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Les Réparatrices

26 octobre 2011 Tancrède

« Ils dirent : “Seigneur, voici deux épées.” Et il leur dit : “Cela suffit”. » Luc, 22:38.

Sancte Michael Archangele,
Defende nos in proelio ;
Contra nequitiam et insidias diaboli esto praesidium.
Imperet illi Deus, supplices deprecamur :
Tuque, Princeps militiae Caelestis,
Satanam aliosque spiritus malignos,
Qui ad perditionem animarum pervagantur in mundo,
Divina virtute in infernum detrude.
Amen

En guise de diptyque aux Diaboliques.

« Le chemin du Christ, rappelle ici Paysan breton, n’était pas pavé de roses, mais d’épines et de sang ». Doit-on pour autant pousser l’imitation du Christ jusqu’à oser prétendre qu’à travers Lui souffrant, nous devenons le Christ ? Souffririons-nous autant que Lui pour ne Le pouvoir défendre ? Non, il faut relire à ce sujet la Somme théologique (IIIa, Q.46, art.6). Lui seul fut crucifié, et se laissa crucifier pour nous. Nous avons les mains libres, Il nous les a laissées telles. Et il en fut ainsi, afin que nous Le défendions. La figure du Christ subit aujourd’hui des outrages. Encore. Mais ils sont plus fréquents et plus terribles en violence, ils humilient à répétition l’immense communauté chrétienne qui, dans sa tristesse, devrait surmonter ses dissensions et s’élever d’une seule voix contre l’irrespect et la haine. Or, quand bien même leurs motifs communs de désespoir devraient les porter spontanément à la domination du monde et à la mise en place d’un royaume meilleur, catholiques, orthodoxes et protestants sont plus divisés que jamais et davantage occupés à se quereller entre eux qu’à sauver l’honneur de leur Roi à tous. Ainsi, au lieu de faire front commun contre le blasphème, ils laissent le blasphème courir et préfèrent critiquer les méthodes auxquelles ont eu recourt les rares chrétiens qui ont osé s’y opposer.

La cathosphère, on le claironne partout, est en émoi depuis cet été. Le blasphème d’alors – le Piss Christ d’Andres Serrano – avait été défoncé à coups de masse par quatre jeunes individus d’une vingtaine d’années, toujours recherchés. Cette action radicale avait déjà suscité la polémique chez les catholiques eux-mêmes. Aujourd’hui, c’est Sur le Concept du Visage du fils de Dieu, une pièce de théâtre de Castellucci [1], qui se trouve perturbée par une dizaine de jeunes catholiques – là encore d’une vingtaine d’années notez-bien – de l’Institut Civitas. Prochainement, Golgota picnic [2] aura sans doute droit à une visite musclée, qui créera une nouvelle fois la polémique parmi les catholiques. Mais alors, la débauche, le blasphème, le sacrilège, la parodie, la duplicité, l’idolâtrie : ces six diaboliques resteront-elles toujours impunies ? Pourquoi ne punirions-nous pas, alors même que notre code pénal prévoit de punir les outrages faits aux hommes, les outrages faits au Christ ? Qu’y a-t-il de plus inintelligible qu’une justice qui sanctionne l’offense subie par un homme offensé et qui laisse impunies toutes les violences infligées au Christ ?

Je crois profondément que la polémique n’oppose pas seulement deux visions du catholicisme. Je crois qu’elle oppose en réalité et effectivement un catholicisme ardent d’une part, jeune et dynamique – la génération de Benoît XVI et dans une certaine mesure celle de Jean-Paul II –, un catholicisme de l’avenir qui est aussi le catholicisme primitif et éternel, le catholicisme de la Tradition, et un christianisme mou d’autre part, moderne et déjà vieux, celui de la génération Paul VI, exsangue et fatigué, œcuménique au sens stérile et consensuel [3]. La jeunesse a compris que, et l’essor et la vigueur du sang neuf des traditionalistes de la FSSPX, de la FSSP, de l’IBP, de l’ICRSP et d’une partie de la Curie romaine en témoignent, l’Église doit être ici-bas militante et non pas lénifiante et que la splendeur de la Vérité est souvent terrible. Veritatis splendor. Veritatis terror. Les chiffres du ministère de l’Intérieur en charge des cultes parlent d’eux-même : si Saint-Nicolas du Chardonnet est quantitativement la paroisse catholique la plus dynamique de Paris et de France chaque dimanche, il ne faut pas douter que le catholicisme pratiquant est majoritairement traditionaliste. Mais le catholicisme restant pluriel, il convient qu’il puise dans toutes ses ressources pour que nous remplissions chacun, à notre niveau, notre mission de chrétien.

