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Aylan, ou l’orchestration médiatique à des fins idéologiques d’une tragédie

Dort-il ? Non. Il est mort. Noyé, nous apprennent les articles de presse qui ont diffusé cette photo.

Instinctivement, la première réaction d’un père ou d’une mère est alors de penser qu’il aurait pu s’agir de son enfant, et l’émotion nous envahit.

La photo du jeune enfant syrien noyé modifie-t-elle votre vision de la crise des migrants ? Posée crument et abruptement par Le Figaro, la question reçoit 82 % de non en réponse. Il serait trop facile d’accuser les français d’être insensibles. Si tant de lecteurs ont répondu non, c’est parce qu’à l’émotion provoquée par la photo du petit Aylan succède peu après le malaise : la manipulation médiatique à des fins idéologiques du jeune enfant n’est que trop flagrante.

Tout d’abord parce que la synchronisation de la publication de cette photo dans différents journaux d’Europe interroge ; parce que le parcours de la famille du petit Aylan est plus complexe que ne le racontent les médias français ; enfin, parce que cette manipulation d’une tragédie à des fins politiques met en pleine lumière l’ensemble des contradictions de ceux qui tentent d’en profiter.

L’orchestration médiatique et idéologique d’une tragédie

L’image est forte, personne ne peut le nier. Et la réaction violente, immédiate et normale est de vouloir s’écrier « Comment peut-on tolérer cela ? Il faut que cela cesse ! »

Comme le rappelait un ami, il y a deux choix devant une mort tragique : « prier ; ou faire son cinéma pour se faire remarquer ou en profiter politiquement ».

Une grande partie de la classe politique et médiatique européenne semble avoir choisi la deuxième solution. Comprenons-nous bien, il n’est aucunement interdit d’être profondément ému par cette tragédie, d’en dénoncer le déroulement ou de fustiger les causes de l’exode de tant de migrants. Mais l’utilisation médiatique à des fins politiques et idéologiques de l’image d’un mort est indécente.

La diffusion, tellement synchronisée qu’elle semble orchestrée, de cette photo interroge. Il serait d’ailleurs naïf de croire qu’une grande partie de la population ne se rend pas parfaitement compte de cette manipulation.

Au delà du caractère indécent, voir malsain d’une telle utilisation, ce genre de manipulations de l’émotion est profondément dangereuse.

Dangereuse d’abord parce qu’elle met à long terme en danger les réfugiés eux-mêmes. Lassés de tant de manipulations médiatiques, les personnes qui se rendent compte de la grossièreté de cette instrumentalisation vont souvent, en réaction (une sorte d’auto-défense face à la manipulation de l’émotion pourrait-on dire), rejeter plus profondément encore l’idée de tout accueil de réfugiés dans leur pays. Cette manipulation médiatique répétée va contribuer à durcir les cœurs face aux tragédies qui se jouent actuellement au Moyen-Orient.

Dangereuse aussi, car si ce processus d’indignation générale marche dans un sens, il peut aussi être utilisé pour diriger cette indignation vers n’importe quel autre but. Que se passera t-il quand d’autres diffuseront (à défaut des médias, sur les réseaux sociaux et les différents sites d’information parallèle) la photo d’une petite fille violée et tuée par un migrant ? Ayant usé et abusé de ce même procédé, les médias seront bien en peine d’expliquer pourquoi celui-ci était acceptable pour leur camp mais non pour un autre.

Dangereuse ensuite, car jouer sur l’émotion avec des images d’une grande violence est un exercice extrêmement dangereux. C’est une façon d’agir qui conduit à résonner dans l’immédiat, dans l’émotionnel, dans l’instinctif et non dans la durée, dans le rationnel et le construit. Incapable de convaincre leurs populations d’accueillir sans cesse plus d’étrangers, les médias et les politiques semblent en être réduit à jouer des coups médiatiques et émotifs pour assoir leurs agendas idéologiques. La profonde méfiance, l’inquiétude et le ras-le-bol des français sont légitimes. Ne pas le comprendre est aussi absurde que ne pas voir l’immense précarité de certains réfugiés. Refuser d’aborder les problèmes de fond ne ferra que faire empirer ce rejet des populations tout en laissant les migrants sans secours.

Il est dangereux enfin d’utiliser une telle image pour en faire une tentative de coup médiatique sans connaitre en profondeur les détails de la tragédie qui s’est jouée. Là où les choses se compliquent en effet, c’est que cette tragédie est plus complexe que ce que les médias ont choisi de présenter de prime abord.

Une tragédie plus complexe qu’il n’y parait

La mort d’un enfant innocent est toujours une tragédie. Il convient de rappeler que non seulement Aylan, mais aussi son grand frère, leur mère, trois autres enfants et 6 autres personnes sont morts cette nuit là.

