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Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?

Si vous avez parcouru la gazettosphère catholique au cours des dernières semaines, vous n’avez pas pu rater cette débauche d’articles relatifs à un certain nombre « d’œuvres » d’artistes désœuvrés et en quête de sensationnalisme. Ma réaction première fut la même que pour bon nombre d’entre vous : la consternation. Il est vrai que c’est la goutte d’eau qui fait déborder le calice... Je comprends parfaitement les réactions de tous les catholiques honnêtes qui sentent leur foi attaquée par ces artistocrates dépourvus de talent. Même si la colère peut avoir l’air légitime, je ne puis y prendre part. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas été atteint, mais je ne veux pas y voir les prémisses d’une quelconque persécution. S’il est édifiant de constater que cette phrase prononcée par Lino Ventura dans les tontons flingueurs il y a à peine cinquante ans a été totalement oubliée par nos amis artistes : « La famille, c’est comme les croyances, ça force le respect », il n’en n’est pas moins surprenant de voir nombre de chrétiens oublier que le chemin du Christ n’était pas pavé de roses, mais d’épines et de sang.

Nos artistes sont des gens pleins de ressources. Ils se triturent l’esprit jour et nuit afin de trouver la petite touche de subversion qui enverra leur œuvre au firmament des arts. Alors ils nous peignent des tôles rouillées avec des pinceaux en poil de gnou, ils nous font de la musique à la presse hydraulique, ils nous écrivent du théâtre sans paroles, sans décor, et pourquoi pas sans acteurs, ils nous bâtissent des cubes avec des trous, ils nous abreuvent de l’indigence criminelle de leurs écrits… Si l’imagination semble leur faire défaut, la création, elle, demeure.

Le créativisme est devenu une véritable religion. L’on crée, l’on s’active, l’on interprète, tout un système participe(atif ?) à cet élan créatif, festif, citoyen, subversif, et j’en passe. C’est la farandole des adjectifs, la ronde des superlatifs, le triomphe de la complaisance, la marche des nombrils. Pour toute personne armée d’un peu d’audace sont ouvertes les colonnes des grands journaux. La subversion est partout, ou se veut partout. L’on cherche à « interpeller ». Un visage du Christ déformé et dégoulinant d’excréments par-là, un crucifix dans l’urine par ici et j’en passe, ne voulant vous assommer avec une litanie qui nous prendrait l’après-midi… Nos artistes ont trouvé une cible immobile, et ils ne sont pas vraiment effrayés par la facilité. S’ils ont perdu le sens de la beauté et de la pertinence, ils n’ont pas oublié celui de la communication.

La communication, parlons-en... La gazettosphère catholique ne s’en n’est pas privée non plus. Elle s’est indignée de ces spectacles ridicules avec des arguments que je trouve assez lamentables, tombant dans le registre de la « concurrence victimaire ». Ces considérations m’indisposent au plus haut point... René Girard nous explique que l’apport principal du christianisme dans nos sociétés occidentales est le souci des victimes, et que notre monde, en bon héritier du christianisme, s’occupe des victimes avec une profonde et sainte dévotion. En effet, ce souci des victimes judéo-chrétien est la différence anthropologique fondamentale avec les religions archaïques, qui glorifient la foule vengeresse et condamnent la victime. Notre monde veut d’ailleurs tellement s’occuper des victimes qu’il s’en fabrique, estimant chaque sous-section de la société victime de discrimination, modernisation du vieillot « péché originel ». C’est là que l’on mesure que nous vivons dans une époque paradoxalement très chrétienne, disons plutôt caricaturalement chrétienne. Je résume, je synthétise, mais cela correspond assez à ce que Chesterton disait : « le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles ». Laissez-moi, de grâce, ne pas tomber là-dedans. J’exhorte de même les catholiques à ne pas tomber dans cette victimisation intempestive qui en oublie l’essentiel : A ceux qui cherchent le néant répondent ces mots terribles de l’Ecriture : « Celui qui est dans les cieux se moque d’eux ». (Ps. 4,2).

J’avoue avoir été quelque peu embarrassé par cette comparaison de Jeanne Smits qui n’a à mon sens absolument aucun sens, au sujet de la pièce « sur le concept du visage du fils de Dieu » : « Imagine-t-on une mise en scène théâtrale d’un imam couvert d’urine sur fond de face de Mahomet que des fillettes bombarderaient de jets de jambon ? » En chrétien que je m’efforce d’être, je ne puis souscrire à pareille analyse. Si notre Religion est la proie d’artistes en mal de talent, pourquoi souhaiter qu’il en soit de même pour les croyants d’une autre foi ? Sachant quelle douleur nous éprouvons face au visage du Christ massacré, comment pouvons-nous avoir de tels raisonnements ? Nous estimons-nous meilleurs que les musulmans, au point d’avoir ces mots d’une condescendance inouïe ? Pour être les premiers dans le royaume des cieux, apprenons d’abord à être les derniers ! Sont-ils des animaux sauvages prêts à nous égorger au coin des rues ? La seule chose que nous ayons à dire face à ces provocations, Jésus l’a déjà prononcée pour nous, face à ceux qui le frappaient : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn, 18, 23). Le Christ s’est prêté à son supplice dans jamais se révolter, en agneau docile. Ses seuls mots à l’heure de sa mort furent des mots de miséricorde : « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,33-34). L’ancien testament nous le prédisait déjà : « J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, Et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; Je n’ai pas dérobé mon visage Aux ignominies et aux crachats ». Les excréments auront beau couler, les crucifix auront beau être attaqués, et même si les images et les mots ont un sens, je dois dire qu’ils glissent sur moi. J’ai pour moi le chemin de Vérité : le Christ. Notre vocation est de le suivre, et de prendre notre croix avec lui.

Je ne vais donc pas réclamer la fin de ces spectacles grotesques. Leur stupidité est suffisante pour les disqualifier. C’est à nous, chrétiens, d’agir d’une autre façon… Soyons moins sots que ces artistes pour qui la provocation fait office de talent. Prions devant ce visage du Christ outragé, devant sa croix trempée dans l’urine, devant ces calvaires et ces églises que l’on saccage. Cette réflexion nous sera sans doute profitable, à nous qui outrageons le Christ à longueur de journée par le poids de nos péchés. C’est uniquement par notre vie que nous ferons taire ces ignominies. C’est notre dignité face à l’indigne qui fera de nous des Hommes nouveaux. L’essentiel pour nous est de ressembler au Christ, et de faire la volonté du Père. Tout le reste n’a aucune espèce d’importance.

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