employée couramment en France pour désigner la partie la plus productive de la population, qui se trouve aussi être celle qui peut le plus facilement quitter la France, explosion du déficit budgétaire.

Si la France avait sa propre monnaie, une telle solution conduirait immédiatement à un effondrement de la valeur du franc, qui rétablirait les équilibres. Dans l’union monétaire, en revanche, elle aurait pour seul résultat de faire de la France l’homme malade de l’Europe – le pays qui menace, par son incapacité à se réformer, l’équilibre de l’ensemble du continent. Elle finirait donc par provoquer une prise de contrôle de la politique économique française par ses voisins : difficultés grandissantes à financer le déficit, sanctions financières européennes, voire expulsion de la France de la monnaie unique.

Ces quatre scénarios ne sont pas les seuls à être envisageables, mais à moins d’un effondrement social et financier complet (« à la vénézuélienne » ?), la sortie de crise ne peut venir, pour la France, que de l’adoption de l’un d’entre eux ou – plus probablement – d’une solution mixte qui empruntera des éléments à deux ou plusieurs d’entre eux.

Aucun de ces scénarios ne permet d’être optimiste. Ils passent tous par des souffrances économiques durables, avant que les grands équilibres ne soient rétablis et que le pays ne puisse recommencer à créer des emplois. Les seules vraies différences entre eux portent sur :

a. la répartition des coûts de l’ajustement : sera-t-il porté par tous les Français ou par une partie d’entre eux, et si oui, laquelle ?

b. le centre du pouvoir : la sortie de crise sera-t-elle dirigée depuis Paris, ou depuis Bruxelles et Berlin ? et

c. les conséquences en termes de société et de valeur : dans quelle mesure la France parviendra-t-elle à rester une société démocratique, tolérante et ouverte ?

Il y a aujourd’hui trop de tendances contradictoires dans la société française pour faire des prévisions plus précises. Mais une chose est sûre : le fonctionnement actuel de l’économie française est profondément déséquilibré et a atteint les limites de ses contradictions. Quelque chose d’autre se profile, qui sera probablement plus déplaisant et remettra profondément en cause l’image que la France, désormais résolument enfoncée dans la décadence, essaie encore d’avoir d’elle-même.

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