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Stephen Harper, 1/2 : « Ces valeurs que nous ne devrions jamais tenir pour acquises »

Prenons les paris : chez neuf Français sur dix, le nom de Stephen Harper n’évoquera à peu près rien. Les dix derniers pourcents auront le vague souvenir, colporté par nos consciencieux médias nationaux, d’un tueur canadien de bébés phoques qui a retiré la signature de son pays du protocole de Kyoto. Incompréhension chez le conscientisé moyen, qui appartient à ce groupe des dix pourcents, s’est nourri d’ouverture et de cosmopolitisme, ne se reconnaît que dans la citoyenneté du monde, a son avis sur tout depuis qu’il reçoit Libé sur son iPad, et sait bien, lui, que le Canada appartient — appartenait ?, — aux dernières nouvelles, au camp du bien : un État socialisant, résistant aux incartades des néoconservateurs américains, dont les habitants francophones ont un accent qui chante et dont l’économie se limite à peu près à l’export de sirop d’érable. Des cousins somme toute sympathiques, mais… Les anglophones majoritaires au Canada, vraiment ? Le Canada, une monarchie, vous plaisantez ? Du pétrole sous la neige, allô ? Le pôle Nord, ça intéresse donc quelqu’un à part le Père Noël ? Et maintenant, vous me dites que la droite a posé ses sales pattes dans ce blanc jardin d’Éden ?

C’est un fait, les libéraux (sociaux-démocrates) ont régné sans partage sur la scène politique canadienne pendant des décennies — depuis la fin du dix-neuvième siècle. Cette domination se ressent beaucoup aujourd’hui encore mais elle est progressivement battue en brèche depuis 2006. Les conservateurs, rassemblés depuis 2003 autour de Stephen Harper, remportent cette année-là les élections générales, sans toutefois réunir une majorité absolue. Les élections de 2008 les conforteront dans leur avance sur les libéraux, et celles de 2011 enfin leur ouvriront les portes du gouvernement majoritaire. Sans coup d’éclat, loin de la frénésie des médias, par un exercice du pouvoir modeste qui confine parfois à l’austérité, en conduisant patiemment son pays sur les rails du réalisme diplomatique, de la modération fiscale, de la libre-entreprise et des libertés réelles, Stephen Harper, Premier ministre du Canada, s’est imposé comme un dirigeant conservateur qui fait figure de modèle pour le monde entier, à commencer par l’Occident.

La National Review américaine titrait en ce sens le 11 mars dernier : Harper, « Leader of the West ». À dessein, l’annonce peut se lire de deux façons proches mais pas identiques : Harper, « dirigeant occidental », ou bien « meneur de l’Occident ». Les extraits qui suivent sont une libre traduction de cet article.

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Harper, l’homme de l’Ouest

« Les conservateurs, où qu’ils vivent, peuvent approuver Stephen Harper, dirigeant occidental, défenseur de la liberté, de la démocratie, de la libre-entreprise, des droits de l’homme — de la civilisation occidentale, pourrait-on dire. Les conservateurs ne sont pas si nombreux à exercer les plus hautes fonctions en ce moment. On peut penser à Cameron au Royaume-Uni, à Merkel en Allemagne, à Netanyahu en Israël — voire à Singh en Inde. Tous ont des qualités, comme les autres dirigeants. Mais ce qui se passe au nord des États-Unis est particulièrement intéressant, en particulier parce que Stephen Harper est une divine surprise : une pousse conservatrice qui a pris dans une terre qu’on croyait infertile.

« Harper est né en 1959 à Toronto et y a grandi. Le fait vaut d’être mentionné tant on voit toujours en lui un homme de l’Ouest canadien : l’analyse est juste, mais davantage en termes culturels et politiques. Après le lycée, Harper s’est installé en Alberta (dans l’Ouest justement). Une source conservatrice le décrit comme “très méfiant à l’égard du petit milieu de l’establishment”, celui “qui arbore boutons de manchettes et pochettes et déjeune dans les restaurants sophistiqués”. Harper a fréquenté l’université de Calgary, dont il est sorti diplômé d’un bachelor puis d’un master en économie. (…) Il se prend d’admiration pour les grands dirigeants conservateurs de la scène mondiale : Reagan et Thatcher. Interrogé en 2002 sur les penseurs qui l’ont influencé, il répond : “Je suis économiste de formation, donc évidemment tous les économistes classiques, depuis Smith jusqu’à Hayek, ainsi que certains théoriciens modernes de l’École des choix publics — des gens comme James Buchanan.” Ceux qui le connaissent le décrivent comme une rare combinaison d’intellectuel et de politicien. (…)

