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A propos du déconfinement

Obsolescence programmée des contacts humains

La Providence et un goût prononcé pour le roman réaliste ont fait qu’au moment où a été décrété le confinement, j’étais plongé dans la lecture d’un roman de Michel Houellebecq, La possibilité d’une île. Houellebecq y dépeint un avenir peuplé de clones, des hommes améliorés et enfin libérés des faiblesses, des névroses et des doutes de leur souche originelle, les humains du XXIe siècle. Ces néo-humains vivent dans un monde basé sur la séparation physique totale : confinés dans leur logement hautement fonctionnel, ils n’ont de contacts avec les autres néo-humains que limités et virtuels, et orientent leur activité mentale vers la connaissance pure, à l’abri du trouble comme du désir.

En décrivant ces individus confinés dans leur cellule, n’ayant que quelques contacts par ordinateur, Houellebecq touche du doigt une des caractéristiques majeures de la postmodernité : l’obsolescence programmée des rapports humains. Comment s’étonner dès lors que dans une lettre adressée à France Inter, Houellebecq explique qu’il est stupide de dire qu’après le confinement, « rien ne sera jamais plus comme avant » ? Au contraire, dit Houellebecq, tout sera exactement pareil, « en un peu pire ». Vidéo à la demande, paiement sans contact, télétravail, achats par Internet, réseaux sociaux : tout était déjà en place pour rendre caducs les rapports humains.

C’était déjà le cas pour la sexualité : l’union séparée de la procréation, l’acte conjugal amputé de la transmission de la vie, ne peuvent qu’aboutir à la chosification et à l’exploitation du corps, la médiatisation du SIDA étant là pour nous habituer à l’idée que la sexualité peut être dangereuse et même mortelle, et pour développer une mentalité contraceptive. Notre société n’est hypersexualisée que dans l’image, dans la représentation. La pornographie et les Eros Center sont autant le signe d’une sexualité libérée et décomplexée que les Mc Donald’s et les fast-foods sont le signe d’une bonne gastronomie.

Déconfinement et ingénierie sociale

Cinquante-cinq jours de confinement avec un rappel quotidien du nombre de morts et d’hospitalisés à cause du Covid-19, c’est un temps suffisant pour nous entretenir dans l’idée que l’ennemi, ce n’est plus l’islamiste, mais le porteur sain : l’autre qui, potentiellement, par une poignée de main ou par une trop grande proximité, peut me refiler le virus. La peur de tomber malade et de bouffer les pissenlits par la racine dans une société sans Dieu, où l’on ne croit pas plus aux lendemains qui chantent qu’à la vie éternelle, c’est l’idéal pour imposer une domination.

Car c’est bien de domination qu’il s’agit. On entend parler de crise à tout va : crise sociale, crise politique, crise économique, crise de l’insécurité, crise technologique, crise écologique, crise alimentaire, crise sanitaire, crise de l’éducation, etc. Comment expliquer cette convergence des crises ? Outre le fait que l’idée de crise est une partie intégrante de la science économique, comme le montrent les cycles de Juglar et de Kondratieff, il faut surtout rappeler que les crises sont intrinsèquement liées à la postmodernité. Ce n’est pas que la postmodernité est en crise, ce qui revient à dire que les crises sont purement conjoncturelles ; c’est que la postmodernité est un régime de crise, ce qui revient à dire que les crises sont structurelles à la postmodernité.

En temps de crise, non seulement les issues sont incertaines, mais aussi et surtout, il est clairement impossible de gouverner. Une crise ne se gouverne pas, elle se gère. Nos dirigeants ne sont pas des gouvernants, ce sont des gestionnaires. Leur œuvre n’est pas de la politique, mais de l’ingénierie sociale. L’ordre social en temps de crises n’est qu’apparent. Nous faisons face en vérité à un véritable désordre organisé.

Dans cette configuration, entre l’homme en qui demeure quelque chose de permanent, l’être, et la société postmoderne, basée sur un régime de crises permanentes, le conflit est inéluctable. Cette postmodernité repose sur ce qu’on appelle une « injonction paradoxale », c’est-à-dire une incitation à obéir à deux ordres dont l’obéissance à l’un empêche l’obéissance à l’autre. L’anthropologue Gregory Bateson, à l’origine de cette idée, donne l’exemple d’une mère qui demanderait à son fils : « Tu ne m’embrasses pas ? » et qui, son fils s’approchant pour l’embrasser, réagit par un mouvement de raideur et de recul [1].

Comment en effet ne pas céder à la panique, continuer à vivre normalement tout en observant les directives de l’OMS et en restant confiné chez soi ? Quant au déconfinement, écoutons Macron lui-même : « Le déconfinement propose une injonction paradoxale, retrouver la liberté mais avoir peur du virus ». Autrement dit, le déconfinement sera la poursuite du confinement par d’autres moyens, avec une réglementation plus contraignante et plus coercitive que pendant le confinement. Ce qui amènera à susciter un authentique malaise au sein d’une population déjà divisée et fragmentée. C’est l’art de gouverner par la crise.

Vers la gouvernance globale

Mais pourquoi gouverner ainsi ? Dans quels buts ? Imposer une gouvernance globale, un « nouvel ordre mondial » dont des intellectuels comme Jacques Attali ou Yuval Noah Harari, chantres du mondialisme, nous rebattent les oreilles régulièrement.

