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Walter Scott, le romancier de l’Écosse

5 septembre 2019 Karl Peyrade ,

Qui lit encore Walter Scott à notre époque ? Si Jane Austen [1] fait encore l’objet d’une admiration sans borne de la part de la gent féminine, ce qu’Hollywood et la BBC ont bien exploité à travers les innombrables adaptions en films ou en séries, Sir Walter Scott est très largement passé à la trappe. Certainement, quelques adolescents ici et là lisent les versions abrégées d’Ivanhoé ou de Quentin Durward mais les adultes se refusent à lire cet écrivain pour grands enfants. L’histoire est sévère pour ce thuriféraire de l’Écosse qui a pourtant marqué l’histoire de la littérature. Ironie de la situation, le romancier écossais a été un ardent défenseur de l’œuvre de Jane Austen à ses débuts. Nos contemporains auront gardé la promue et non le promoteur.

Pour mesurer l’aura dont bénéficiait Scott en son temps, il ne faut pas hésiter à recourir aux chiffres. Chacun de ses premiers romans publiés depuis 1815 auraient été vendus en Angleterre à plus de 20 000 exemplaires en 1825. En France, le nombre de ventes atteint 150 000 exemplaires en 1830. Comment dès lors expliquer sa disparition des bibliothèques sérieuses ? Sans doute, a-t-il été surpassé en France par Jane Austen. Les français n’ont aussi pas apprécié son dernier livre sur Napoléon et les positivistes et naturalistes comme Taine et Zola ont chargé l’aspect romantique et scientifiquement faux de ses œuvres. Et puis, rapidement, il a été relégué aux lectures de jeunesse. Il faudrait aussi ajouter l’attrait extraordinaire de romanciers anglais, français ou russes plus tardifs comme Dickens, Balzac, Zola, Stendhal, Dostoïevski ou Tolstoï qui, pour certains d’entre-eux ont sans doute dépassé le maître.

Car il ne faut pas hésiter à parler de maître lorsqu’on évoque la figure de Walter Scott. Ce fils de bourgeois écossais, né en 1771, développe très tôt un attrait pour la littérature. Passionné par Shakespeare, Cervantès, le Tasse et les romans de chevalerie, il se tourne vers les études de droit qui le mèneront à la profession d’avocat. Durant cette période, il développe une passion pour l’apprentissage du latin et pour le droit écossais dans lequel il voit la synthèse des traditions écossaises. Très attaché à son pays tout étant fidèle à la couronne d’Angleterre qui le fera baronnet, il remet au goût du jour l’usage du kilt. Avocat par intermittence, il se fait surtout connaître comme antiquaire voyageur.

Il commence alors, au début du XIXe siècle, sa carrière d’écrivain en s’attelant à la poésie. Une dizaine d’années plus tard et, après quelques succès, Scott se tourne vers le roman. Fait rare pour un écrivain, ses premiers romans, qu’on classe généralement sous le vocable « période écossaise », comme Waverley (1815), Rob Roy (1817) ou La fiancée de Lammermoor (1819) seront les plus marquants. Puis viendra la phase du roman historique dont il est l’inventeur avec les Ivanhoé (1819), L’Abbé (1820), Peveril du Pic (1823) ou encore Quentin Durward (1824). Il termine sa carrière par un retour à ses débuts en écrivant des romans sur l’Écosse et ses traditions.

Il faut analyser l’importance de Walter Scott dans l’histoire de la littérature à la mesure de ses apports et de son influence. Avec ses « romans écossais » puis ses romans historiques, il développe un nouveau genre romanesque où les personnages bien que fictifs vivent dans une période historique réelle. Ainsi, son premier grand roman, Waverley, traite, à travers l’histoire du jeune noble Edouard Waverley, qui n’a jamais existé, des rapports entre l’aristocratie écossaise, les clans écossais et la couronne d’Angleterre au XVIIIe siècle. De même, son roman Rob Roy met en scène un Anglais qui, pour fuir la faillite familiale, part en Écosse où il va faire la rencontre de Rob Roy dans le contexte de la révolte des Jacobites à la suite de l’annexion de l’Écosse par l’Angleterre.

À travers « ses romans écossais » et ensuite ses romans historiques, Sir Walter Scott a profondément influencé le mouvement du roman réaliste. D’ailleurs, Honoré de Balzac a toujours reconnu sa dette envers l’écrivain écossais. Un lecteur sans aucun sens chronologique ni aucune idée de l’histoire de la littérature pourrait facilement qualifier Waverley et Rob Roy de romans balzaciens. Le roman scottien a aussi paradoxalement intensément marqué le romantisme. Cet apparent paradoxe pourrait être levé en considérant que l’auteur écossais inaugure une nouvel ère du roman à la croisée de plusieurs styles qu’ils soient réaliste, romantique, historique, noir, chevaleresque ou esthétique. La lecture de la Comédie Humaine invite à remarquer que la route scottienne a continué à être arpentée par Balzac d’après qui le romancier de l’Écosse a inventé un nouveau genre romanesque [2]. Victor Hugo et même Pouchkine ont eux aussi admis être redevable envers l’œuvre de Walter Scott. Des grands noms comme Byron, Goethe et Flaubert ont salué les qualités indéniables de la production scottienne. Parmi elles, il faut noter l’impression de vérité historique qui se dégage de ses ouvrages et la magnificence de ses récits. On reproche souvent à Sir Walter Scott ses excès de descriptions et sa trop grande facilité d’écriture dans un but commercial.

Il ne s’agit pas ici de proclamer Scott comme étant le plus grand romancier du XIXe siècle, ce qui serait puéril et superficiel mais de lui redonner la place éminente qui lui revient au sein de l’histoire de la littérature. Il a été certes largement dépassé par ses rejetons comme Balzac, Stendhal ou Pouchkine mais sans le maître, y aurait-t-il eu de si impressionnants disciples ? Il est permis d’en douter. Relisons donc Walter Scott, sans en faire une idole, ni un écrivaillon pour poupons, afin de découvrir, au travers des péripéties d’aventuriers médiocres et drôles, une version mythifiée de l’Écosse et de l’Angleterre du XVIIIe siècle. Relisons-le aussi en songeant à sa descendance romanesque qui donnerait des vertiges à n’importe quel cacographe contemporain. Relisons-le enfin avec une âme d’enfant pour faire honneur à celui qui a contribué à faire redécouvrir au monde européen la célèbre tradition littéraire médiévale de Robin des Bois.

Karl Peyrade

[1Lire à ce sujet l’éclairant article de Charlotte de Kerennevel, https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/jane-austen-plume-de-l-angleterre-du-xixeme

[2C’est Scott qui sert de modèle presque indépassable à Lucien de Rubempré dans ses ambitions littéraires des Illusions Perdues

5 septembre 2019 Karl Peyrade ,

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