« Harper est élu député pour la première fois en 1993. Il n’y a alors pas beaucoup de conservateurs qui lui ressemblent : quelques-uns en Alberta peut-être, mais assez peu au Canada dans l’ensemble. L’historien Conrad Black rappelle que sur une période de 110 ans, le parti libéral, né en 1896, a exercé le pouvoir 80 ans. Il s’agit alors du parti le plus dominateur du monde démocratique, celui que les gens appellent le “parti naturel de gouvernement”. En 1996, un siècle après le début de cette histoire sans fin, Harper cosigne un texte dans lequel il affirme : “Même si nous aimons nous voir comme une démocratie mature, nous vivons en fait dans un régime à peine plus enviable qu’une dictature non-violente”. À droite, les forces en présence n’agissent pas de manière concertée, s’éparpillent dans plusieurs partis, subissent une déroute généralisée. Harper, avec ses alliés, veut unir les conservateurs dans un unique parti capable de faire bouger les lignes. (…) En 2003 naît le nouveau parti conservateur, Harper à sa tête. (…)

Reconquista

« Les conservateurs triomphent peu de temps après, en janvier 2006. Ils ne réunissent pas de majorité absolue au Parlement, mais étant les plus nombreux, ils portent Harper aux fonctions de Premier ministre le 6 février — le jour de l’anniversaire de Reagan.

« Le nouveau Premier ministre n’enclenche pas de révolution conservatrice : nous sommes en situation de gouvernement minoritaire, et nous sommes au Canada. Toutefois, il est clair qu’il y a un nouveau sheriff en ville — tant sur le plan symbolique qu’en termes très concrets. Ainsi, les précédents gouvernements avaient pris l’habitude de mettre les drapeaux en berne chaque fois qu’un Canadien était tué en Afghanistan. Harper met fin à la pratique : nous sommes en guerre, et la guerre fait des victimes. C’est le jour du Souvenir qui sert à honorer leur mémoire. Le pathos n’a pas sa place dans les forces armées. Harper parle aussi de “souveraineté arctique”, un terme qui charrie de nombreux mythes dans les mentalités canadiennes. Les Américains, les Russes et les autres feraient mieux de ne pas s’en mêler de trop près. Quand le Hamas prend le pouvoir en Palestine, le Canada de Harper est le premier État à suspendre ses aides à l’Autorité palestinienne — après Israël. Les médias et l’opposition se scandalisent, alléguant une rupture complète avec la tradition canadienne en la matière. Le constat est juste. Le scandale s’amplifie lorsque Harper apporte un support sans équivoque à Israël au moment de la deuxième guerre du Liban.

« En 2011, Harper rétablit le qualificatif “royal” en faveur des forces armées canadiennes — la Royal Canadian Navy, la Royal Canadian Air Force. Il porte une réelle attention au Québec, prononce des discours et donne des entrevues en français, mais affirme également : “Nous appartenons à la sphère culturelle anglo-américaine”. Il reconnaît en Élisabeth II le chef d’État du Canada. Pendant les premiers mois de son mandat, il invite le Premier ministre australien, John Howard, au Parlement à Ottawa. Il insiste sur des valeurs communes, “des valeurs auxquelles tellement de gens dans le monde ne peuvent que rêver, des valeurs que nous ne devrions jamais tenir pour acquises”. Deux mois plus tard, Harper parle à Londres, relevant ce que le Canada doit à la Grande-Bretagne : la Magna Carta, la démocratie parlementaire, “l’esprit d’entreprise et l’économie de marché” — sans même parler de “Shakespeare, Dickens, Kipling, Lewis et Chesterton”. Rares sont les Canadiens à s’exprimer ainsi, à témoigner une telle reconnaissance. (…)

Le style, c’est l’homme

« Le style de Harper est extrêmement sobre. On voit mal comment le diaboliser. Il ne théâtralise pas, il ne s’enflamme pas — certains le pensent dépourvu de sens politique et de charisme. On le compare souvent à un comptable. Mais pourquoi au juste moque-t-on les comptables ? Ironie du sort, le père de Harper lui-même était de la profession. Pour se faire une idée du “style Harper” en action, les vidéos des questions des parlementaires au Gouvernement que l’on trouve sur YouTube parlent d’elles-mêmes.

Face au chef de l’opposition, Thomas Mulcair (Nouveau parti démocratique) :

Face à Justin Trudeau (Parti libéral) :

« Si les députés d’opposition sont capables, avec une éloquence toute démagogue, de pousser de lourdes charges contre le Premier ministre qui résonnent comme des grondements d’orage, Harper, lui, est capable de répondre avec calme, distance, affabilité — mais surtout avec des faits. (…) »

Suite à venir.

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