« La famille du petit Aylan, d’origine kurde, était native de Kobané, dans le nord de la Syrie, mais vivait depuis quelques années à Damas, où le père était barbier. Quelques mois après le début de la guerre civile syrienne, en 2011, le ménage prend la route d’Alep puis, fuyant à nouveau les combats qui s’intensifient, se réinstalle à Kobané. Lorsque les miliciens de l’organisation Etat Islamique (EI) s’avancent vers cette cité, ils font partie des milliers de ressortissants syriens, essentiellement kurdes, qui traverseront à pied la frontière turque, située à quelques dizaines de mètres au nord de Kobané. Lorsque la ville est reprise par les forces kurdes au début de l’année, la famille Kurdi tente un retour après trois ans d’exil en Turquie, et revient à Kobané, selon un journaliste local interviewé par la presse turque. Les combats sporadiques qui éclatent en juin avec les forces de l’EI convainquent Abdullah et Rihana de repartir avec leurs deux enfants » (Le Monde).

C’est précisément là que les choses se compliquent. La “réacosphère” répond alors à cette instrumentalisation médiatique par une contre-offensive, se basant sur ces mêmes témoignages diffusés à l’envie par toute la presse. Et pointe du doigt les ambigüités de ce drame qui s’est joué en mer entre Bodrum (en Turquie) et Kos (en Grèce).

Les présentant comme fuyant la guerre et les combats, Le Monde oublie de préciser que la famille était revenue vivre en Turquie depuis près d’un mois, loin, donc, des violents combats de Kobané ; chose que précise de son coté certains articles de la presse anglo-saxonne. La famille était-elle vraiment menacée directement par la guerre puisque vivant depuis environ un mois en Turquie, et y ayant vécu une bonne partie de ces trois dernières années. ?

Se basant sur plusieurs témoignages, on apprend aussi que le père d’Aylan était vêtu d’un gilet de sauvetage, mais que visiblement ni sa femme ni les enfants n’en possédait [1]. Il y aurait de même beaucoup à dire sur la responsabilité des passeurs qui mettent à flot des bateaux délabrés sans aucune sécurité tout en faisant payer une petite fortune (4000€) à ceux qui tentent de rejoindre l’Europe.

Dans un entretien vidéo diffusé par la presse anglaise (et cité par ailleurs par le Wall Street Journal que l’on ne peut accuser de vouloir faire le jeu de l’extrême-droite...) la tante d’Aylan déclare qu’Abdullah (le père d’Aylan) essayait de rejoindre l’Europe pour donner un futur meilleur à ses enfants et y faire réparer ses dents endommagées.

Ceux qui instrumentalisent la photo d’un enfant mort sont ici bien mal placés pour dénoncer ceux qui soulèvent les ambigüités de cette tragédie.

Les contradictions politiques et l’hypocrisie d’une gauche coupable

Pourquoi est-il ici normal et autorisé de diffuser l’image d’un mineur mort, alors qu’il était choquant et anormal de diffuser celle d’un terroriste pieds nus et menotté ? Tous les médias français recevront-ils une mise en garde du CSA identique à celle reçue lorsque les images de Vincent Lambert – bien vivant pourtant – avaient été diffusées ?

Pourquoi les images des enfants des Chrétiens d’Orient qui furent tués (parfois atrocement) par l’État Islamique n’ont-elles pas fait la Une des journaux européens ? Pourquoi ces autres morts, toutes aussi atroces, pourtant commises de manières volontaires (contrairement à cette noyade) sur des enfants chrétiens ou yézidis n’ont-elles pas le même retentissement ? Comment expliquer l’hypocrisie sans limite des Décodeurs du Monde qui, voulant “décoder” la réaction d’une partie de l’opinion contre cette manipulation médiatique, vont jusqu’à flouter les photos de prisonniers de l’état islamique brulés vifs ? [2]

Il n’est pas question ici d’appeler à une surenchère médiatique à coup d’images "chocs". Ceux qui s’y prêtent, d’un côté comme de l’autre, devraient bien se rappeler qu’ils utilisent justement des méthodes qu’ils dénoncent réciproquement dans l’autre camp. La véritable hypocrisie est que l’utilisation de cette photo a pour but de focaliser l’attention sur les migrants se dirigeant vers l’Europe (et sur leur mort dont les européens deviendraient, on ne sait trop comment d’ailleurs, responsables) et non sur les milliers de morts tués lors des combats avec l’EI, combats qui provoquent ces mouvements de populations. Il s’agit ici de focaliser l’opinion sur l’accueil des immigrés, et non sur la nécessaire éradication de l’État Islamique.

La seconde hypocrisie est celle de ceux qui prônent l’accueil des migrants (la gauche pour ne pas la nommer) tout en étant la première à ne pas les accueillir chez eux et qui détourne les yeux devant ces SDF nécessiteux qui vivent aux coins des rues de leurs beaux quartiers. Ce sont ces mêmes qui prônent l’accueil de l’autre, mais surtout pas dans leurs quartiers, dans leurs immeubles, dans leurs villages. Il n’y a pas plus hypocrite que cette gauche-bobo qui promeut le vivre-ensemble et la mixité sociale, mais s’empresse de placer leurs enfants dans des écoles privées tout en vivant dans des quartiers privilégiés.

