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Contre le libéralisme de moeurs : quelles mesures ?

Un des plus tristes avatars des évènements de mai 1968, même s’il n’a peut-être pas été forcément le plus lourd de conséquences, fut assurément la libération des moeurs, dont certains historiens du mouvement datent le début au moment où, lorsque les garçons réclament de pouvoir se rendre dans les dortoirs des filles de la toute jeune université de Nanterre, ils sont évacués par la police. L’un de leurs représentants, Daniel Cohn-Bendit, lorsqu’il interpelle le ministre François Missoffe sur le désir des jeunes gens de vivre leur sexualité, se verra conseiller d’aller refroidir ses ardeurs dans la piscine. Michel Foucault affirmera, dans Surveiller et punir (1975), une vision, qui deviendra en quelques années dominante au sein de l’establishment français, du rôle de la discipline — définie dès lors comme insupportable — du corps dans le fonctionnement des sociétés bourgeoises pré-soixante-huitardes, que ce soit à l’école, dans la famille, dans l’usine ou dans les prisons. En 1975 également, la revue Quel corps ?, lancée par Jean-Marie Brohm, développe un positionnement radical qui fait « du corps un point central de la critique du capitalisme. » De fait, la libération des mœurs a envahi le quotidien des Français, quel que soit leur âge ou leur condition, et on voit mal Mme Boris Vallaud, qui fut titulaire du même maroquin que François Missoffe avant d’être nommée à l’Éducation nationale, donner le même conseil à ses ouailles.

De telles affirmations sont évidemment aux antipodes de l’acception catholique, dont on peut quand même utilement rappeler qu’elle tient la liberté de l’homme non pour une fin mais pour un moyen : il peut faire un usage bon si les moyens choisis conduisent à l’obtention d’une fin bonne, ou un usage mauvais s’ils n’y conduisent pas ; la liberté morale, ainsi, doit être essentiellement entendue comme relative au bien. Le pape Léon XIII, citant saint Thomas dans Libertas praestantissimum (1888), rappelle que « la faculté de pécher n’est pas une liberté, mais une servitude. »

Cette dichotomie étant rappelée, il n’en demeure pas moins que ces phénomènes ne sont pas apparus ex nihilo à l’époque contemporaine : divorce, unions libres, subordination totale du devenir de l’enfant à naître au bon vouloir de sa mère, accès à la sexualité pour les très jeunes gens, homosexualité revendiquée, aucun de ces sujets n’est nouveau et l’époque des premiers chrétiens, — qui nous ont laissé maints exemples d’un attachement héroïque à cette pureté de corps et d’âme qui conditionne la vision béatifique, — fut même, du point de vue moral, à bien des égards aussi amorale que la nôtre ; pour autant, notre époque innove par rapport à celles qui l’ont précédée en ce que rien de tout cela n’est aujourd’hui considéré comme tabou dans les sociétés occidentales ; on peut même considérer qu’avec la loi Taubira tous ces sujets ont désormais été consacrés par un cadre juridique propre.

Soulignons d’abord, en toute objectivité, qu’il y a une part, — mais une part seulement, — d’inévitable dans ces évolutions, car la radicalisation politique caractérisant la fin des trente glorieuses n’est pas seule à l’œuvre : c’est aussi la fin des régimes démographiques anciens, avec leur mortalité infantile élevée, qui a mécaniquement entraîné un bouleversement des comportements dans le monde développé, conduisant notamment la majorité des couples à limiter volontairement le nombre de leurs enfants, avec des conséquences dépassant de beaucoup le champ de la seule démographie.

Soyons réalistes, ensuite : la libération des mœurs est perçue par l’immense majorité de l’opinion comme irréversible et même, pour de très nombreux Français, comme bénéfique. Pourtant, c’est peu dire qu’elle soumet la morale traditionnelle de l’Église à très rude épreuve. De longue date ébranlée déjà par le rétablissement, dès 1884, du divorce par la Troisième République, la morale bourgeoise, — dans les fondements de laquelle l’Église avait conservé après la Révolution une influence considérable quoique teintée de conformisme et d’hypocrisie, — avait préservé l’essentiel des apparences pendant toute la première moitié du XXe siècle. Pourtant dès la publication de Rerum novarum en 1891 et, plus particulièrement encore, depuis celle de Humanae vitae en 1968, certaines positions morales du magistère romain ont été contestées avec violence et ampleur au sein même de l’Église. Le questionnement le plus brûlant est sans doute celui qui s’interroge sur la nature et le rôle concret du magistère ecclésial en matière de morale et, davantage encore, sur l’intégration de la loi naturelle [1] dans le discours magistériel. En effet, l’application pratique du principe selon lequel le magistère s’exerce de fide et moribus se révèle délicate, à l’époque contemporaine, dès lors que, sur un sujet précis, une question morale déterminée ne bénéficie pas suffisamment de l’éclairage de la Révélation. Et, de fait, le magistère est bien incapable d’interpréter la rationalité de notre nature créée avec la même immédiateté que la Révélation, d’où la nécessité pour lui de s’appuyer, sur certains sujets concrets, sur la science voire la philosophie.

