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Sermon de l’abbé Iborra : premier dimanche de carême (2013)

Sermon du 1er dimanche de carême 2013

Prononcé le 17 février 2013 en l’église Saint-Eugène à Paris

Un ciel d’orage déchiré par un éclair. Une image qui a fait le tour du monde, au moins sur internet. C’est certainement ce qui illustre le mieux ce que beaucoup d’entre nous ont ressenti au moment où, après le prélude de la septuagésime, ils allaient entrer en carême. L’éclair, c’est la foudre qui s’est abattue sur la coupole de la basilique S. Pierre le soir du jour où le Pape venait de rendre publique sa décision, apparemment longuement mûrie, de renoncer à sa charge de pontife romain. C’est toute l’Église qui a été foudroyée par cette annonce si inattendue, à travers la surprise et l’émotion des cardinaux rassemblés ce jour-là en consistoire. Un éclair dans un ciel sombre. Le jour même des activistes de ce féminisme agressif que je dénonçais le 21 janvier dernier profanaient Notre-Dame de Paris et se répandaient en insanités sur le pape, sous le regard complaisant des médias. Le lendemain le projet de loi contre nature était adopté en 1re lecture à l’Assemblée nationale, contribuant ainsi à déstabiliser un peu plus une institution matrimoniale déjà fragilisée depuis longtemps par l’esprit des Lumières. Malgré la clarté de son enseignement, malgré la luminosité de sa personne, malgré cette magnifique rencontre de septembre 2008, Benoît XVI n’aura pu faire reculer la culture de mort qui règne dans notre pays, même si quelques rayons de lumière ont pu en nous restaurer l’espérance, comme l’accueil courtois des sénateurs à notre archevêque le lendemain de l’événement ou le mois dernier la silencieuse protestation de tant d’hommes de bonne volonté.

C’est dans cette figure-ci du monde, dominée par la dictature du néoconformisme libertaire, où la division gagne jusqu’aux fondements de l’anthropologie que le pape a choisi de renoncer à sa charge. Ce n’est sûrement pas une désertion. À Peter Seewald qui en 2010 évoquait la possibilité d’une semblable renonciation, il avait répondu : « Quand le danger est grand, il ne faut pas s’enfuir. C’est justement dans ce genre de moments qu’il faut tenir bon ». Des moments difficiles, Benoît XVI en aura connu tout au long de son pontificat : des affaires de pédophilie dans le clergé aux révélations sur le fondateur des Légionnaires du Christ, des accusations récurrentes d’intransigeance en matière morale aux scandales financiers et aux dysfonctionnements de la curie, il a affronté les tempêtes les unes après les autres. Lui qui est nourri de l’Ecriture a dû laisser résonner dans son âme le passage de S. Paul que nous avons entendu dans l’épître : « Ne donnons sujet de scandale à personne pour que notre ministère ne soit pas blâmé. Mais en toutes choses, montrons que nous sommes ministres de Dieu par une grande patience dans les tribulations, dans la nécessité, dans la détresse (…) ; par la chasteté, par la science, par la longanimité, par la bonté, par la douceur ». Il faudrait relire tout le texte ! Benoît XVI, « l’humble travailleur dans la vigne du Seigneur », comme il s’était désigné lui-même le jour de son élection, nous a quittés. Je reviendrai sur son œuvre le jour de la messe d’action de grâce qui sera célébrée ici le 28 février prochain (à 19h). Il ne nous abandonne pas au creux du danger, mais dans ce qu’il a sûrement discerné comme une accalmie, pour qu’un autre puisse affronter, avec des forces nouvelles, la tempête qui ne manquera pas de se déchaîner à nouveau. Car le Seigneur n’a jamais promis à ses disciples que la barque de Pierre naviguerait sur une mer d’huile ! Le moment est venu de changer de pilote a estimé celui qui était depuis près de 8 ans à la barre. « Quand un pape en vient à reconnaître en toute clarté que physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère, alors il a le droit, et selon les circonstances, le devoir de se retirer » disait-il encore à Peter Seewald. Benoît XVI a jugé souverainement que ce temps était venu lundi dernier, en la fête de Notre-Dame de Lourdes, la journée de prière pour les malades, qui évoque la grotte où il s’était recueilli en septembre 2008 et où il avait dit : « Dans le sourire de la Vierge se trouve mystérieusement cachée la force de poursuivre le combat contre la maladie et pour la vie. Auprès d’elle se trouve aussi la grâce d’accepter, sans crainte ni amertume, de quitter ce monde, à l’heure voulue de Dieu ». Il a donné la raison centrale de son geste au consistoire : « Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de S. Pierre et annoncer l’Evangile la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié ». Notre monde, qu’on le déplore ou non, a besoin de réactivité et Benoît XVI l’a bien compris. Bien sûr, cela crée un précédent et certains s’en inquiètent à juste titre. On a beau citer le cas de Célestin V et celui de Grégoire XII, mais ils ne sont pas comparables. Célestin était un pauvre ermite, conscient dès le début de son incapacité et que son successeur poussa habilement à l’abdication en lui faisant croire qu’il y avait eu des précédents. Quant à Grégoire XII, le pape officiel du Grand schisme, il abdiqua sous la pression du concile de Constance qui venait d’en élire un troisième en espérant que les deux autres, le pape et l’antipape se retireraient. Le point, ici, c’est encore une fois la pression médiatique. Jusqu’à présent, dans notre monde moderne, on n’osait pas trop exiger la démission d’un pape, en vertu de l’argument de tradition, quand bien même ses décisions déplaisaient à l’opinion dominante. Désormais on pourra argüer d’un précédent pour pousser à chaque fois le pape à la démission dès qu’il déplaira ou se fera trop vieux. Benoît XVI a fait preuve d’une souveraine liberté, comme se sont plus à le souligner de nombreux commentateurs, et non sans arrières-pensées pour certains. Il faudra que ses successeurs se situent sur la même ligne de crête pour ne pas se plier à ce qui pourrait devenir une tradition, sinon l’institution pontificale perdra en liberté et risquera de s’aligner sur nos institutions politiques déjà gangrenées par l’instabilité chronique. On se souviendra alors, dans un sursaut d’espérance, que si le successeur de S. Pierre est à la barre, le capitaine du vaisseau n’est autre que notre Seigneur Jésus-Christ qui a promis que jamais les « portes de l’enfer ne prévaudraient sur son Église ».