Remplir sa mission de chrétien

Le combat intellectuel & le triomphe sur l’ignorance

  • Nous devons remarquer, premièrement, que la notion d’« art » a aujourd’hui définitivement cessé d’être réservée aux œuvres qui respectent des critères esthétiques permettant de distinguer les artistes immortels des ratés finis ; au contraire, la notion d’« art » est aujourd’hui pleinement devenue un alibi dont tous les ratés finis peuvent se prévaloir pour faire admettre leurs délires les plus inadmissibles. Dans ces conditions, « l’art », aujourd’hui réduit à la coquille vide et sonore de son beau nom renommé et à l’air inoffensif, est instrumentalisé à des fins presque toujours financières, la beauté dût-elle en périr et l’immoralité triompher : ainsi, ce qui de tout temps, à l’état brut, a répugné les hommes devient « acceptable » sous couvert d’une récupération de ce matériau indigne par l’« art ». Nous sommes ainsi passés de l’art comme idéal – défini par des valeurs extrinsèques-éternelles – à l’art comme cache-sexe à disposition de n’importe quel dément désirant exhiber ses immondices. La maîtrise de l’art n’est plus une condition sine qua non pour être admis au Panthéon des artistes ; il suffit, au contraire, de se revendiquer artiste pour que toutes nos productions soient reconnues comme relevant du domaine de l’art.
  • Deuxièmement, nous devons signaler comment la logique démocratique s’est étendue à ce domaine jadis réputé aristocratique de l’art, et comment sont nées, de là, des « œuvres » tout-à-fait surprenantes. Dans ce nouveau contexte en effet, chacun, gonflé d’orgueil, s’octroie la liberté – qui cesse donc d’être un privilège réservé aux membres de l’Académie – de donner son avis et de produire une critique. Cette démocratisation est d’autant plus vicieuce que les gens, qui sont dans leur grande majorité ignorants des questions difficiles de l’esthétique, cherchent généralement à camoufler la gravité de leurs lacunes intellectuelles sous un verni mondain qui les pousse à vanter avec enthousiasme tout ce qui est dit « art », et même à redoubler d’éloges quand la chose est manifestement laide et crasse, dans la mesure où cela leur permet de paraître intelligents et subtils, là où, en vérité, ils sont tout entier bêtise et lourdeur. La critique contemporaine est donc une critique vulgaire qui cherche à paraître fine et géniale en toutes circonstances : c’est pourquoi cette critique, en quête permanente d’originalité, est très-prompte à s’extasier à la vue d’un étron d’artiste, précisément parce qu’il y a sans doute grand génie derrière cette mystérieuse beauté.
  • Troisièmement, personne ne voit que l’art est devenu l’asile par excellence du vice, car l’art, pour le vulgaire, c’est un autre monde, au mieux inoffensif, au pire utile. Sans doute faudrait-il rappeler que, jadis, l’art était circonscrit au sanctuaire, et aucun lieu, sinon le sanctuaire, ne pouvait prétendre accueillir les formes auxquelles étaient strictement réservées le nom d’art. Or, il semble que, profitant de l’affaiblissement général des pouvoirs vigilants que sont l’Église et le Dogme, des formes nouvelles soient apparues : celles-ci ont usurpé le nom d’art, parodie facile dans un monde bête et profane où l’Opinion est reine ; ces formes nouvelles, donc, ont quitté le sanctuaire et le quittant, elles ont prétendu s’y substituer, devenant par conséquent elles-mêmes leur propre sanctuaire, alors même que le véritable sanctuaire, qui est une structure divine d’accueil, était déserté. Et lorsque l’art se sépara de Dieu et qu’il quitta le chemin du Sens pour se définir à lui seul comme nouvel espace sanctuarisé, autonomisé et affranchi de la quête du Sens, c’est Dieu qui cessa d’être visé par l’art, et c’est la possibilité du monstrueux qui Le remplaça ; cette liberté absolue de tous les possibles qui est au principe de l’art nouvelle définition a cessé d’appeler Art ce qui était Beau, Vrai et Bon (c’est-à-dire tout ce qui devait être) pour appeler art tout ce qui pouvait être. Ces faux sanctuaires sont l’asile de toutes les ignorances, le royaume glorieux et inattaquable de toutes les monstruosités.