Sans s’attarder indûment sur ces considérations, on peut quand même esquisser les contours de ce que recouvre précisément l’articulation entre loi naturelle et nature humaine et les appliquer au contexte né de la crise post-soixante-huitarde :

  • la loi naturelle, qui existait au cœur de l’homme, avant la chute, en toute clarté, a été obscurcie par le péché ;
  • dans l’accomplissement des préceptes, seule vaut l’intention qui doit être de charité, soutenue par la foi ; en dehors de ce mouvement de foi et d’amour, des actes objectivement bons sont en réalité viciés [2] ;
  • enfin, comme être raisonnable, l’homme participe, comme le rappelle saint Thomas, à la propre liberté de Dieu [3], posant ainsi la double question — au cœur de la crise morale contemporaine — de l’autonomie de la nature humaine, d’une part dans sa relation au Créateur, d’autre part par rapport aux autres créatures.

La réconciliation de l’homme désormais toujours pécheur avec Dieu passe nécessairement, dans la vraie religion, par la voie sacramentelle, instituée par Notre Seigneur Jésus-Christ pour être le canal de Sa grâce sanctifiante. Or, on l’oublie trop à notre époque hypermédiatisée, qui voit chaque individu mis au défi de se justifier en permanence et très publiquement de chacune de ses actions, les sacrements de l’Eglise nous sont administrés dans des conditions éminemment respectueuses de l’autonomie précitée de notre nature par rapport à Dieu et au prochain et donc caractérisés par une certaine discrétion, d’une part, et un devoir de réserve et même de secret s’agissant du sacrement de pénitence, de l’autre. Ne sort de ce périmètre que le cas, en principe exceptionnel, des pécheurs dont la faute serait à la fois grave, notoire et obstinément répétée.

Est-il nécessaire d’aller plus loin ? Certains observateurs se sont interrogés sur l’opportunité, pour le magistère, de se pencher aussi publiquement et explicitement, comme Paul VI choisit de le faire dans Humanae vitae, sur des questions touchant par leur nature à l’intimité de la personne et que l’Église avait jusque là, pour l’essentiel, confinées dans le périmètre de la relation entre pénitent et confesseur. Dans le même registre, on peut contraster l’approche, empreinte de discrétion, choisie dans instruction Religiosorum institutio de Jean XXIII (1961) qui renvoie au confesseur (et donc au for interne) la responsabilité de se prononcer sur l’aptitude des candidats à l’ordination [4] et celle, qui vise le même but mais de façon plus explicite [5], — ne serait-ce que dans son titre, — de l’instruction de la Congrégation pour l’Éducation catholique sur les critères de discernement vocationnel au sujet des personnes présentant des tendances homosexuelles en vue de l’admission au séminaire et aux Ordres sacrés de 2005.

Car ce qui constitue en définitive la défaite la plus regrettable, pour les catholiques, ce n’est pas tant la libération des mœurs qui n’a inventé aucun comportement que l’humanité n’ait déjà abondamment pratiqué, mais plutôt qu’il soit devenu habituel en leur sein et perçu comme normal d’aborder, parfois de façon très crue, ces questions.

En laissant déborder ce qu’on appelle désormais les « questions de société » du for interne où l’Église les avait sagement cantonnées, tout en marquant très nettement ce qu’il fallait en penser sur le fond [6], les catholiques commettent peut-être une erreur stratégique. Là où les premiers chrétiens témoignaient de leur foi en subissant le martyre, pour finir par convertir l’Empereur et l’État par la beauté manifeste de ce témoignage de foi et de vertu, nous avons choisi de grossir les rangs de la Manif pour tous. Non que cette dernière n’ait pas son utilité, mais cette forme moderne de témoignage nous fait courir des risques de deux ordres : d’abord, en ne faisant porter le débat que sur le cadre de la loi naturelle, nous négligeons notre devoir de mettre en avant les vérités de la foi surnaturelle, donnant ainsi l’impression à ceux qui nous voient défiler que le catholicisme se réduit à une marotte, qu’ils jugent étriquée et incompréhensible ; ensuite ce choix nous expose au reproche, pas toujours infondé, de choisir les sujets de débat qui nous arrangent et donc d’une certaine hypocrisie. Combien de divorcés remariés et de familles recomposées dans nos rangs ? Le rétablissement du divorce, qui concerne une famille sur deux, en 1884, n’a-t-il pas fait bien plus de mal à nos familles que la loi Taubira ? Qui manifeste pour son abrogation ?