Que dire aussi de ceux qui souhaitent accueillir l’ensemble des immigrés qui se présentent à nos portes mais ne réfléchissent pas au fait que sans actions locales, les drames méditerranéens continueront et les morts, bien plus nombreux, sur ces territoires actuellement en guerre ne cesseront pas ? Sans action dans les pays directement concernés, la mort de cet enfant ne sera que suivie de l’arrivée de plus de migrants, traversant avec les même passeurs, avec les mêmes risques de noyade, et fuyant les mêmes situations...

Que dire des contractions de certains membres de l’Église de France et d’Europe qui ,voulant accueillir tous les migrants, oublient, chose devenue inaudible de nos jours, qu’il faut certes les sauver dans cette vie mais aussi les sauver dans l’autre, c’est à dire leur proposer aussi, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, l’enseignement du Christ ?

L’on pourrait enfin rappeler aussi que tout "buzz" médiatique est par ailleurs un fabuleux filon financier pour les médias. Feront-ils don de tout cet argent gagné pour aider les réfugiés ?

Nous devons accueillir mais ne pouvons accueillir tout le monde

« Assez ! Assez de morts ! » entend-on dans les différents appels qui se succèdent. Mais appeler à accepter tout migrant en Europe, sans rien changer à la situation actuelle est se condamner à ne faire que les multiplier. Les passeurs continueront ce trafic qui leur rapporte des milliards, multipliant les bateaux ; les réfugiés continueront d’arriver ; les drames de se produire en méditerranée… Et ce faisant, ces autres drames, bien plus nombreux, que sont les morts, qui tombent sous les balles ou les lames des islamistes continueront dans un silence médiatique méprisant ; ces morts ne pouvant servir la cause idéologique que les photos d’Aylan peuvent justifier.

Ceux qui prônent une mondialisation à outrance et l’ouverture de toutes les frontières devraient aussi réfléchir à cette intervention, aujourd’hui même, du père d’Aylan demandant aux pays arabes, et non aux européens, qu’ils apportent leur aide. Il est urgent de réfléchir à l’aide (ou plutôt son absence actuelle) que les pays du Golfe, devraient apporter à ces populations bien plus proche de leurs pays qu’elles ne le sont de l’Europe de l’Ouest. Ces derniers jours, les réseaux sociaux tunisiens, turques ainsi que ceux d’autres pays arabes se sont emplis d’indignation face à l’inaction de ces riches émirats.

Nous devons accueillir mais nous ne pouvons les accueillir tous. Dire cela, c’est mécontenter tout le monde. Pourtant, s’il est clairement impossible d’accueillir tous ceux qui voudraient venir en Europe, il est tout aussi impossible de rester à suivre de loin ce qui se passe actuellement là bas-sans agir.

Accueillir avec discernement c’est faire une chose que la gauche refuse : faire le tri au sein des migrants entre les clandestins et les réfugiés (on notera par ailleurs que Canberra se dit confortée dans sa politique migratoire par ce nouveau drame). Refuser cette solution (pourtant cohérente et humaine) comme le fait la gauche, les médias et tous ceux qui s’expriment actuellement ne fera qu’alimenter et renforcer le rejet des européens face à tout migrant. Il faut prendre pleinement conscience de ce qu’implique une telle mesure : seuls ceux qui sont réellement en danger dans leurs pays doivent être accueillis. Pour qu’une telle politique puisque fonctionner cela implique d’expulser réellement ceux qui doivent l’être au regard de la loi (chose qui n’est actuellement pas faite). De plus il faut afficher clairement les règles des pays d’accueil. Ceux qui choisiraient alors de ne pas les respecter seraient renvoyés (question par ailleurs développée avec tact par Dom Louis-Marie dans un récent éditorial du Barroux).

Mais un tel accueil nécessite aussi de réfléchir dès à présent pour mettre fin à cette exode (ce qui implique à la fois de mettre fin à l’état islamique, ce qui serait probablement moins couteux que d’accueillir à long terme tous les migrants qui pourraient arriver, et d’oser remettre en cause le positionnement occidental face à Bachar Al Assad, la France et d’autre pays ayant contribué à armer les milices islamiques syriennes...) et préparer aussi, une fois le conflit terminé, le retour de ces demandeurs d’asile (il est bon en effet de rappeler que le statut d’asile est fait pour être temporaire et non pour devenir un accueil permanent). Tout cela implique donc, dès maintenant, de dire clairement aux demandeurs d’asile qu’ils retourneront, le conflit terminé, dans leur pays ; de mettre fin à ces appels d’air que sont l’assistanat de nos différents pays européens ; et de réfléchir, dès maintenant, à la mise en place complète de ce processus de retour de ces populations d’immigrés présents actuellement et qui continuent d’arriver (en reconduisant ceux qui ne sont pas concernés par l’asile politique, tout en préparant le retour de ceux qui en bénéficie légitimement).

Seulement à ces conditions pourrons-nous réussir à accueillir ceux qui en ont véritablement besoin sans mettre en danger l’avenir de nos pays européens et sans provoquer une réaction des populations européennes qui conduiraient à des conflits entre “réfugiés” et populations autochtones.


[1Voir ici et ici.

[2On notera par ailleurs que l’article ne répond aucunement aux différents points problématiques soulevés précédemment dans notre article…

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