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Oui, l’identité est catholique

La réflexion autour de l’identité naît de sa perte, parce qu’il est inutile aux hommes de s’interroger sur ce dont ils sont sûrs. S’opposer à l’identité en tant qu’idée prise à part, c’est la preuve que l’atomisation de nos sociétés crée davantage de concepts qu’il n’y a d’hommes pour en parler. C’est aussi la preuve du glissement de l’être vers l’avoir : l’identité n’est pas un bien que l’on possède, elle est ce qui nous constitue intimement. En réalité, l’identité n’est pas un concept. Elle est consubstantielle à chaque aspect de l’existence humaine : parler, manger, boire, penser, vivre en communauté. L’identité construit la vie parce qu’elle la constitue.

Comment ne pas penser à ceux qui édifièrent chaque jour la cité des hommes au rythme des saisons, des liturgies et des traditions, formant l’arbre dont parlait Paul Guth, l’arbre qu’est la France, bien loin d’une équation mathématique ou d’une abstraction contractuelle ? Cette cité, c’est celle d’un Verbe qui se fait chair et qui, plus encore, habite parmi nous. De la glose et des discours, le christianisme nous offre leur incarnation. Il consacre avec génie l’identité en ne la niant jamais, en foulant du pied la même terre que nous, en mangeant à la table de la même maison que nous, en endurant les misères du temps avec la même résilience que nous. L’Église accueillie dans la ville la rend belle peu à peu. La valse des cloches articule la journée, sonne la liesse ou le danger, la procession rassemble son peuple pour célébrer le saint local qui sauve des bombes ou donne la pluie. Elle unit les hommes par des « liens spéciaux » – Benoît XV – et la ville le lui rend bien : de grès ou de brique selon les couleurs locales, elle bâtit des églises, ordonnant les savoirs-faire et l’artisanat. La ville est en mouvement, la sauvant de la ruine morale et physique.

Jean-François Millet, L’Angelus, 1857-1859

L’histoire de l’Église en France est celle d’une filiation divine, qui s’incarne d’abord dans le souverain : roi, prêtre, guerrier, thaumaturge. Trône et autel se lient sans jamais se confondre, et de la tête s’articule un corps que l’on appelle la patrie. Le christianisme est la grande entrée de l’Europe dans l’histoire des civilisations, prenant racine et bâtissant, pour reprendre le mot de Huysmans, ses cathédrales sur les cryptes païennes. Il prend l’homme riche de son identité parce qu’elle est consciente qu’aucun homme ne naît sans identité et que rien, pas même les forces du ciel dont ce n’est pas le dessein, ne pourra la lui ôter. Dans nos plaines, nos forêts et nos villages, il offre d’innombrables héros qui continuent l’histoire des Celtes et des Gaulois dont il est plus proche que de n’importe qui dans le monde, y compris là où il voit le jour à Bethléem. Ce Christ dont le Franc se figure les yeux bleus et les cheveux châtains, cette Jérusalem aux allures de château-fort roman, ces prêtres qui partent, aux côtés des croisés, à l’attaque des remparts occupés. Christianisme conquérant les mérites du ciel en tissant sa maille sur la terre. Il sublime aussi la poésie nationale, dotant le royaume des Francs d’une épopée qui rivalise désormais avec celle des Grecs et des Romains, des Perses et des Mésopotamiens.

Jules Breton, La bénédiction des blés en Artois, 1857

Cette identité, on la voit dans les tranchées couvertes d’images pieuses et dans la rue à l’heure de la contestation. Histoire des images qui irrigue celle du christianisme et qui force la reconnaissance d’une authentique identité chrétienne enracinée dans le temps et l’espace. Ce christianisme, c’est celui des hommes qui ne connaissent que le soleil d’où ils ont vu le jour sans avoir le besoin, aujourd’hui pathologique, de connaître un autre ailleurs que celui qui prend dans le cœur au jour du baptême. L’Église est une histoire d’identité nationale comme notre mère, la plus importante des femmes, constitue notre identité d’homme.

Jules Breton, La plantation d’un calvaire, 1858

La filiation divine de la patrie est particulièrement louée par Péguy : « C’est vraiment un grand mystère que cette sorte de ligature du temporel et du spirituel. On pourrait dire que c’est une sorte d’opération d’une mystérieuse greffe. Le temporel fournit la souche ; et si le spirituel veut vivre, s’il veut continuer, s’il veut fleurir, s’il veut fructifier, le spirituel est forcé de s’y insérer. » Bien abominable est celui cultivant un christianisme qui n’est qu’une idée, hors-sol et philosophe, prompt à vivoter et à épancher un vague-à-l’âme qui ne convainc que des salons sans étreindre une destinée commune. Le christianisme est une bannière dressée sur le monde : Stat Crux Dum Volvitur Orbis. Le monde tourne, la croix demeure. Plantée dans la terre, de laquelle coule le sang qui l’abreuve et donne naissance aux martyrs et aux saints. Aux amoureux pétris d’idéaux, reconnaissants pour tous les mérites que cette terre, hier informe et vide comme dit l’Écriture, apporte aujourd’hui à ceux qui n’ont rien d’autre. Et le vénérable Pie XII d’écrire, dans son encyclique Summi Pontificatus de 1939 : « Le Divin Maître lui-même donna l’exemple de cette préférence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur l’imminente destruction de la Cité sainte. » Le christianisme, c’est la fantastique prouesse d’une fraternité universelle d’hommes et de femmes liant leur destinée au ciel en la commençant sur la terre.

Quant au libéral flirtant avec l’apatride, une pensée réconfortante cependant : d’abord militant socialiste, libertaire, anticlérical, la conversion de Péguy offre l’occasion d’espérer que l’identité ne soit plus honteuse pour aucun chrétien, « car le spirituel est lui-même charnel, et l’arbre de la grâce est raciné profond, et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond. »

lysenfleur

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