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Nouvelles Causeries japonaises — Astrologie financière et faux problème

Nouvelles Causeries japonaises

III — Astrologie financière et faux problème

À Hiyoshi

Trop de monde accuse la finance de tous les maux. Elle est la bonne poire et la tête de Turc de nos prétendues élites, en leur évitant de réfléchir aux origines des dysfonctionnements réels ou imaginaires existant entre les hommes.
La finance débloque effectivement. Ou, plutôt — devrais-je dire —, elle est utilisée de façon problématique, ce qui a évidemment des conséquences absurdes. Il ne faut pas pour autant accuser la finance qui n’est que ce qu’elle est (un outil), mais les hommes qui préfèrent la superstition sans sagesse à l’humble remise en cause de leurs limites.
Il est en effet une analogie remarquable par sa force et par son évidence, et déconcertante pour toute personne qui croirait encore au bon sens naturel. La finance est l’astrologie de notre siècle : rien de plus, rien de moins. Je parle ici plus particulièrement de la « finance de marché », celle qui tente de prédire les mouvements du marché par les mathématiques.
L’astrologie était perçue, au Moyen Âge, comme une science fondée sur les mouvements des astres qui permettraient de prédire l’avenir. La finance contemporaine, ayant pris son essor après-guerre, se fonde sur des équations mathématiques afin de prédire les mouvements du marché à venir. De la même façon que l’astrologue se trompait et que l’on tentait d’approfondir la connaissance des astres afin d’affiner l’analyse plutôt que de remettre en cause l’influence des planètes sur les événements humains, la finance contemporaine invente toujours une nouvelle équation ou un nouveau modèle pour affiner son analyse quand elle n’a pu prédire telle bulle ou tel événement. Jamais n’est remise en cause la force explicative des mathématiques dans le cadre des marchés.
De la même façon que l’astrologie incarnait une sorte de placebo pour décideurs afin de les rassurer, la finance donne du courage aux investisseurs et aux entreprises dans leurs choix d’investissement – ou de spéculation. La grande différence est peut-être le degré d’idolâtrie appliquée par trop de monde envers la finance, occultant le bon sens, et faisant trop compter sur une « science » qui est somme toute très limitée...

Cela dit, il reste à dépasser la contestation de ce phénomène d’astrologisation de la finance et à tenter de trouver ses limites. À mon humble niveau d’analyse, je dénombre essentiellement trois causes rendant la finance invalide dans l’utilisation qu’on en fait à notre époque.
La première racine du problème est une question de nature des marchés. On applique indifféremment les théories économiques sur le marché aux objets et aux entreprises. Ainsi, par exemple, il est classique de citer comme première bulle inscrite dans les annales celle qu’on connue les tulipes en Hollande à l’époque moderne... et de la mettre en parallèle avec les récentes bulles économiques sur le marché des actions. Je n’avais jamais relevé, jusqu’à très récemment, l’absurdité de ce rapprochement : on considère donc que l’on peut analyser un marché de tulipes comme un marché d’entreprises ! La tulipe et l’entreprise sont donc interchangeables... Sauf qu’un crac sur le marché des tulipes ne ruine, au pire, en plus de quelques « actionnaires » qu’il est difficile de plaindre, que les marchands de tulipes, alors qu’un crac sur les marchés des entreprises massacre toutes les entreprises...

Le deuxième élément — qui ne choque apparemment que moi — est l’application des mathématiques dans l’analyse des marchés. En fait, la finance contemporaine se voit comme une physique économique, les phénomènes naturels étant les mouvements du marché. Depuis longtemps déjà, en amoureux des mathématiques à la Platon, je trouvais sacrilège d’appliquer les mathématiques à une création humaine et non à la Création tout court. Et, récemment, j’ai découvert la contradiction intrinsèque de l’état actuel des choses : le fait que les modèles financiers aient une certaine efficacité de prédiction montre que les marchés se comportent de façon « naturelle », comme si l’homme n’existait pas, ou comme s’il avait abandonné l’idée d’être homme. Les hommes-animaux du marché sont analysables par des équations. Double flétrissure pour l’homme et pour les mathématiques !
Cela nous amène à la troisième cause de l’échec de la finance contemporaine : elle se fonde — sans jamais se remettre en cause — sur l’individualité de l’homme et sur le calcul d’intérêt. Ici, pas de famille, pas d’honneur, pas de spiritualité, pas de pays, pas de patrie ; seul l’individu qui joue à s’entre-tuer avec ses congénères.

En réalité, ces trois éléments montrent le vrai problème de la finance. Il n’est pas celui de savoir si elle est juste ou non dans ses prédictions, si elle est bonne ou mauvaise ; l’art mathématique ne devrait tout bonnement pas s’appliquer aux marchés financiers. Je m’explique : le fonctionnement même de la finance montre que l’origine du mal contemporain se trouve non pas dans cet outil mal utilisé, mais dans l’oubli des principes de l’humanité, de la spiritualité, de la protection réciproque et de la sociabilité. L’homme n’est pas fait pour être lâché dans la nature : comme il est homme, justement, il se protège en construisant une famille, un pays, une communauté dont les membres veillent les uns sur les autres. Dans ce contexte, il peut aussi créer une entreprise, autre sorte de communauté humaine. Les différentes communautés ont aussi tendance à collaborer, même dans la compétition, puisqu’elles se fondent elles-mêmes sur le lien entre hommes, la fidélité et l’honneur en particulier. Dans ce genre de sociétés traditionnelles, il ne viendrait même pas à l’esprit l’idée de laisser l’entreprise aux mains des spéculateurs avides, ou du marché dénué de volonté ; la seule chose comptant est la réalité d’un bien supérieur et des œuvres particulières que toute communauté réellement humaine doit viser. Ce n’est pas pour rien que la finance contemporaine n’a jamais existé avant notre époque : il était simplement impossible d’appliquer des mathématiques à des communautés humaines, qui étaient incomparables à la nature des phénomènes physiques. De façon réciproque, si l’on peut faire de la finance comme on la fait aujourd’hui, cela est simplement la preuve que la société humaine, en Occident, a perdu son humanité, et se comporte comme un simple phénomène naturel. Il est assez symbolique de constater que cette déshumanisation humaine vient de l’oubli de la recherche du bien, de la vérité, de la voie. « Le Chemin, la Vérité et la Vie ».

En fin de compte, résoudre les problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui revient à retrouver l’homme véritablement homme, inscrit dans des communautés, ancré dans sa famille, qui reste humble et cherche le bien à son humble niveau.
Ce n’est pas pour rien que le Japon connaît beaucoup moins de problèmes financiers à conséquences réelles que d’autres pays en ce qui concerne les marchés : il se fonde toujours sur des principes traditionnels. Le marché, imposé par les Américains pendant leur occupation de l’archipel, a toujours été court-circuité depuis, et aucune entreprise du Japon n’attend autre chose du marché que ce qu’il est à l’origine : un moyen rare et exceptionnel de lever des fonds ; mais pas de dépendance face aux investisseurs qui ne cherchent que très peu la rentabilité. Ce qui compte, c’est la transmission aux générations futures. Une bonne entreprise n’est pas une entreprise qui réussit ponctuellement, mais celle qui prospère et survit sur plusieurs siècles. En permettant ainsi à de nombreux salariés de nourrir leurs familles.

Paul-Raymond
Pour Dieu, Pour le Roi, Pour la France

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