Tout ceci peut vous sembler très éloigné de l’évangile de ce jour. En fait pas tant que cela. Car celui qui disait des saints qu’ils sont comme une fenêtre laissant passer la lumière de Dieu ne s’est-il pas fait l’interprète des paroles du Maître ? « L’homme ne vit pas seulement de pain », « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ». Tout le magistère de Benoît XVI, toute l’œuvre du théologien Ratzinger, pourraient se résumer en ces trois paroles. Face à un homme prométhéen, matérialiste, hédoniste, recourbé sur lui-même, rétrécissant les pouvoirs de sa raison à ce qu’il peut manipuler, transgressant sans scrupule sa propre nature, Joseph Ratzinger n’a cessé d’indiquer le chemin du ciel, à l’instar du Curé d’Ars qu’il redonnait comme modèle aux prêtres en 2010. C’est lui qui disait aux jeunes à Cologne en 2005 : « N’ayez pas peur du Christ. Il ne retire rien et il donne tout ». Mais allons plus loin. A travers cet acte de suprême abandon, Benoît XVI n’est-il pas lui-même une effigie lumineuse de celui qui désarme le démon ? Celui qui a vécu lui-même de la parole de Dieu, qu’il n’a cessé de commenter et à laquelle il s’est soumis à chaque tournant du chemin, celui qui a refusé de tenter Dieu en allant au-delà de ses forces, celui qui a renoncé d’emblée à la fascination du pouvoir et aux oripeaux de la gloire.

Au seuil de ce carême, le pape qui s’en va nous encourage par son exemple sur le chemin du courage, de la dépossession, de la liberté intérieure. Son habit de lumière n’est-il pas un signe de cette autre montagne qui nous attend dimanche prochain, celle de la Transfiguration ? En se cachant avec le Christ en Dieu, dans le silence de ce monastère au cœur du Vatican, avant l’ultime transformation de la mort, Benoît XVI nous précède encore, en bon pasteur, sur ce chemin de transfiguration. Sa renonciation a bien sûr déjà donné une intensité supplémentaire à notre carême en nous poussant à redoubler de ferveur dans la prière et la pénitence pour l’avenir de l’Église, avec le conclave qui va s’ouvrir le mois prochain. Mais sa personne nous donne un exemple de ce qu’est l’itinéraire d’une vie humblement vouée au Seigneur et déjà toute resplendissante de sa présence. Désormais la frêle silhouette blanche de Benoît XVI va s’effacer pour entrer dans une vie plus dense, une vie plénière. Notre prière et notre affection l’y accompagneront. A Lourdes, il avait dit : « Marie a laissé la mort derrière elle ; elle est entièrement revêtue de vie, celle de son Fils ressuscité. Elle est ainsi le signe de la victoire de l’amour, du bien, de Dieu, donnant à notre monde l’espérance dont il a besoin ». Puisse cette espérance nous consoler ! Que sur ce chemin résonne à nouveau, très saint père, le chant de notre graduel : « Dieu a ordonné à ses anges de te garder sur toutes tes voies. Ils te porteront sur leurs mains afin que ton pied ne heurte les pierres ».

Abbé Éric Iborra

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