Le combat réel & le triomphe sur Satan

Devrions-nous donc nous effacer, nous taire, dans l’espoir que les blasphèmes à répétition, lassés mais laissés impunis ne seront plus une valeur marchande si sûre qu’avant ? Ça s’appelle la collaboration et si vous prônez la modération, je prône le feu, car il n’est pas de vrai combat intellectuel qui ne se prolonge par des actes.

  • La question des méthodes pour lutter contre le blasphème, c’est le débat que les catholiques ne doivent pas avoir, car toutes les méthodes, sauf le crime, sont bonnes. Il est profondément naïf de penser que la prière seule anéantira le blasphème : elle est éminemment utile, et nous prions tous pour réparer les affronts subits et pour continuer à faire tourner le monde. Mais si la conception catholique de la prière consiste à allumer un cierge à chaque fois que Notre Seigneur est bafoué, il y a là quelque chose de malsain. Le catéchisme catholique stipule que les sacrements que nous recevons nous engagent à militer pour la protection de notre foi, si bien que tout catholique baptisé et confirmé est investi d’une mission militante sur terre. Rappelez-vous simplement le jour où le Bienheureux Jean-Paul II est arrivé en France et a déclaré : « France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » N’était-ce pas là une manière de dénoncer l’attitude des Français catholiques, Français avant d’être catholiques, plus fidèles aux lois civiles et anti-cléricales d’une laïcité imposée qu’aux Lois divines et éternelles de Notre Seigneur Jésus Christ ? Soyons avant tout des Catholiques français et agissons ensemble de toutes les manières qui ne sont pas des crimes pour arrêter le blasphème.
  • Je reprends maintenant les éléments essentiels de la réponse de l’abbé Xavier Beauvais (FSSPX), curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, au cardinal André XXIII. Je renvoie donc à son excellente intervention pour la Porte latine : « Indignés mais pas vaincus. » Louis de Bonald qui, comme Platon, et comme Saint-Thomas d’Aquin, n’estimait que la vérité, signalait en son temps qu’elle était, de même que l’erreur, tenue par les modérés comme un « excès ». Il y voit une « faiblesse » à laquelle ils donnent le nom de « modération ». De là vient ce fléau, affirme l’abbé Beauvais, que « certains se croient vertueux en étant modérés ». Or, face aux blasphèmes qui s’annoncent cette modération ne serait, continue-t-il, qu’une « lamentable médiocrité ». Citant le Père Lagrange, il poursuit : « le médiocre prétend réaliser ce que Dieu n’a jamais pu faire. Il veut, dit-il, tout harmoniser ». Or, ce faisant par orgueil aux dépends de la vérité et de la justice, « il s’apprête à tout confondre, ce qui sera tout embrouiller et détruire ». C’est pourquoi si ceux qui appellent ainsi à la modération « témoignent d’une force d’âme admirable pour supporter blasphèmes et irrespect qu’il dépendait d’eux de prévenir », ils « perdent la faculté d’intervenir dans ce qui est de leur devoir ». « Ce n’est pas le courage qui leur manque, mais l’énergie. » Visiblement très inspiré par Saint-Thomas d’Aquin, Xavier Beauvais déclare : « Nous ne pouvons pas être complices de ceux qui par horreur de toute intransigeance se déclarent modérés par principe, au goût plus que modéré pour la vérité et à la haine très médiocre de l’erreur. » Saint Thomas, docteur officiel de l’Eglise catholique écrit en effet dans sa Somme théologique (IIa-IIae, Q.34, art.3, conclusion) : « Haïr chez son frère la faute et ses manquements au bien, relève de l’amour du prochain, car il y a une même raison pour vouloir du bien à quelqu’un et pour haïr le mal qui est en lui. »
  • Nous ne remettons pas en cause la foi de nos frères sous prétexte que leurs réactions ne seraient pas à la mesure des actions perpétrées à l’encontre de Notre Seigneur. Néanmoins, nous pensons que la justice appelle que tout méfait soit puni avec une sévérité adaptée à l’échelle du crime commis. Paysan breton, vous considérez que « s’apitoyer ne signifie pas rester impassible » et vous opposez cette attitude, qui reçoit votre accord, à la « vocifération ». Eh bien je considère que ces deux postures sont passives, car elle ne sont ni efficientes, ni efficaces. À une action qui n’est pas une parole, qui n’est pas une insulte, qui n’est pas un simple blasphème jeté en l’air à la foule, mais qui, au contraire, est un acte réfléchi, pesé, médité, matériellement réalisé, il faut répondre, non par l’oubli et la voix des Anges, mais par le glaive. Qu’est-ce qui soutient, de votre part, une telle position ? Je pense que c’est votre attachement à l’ordre temporel et votre amour du monde. Vous avez encore foi en la société. Vous craignez qu’on ne nous taxe d’extrémisme et qu’on nous marginalise ? Mais que faut-il réellement craindre ? Faut-il redouter d’être écarté du jeu politique ? Nous ne craignons pas cela : nous craignons Dieu et l’Enfer. Les blasphémateurs sont quoiqu’il arrive perdus. Et nous préférons ne plus avoir en ce monde voix au chapitre que de nous voir accusés de Trahison le jour de notre Jugement. Peu importe que notre mouvement soit haï par le monde : c’est le signe de notre élection.
Sancte Michael Archangele,
Defende nos in proelio ;
Contra nequitiam et insidias diaboli esto praesidium.
Imperet illi Deus, supplices deprecamur :
Tuque, Princeps militiae Caelestis,
Satanam aliosque spiritus malignos,
Qui ad perditionem animarum pervagantur in mundo,
Divina virtute in infernum detrude.
Amen