Il a été donné à l’auteur de lignes d’assister, passablement embarrassé, à une prédication dans une célèbre église parisienne lors de laquelle fut évoqué en détail le péché contre nature, devant plusieurs milliers de catholiques très pratiquants, comprenant de nombreux jeunes enfants. Qu’une telle chose soit même possible aurait été impensable il y a encore dix ans et donne la mesure de notre échec devant le défi soixante-huitard : échec qui est la conséquence de l’incapacité de l’Église contemporaine à décliner en direction du monde, comme elle savait encore le faire avant 1968, une mise en œuvre du devoir de charité adaptée à chaque circonstance, ce qu’elle avait toujours su faire jusqu’alors, finement et discrètement, — en donnant la priorité au for interne du confessionnal. Le prédicateur en cause ci-dessus se trouve être un saint prêtre et un remarquable confesseur : qui le sait, pourtant, que ce soit parmi ceux qui l’applaudissent, ou ceux qui condamnent sa supposée bigoterie ?

Il faut être lucide : ceux dont nous déplorons l’immoralité ne s’en détourneront que s’ils se convertissent ; et ce n’est pas en manifestant que nous avancerons vers ce but, si nous ne montrons pas le bon exemple et si nous n’expliquons pas qu’une vie ordonnée à la loi naturelle est un moyen et non une fin, puisqu’elle est le fruit d’un cœur attentif au don surnaturel de Dieu : la vie éternelle.


[1L’autorité de l’Église en matière de foi et de mœurs s’étend également au domaine de la loi naturelle. « Aussi quand il s’agit des prescriptions et des avis que les pasteurs légitimes […] promulguent en matière de loi naturelle, les fidèles ne doivent pas invoquer l’adage : « Tant valent les raisons, tant vaut l’autorité. […] C’est pourquoi celui que ne convainquent pas les arguments apportés par une ordonnance de l’Église garde malgré tout l’obligation d’obéir. » (Pie XII, Allocution aux cardinaux et évêques au lendemain de la solennité mariale, 2 novembre 1954, dans Doc. Cath. 51 (1954) 1433.) La justification de cette attribution de compétence est théologique : il existe un lien théologal entre la Révélation et la loi naturelle, entendue comme la création, car le même Dieu s’y révèle de deux manières analogues. Une telle voie met en lumière l’unité du dessein de Dieu dans l’histoire du salut. Cette articulation ne paraît pas contredite dans le magistère postconciliaire où elle est esquissée plus sobrement, dans Lumen gentium, 25. Paul VI, enfin, dans Humanae vitae, voit en saint Pierre et les Apôtres « les gardiens et interprètes authentiques de toute la loi morale, non seulement de la loi évangélique, mais encore de la loi naturelle, expression elle aussi de la volonté de Dieu. » (HV, 4)

[2P. Rémy, Foi chrétienne et morale, Paris, 1973, pp. 135-137

[3P. Rémy, op.cit., p. 137.

[4RI, XVI-XVIII.

[5Pour autant, contrairement à ce qui est parfois affirmé, cette seconde instruction ne barre pas systématiquement la porte du séminaire aux jeunes gens homosexuels, mais seulement à ceux « qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. » La référence explicite, dans un texte de cette solennité, publié sous l’autorité de Jean-Paul II, à ce dernier terme, qu’on a à tort accusé le pape actuel d’avoir utilisé pour la première fois, laisse au demeurant pantois.

[6« Quels sont les péchés dont on dit qu’ils crient vengeance devant la face de Dieu ? — […] 2°) le péché impur contre l’ordre de la nature. […] — Pourquoi dit-on que ces péchés crient vengeance devant la face de Dieu ? — On dit que ces péchés crient vengeance devant la face de Dieu, parce que l’Esprit-Saint le dit, et parce que leur iniquité est si grave et si manifeste qu’elle provoque Dieu à la punir des plus sévères châtiments. » (Cathéchisme de S. Pie X, Grand cathéchisme, Les principales vertus, chap. VI : Les vices et les autres péchés très graves).

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