Pour Harari, historien israélien et auteur des fameux Sapiens et Homo Deus, la seule manière de sortir de la crise sanitaire sans tomber dans le laxisme ou dans la surveillance généralisée, c’est que la population, bien informée et soucieuse de sa santé, accepte de se soumettre à de nouvelles contraintes. En d’autres termes, nous devons accepter, pour notre bien, que notre température corporelle et notre pression sanguine soient surveillées.

Harari écrit ainsi : « L’épidémie de coronavirus est donc un test majeur en ce qui concerne la citoyenneté. Dans les jours à venir, chacun de nous devra choisir entre faire confiance aux faits scientifiques et aux experts médicaux, ou bien croire en des théories complotistes infondées et les intérêts personnels de politiciens. Si nous échouons à faire le bon choix, nous pourrions être amenés à abandonner nos libertés les plus précieuses en pensant que c’est la seule manière de sauvegarder notre santé ».

Pour Harari, la seule manière de sortir de la crise du Covid-19, c’est une meilleure mondialisation. Il va de soi que le confinement n’est pas une parenthèse dans une vie que l’on devrait considérer comme à peu près normale, mais une étape supplémentaire et forcée vers l’instauration d’une gouvernance globale, que l’on nous impose petit à petit. Après tout, le virus n’a pas de frontières !

Sauf que dans la mondialisation libérale, il n’y a pas de place pour tout le monde. Qu’il existe une oligarchie, qui souhaite toujours plus de mondialisme par intérêt du gain, implique qu’il existe des laissés-pour-compte. Comment contenir ces révoltés potentiels ? Par l’éternel panem et circenses, le pain et les jeux. Par ce que le politologue américain Zbigniew Brzeziński appelle le tittytainment, cette idée que quand une majorité d’humains ne sera plus utile à la production automatisée et robotisée, il faudra nourrir les humains pour les rendre léthargiques, comme on apaise un enfant par l’allaitement.

Pour les jeux, de MTV à Netflix, c’est le règne de divertissement permanent, la sérieprenant le pas sur le film pour son caractère chronophage, comme la saga littéraire prend le pas sur le roman. Pour le pain, le « revenu universel » semble tout trouver, ce qui explique les débats actuels, ce qui explique aussi pourquoi il fascine tant les apôtres de l’intelligence artificielle et de la robotique : Elon Musk, Mark Zuckerberg, la Silicon Valley, …

Face à une récession économique qui n’a pas attendu la venue du Covid-19 et du confinement pour devenir inéluctable – le coronavirus devenant le nouveau bouc-émissaire –, cette allocation universelle remplacera les salaires en plein effondrement et le chômage, au nom de la liberté pour chacun de choisir sa vie…

Et pour défendre ce nouveau paradigme social, cette nouvelle dissociété, comme dirait Marcel de Corte (De la dissociété), on peut déjà compter sur Nicolas Hulot, apprécié par les braves gens pour sa simplicité et son amour des animaux et de la planète, avec sa fameuse opération marketing « Le temps est venu ». La stratégie étant de faire passer ce nouveau paradigme technocratique pour une saine remise en cause de nos mauvaises habitudes d’antan et par le souci de l’urgence écologique.

Où l’on retrouve Michel Houellebecq

Ce petit détour par le politique me permet de revenir à la question de l’obsolescence programmée des contacts humains. Dans un ouvrage publié en 2007, Amours, qui retrace l’histoire des relations hommes-femmes, Jacques Attali explique que dans l’avenir on assistera à une nouvelle forme de relations, que par analogie avec le networking il appelle netloving.

On distinguera ainsi « le polyamour, où chacun pourra avoir, en toute transparence, plusieurs partenaires sentimentaux séparés ; la polyfamille, où chacun appartiendra ouvertement à plusieurs foyers ; la polyfidélité, où chacun sera fidèle à tous les membres d’un groupe aux sexualités multiples ».

De la légalisation progressive de la contraception et de l’avortement à la loi sur le mariage pour tous, de la famille recomposée à la famille monoparentale, la famille est devenue une organisation comme une autre, à tel point que, à côté d’une désaffection pour le mariage, on ne parle plus tant de famille que de « projet parental ».

Dans ce même livre, Jacques Attali explique que l’on se libérera enfin de la contrainte de la naissance par les voies naturelles au profit de naissances dans des matrices animales ou artificielles. Par où l’on voit que les délires technologiques, objet du livre de Michel Houellebecq, La possibilité d’une île (et le confinement des futurs clones), ne sont peut-être pas tant éloignés que ça des délires technologiques des apologistes de l’intelligence artificielle : Bill Gates, Laurent Alexandre, Jacques Attali, Yuval Noah Harari, et j’en passe. On comprend également pourquoi le président Macron lui-même a expliqué que le 11 mai ne signifiait pas un retour à la normale, mais bien « une nouvelle étape ». Une nouvelle étape vers quoi ? Bonne question…

Il suffit de se balader dans la rue, d’aller faire ses courses et de voir l’état actuel des classes d’école, pour se rendre compte de l’ambiance profondément malsaine qui règne. C’est à se demander si toutes ces mesures, confinement et déconfinement progressif, ne seraient pas une vaste entreprise de démoralisation du peuple français. Le déconfinement organisé et les nouvelles réglementations hygiénistes seraient-il une étape supplémentaire vers un monde sans contacts humains, vers un monde post-humain ? L’avenir nous le dira...

Alexandre Tricasse

[1Dans Vers une écologie de l’esprit, trad. de l’anglais, Seuil, 1990

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