[1en représentation jusqu’au 30 octobre 2011 au Théâtre de la Ville puis du 2 au 4 novembre au 104

[2Le spectacle intitulé « Golgota Picnic » sera à l’affiche du Théâtre du Rond-Point du 8 au 17 décembre 2011. Rodrigo Garcia en est le metteur en scène. De son propre aveu, il s’agit d’un travestissement « absolument impudique » des Saintes-Écritures. Sa thèse ? L’iconographie chrétienne serait « l’incarnation de la terreur et de la barbarie » puisqu’il déclare qu’avec elle « il est normal de violer des petits garçons ». Le Christ « terroriste » y est appelé « el puto diablo ». Et c’est nu que le médiocre Marino Formenti, chef d’orchestre, vient interpréter les somptueuses partitions des « Sept dernières paroles du Christ » du très catholique Haydn. Fin métapoéticien, ce metteur en scène « subversif » a eu l’idée géniale de panser les plaies du Christ crucifié avec des billets de banque et de recouvrir la scène de hamburgers (image subtile de la « multiplication des pains ») pour dénoncer le mercantilisme capitaliste que le Christ aurait mis en place. Ça s’appelle, en psychologie, un transfert : le metteur en scène dont l’appas du gain l’avilit jusqu’aux trottoirs de la bassesse, jusqu’aux caniveaux où il plante ses crocs d’avare, vilipende par transfert la logique dont il se sert en réalité pour faire sa pub. Et si vous avez le malheur de vous en indigner, voici sa réponse : « Mes pièces sont toujours mal reçues. Une bonne partie du public est bête… »

[3Un avis différent a ici-même, dans Le Rouge & Le Noir, été exprimé sous la plume de « Paysan Breton », dans un article sur le « Combat des tièdes et des ardents »

26 octobre 2011 Tancrède

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