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Le juste milieu, entre Zemmour et Fourest

Si Éric Zemmour, quoique fervent défenseur d’une laïcité stricte, en vient souvent à défendre les mêmes positions que l’Église Catholique, il y a un sujet sur lequel son avis est irréconciliable avec les enseignements du Magistère. Ce n’est pas, bien sûr, la défense des Roms, puisqu’au-delà de la volonté d’aider à l’hébergement des immigrés démunis à laquelle se limitent souvent certains ecclésiastiques français, les églises chrétiennes, même persécutées, ont toujours encouragé leurs fidèles à rester dans leurs pays pour y construire sur place un avenir pour leurs enfants : ainsi du Patriarche grec-orthodoxe d’Antioche lors de sa récente visite au Liban. Dans la même idée, Benoit XVI a toujours promu ce qu’il appelait « le droit à ne pas émigrer » : si l’Église comprend et accueille ceux qui quittent leur pays pour tenter de réussir à l’étranger, elle se place clairement dans la perspective de l’enracinement et de l’engagement de l’homme envers un lieu qui l’a nourri. Sous des modalités différentes, les vues de l’Église sur ce sujet sont donc finalement peu différentes de ce que dit Zemmour

Là où, donc, cela bloque, c’est lorsqu’on en vient à la position de la femme. Le polémiste fait souvent valoir, face aux gorgones du pseudo-féminisme moderne, que le christianisme est la seule religion qui ait changé le statut de la femme. Lorsque Caroline Fourest ou autres Caroline de Haas lui ressortent, front bas, qui les limites que met Saint Paul à la présence de la femme dans l’espace public, qui le Patriarche Cyril de Moscou qui a récemment rappelé que le bonheur de la femme passait en grande partie par la maternité, Zemmour répond que c’est précisément en donnant le cadre d’un amour conjugal exclusif et en attachant l’homme au corps de la femme (« que l’homme vénère le corps de la femme comme le sien ») que le christianisme a, idéologiquement et historiquement, fait « progresser » la situation de la femme. Le « mariage d’amour » qui découle naturellement de la doctrine chrétienne, en ce sens, est la vraie révolution pour la femme dans la société, car il donne la primauté à un mécanisme d’attachement mutuel et exclusif qui est jusqu’alors, dans les civilisations occidentales, absolument ignoré : l’homme y est un homme à mesure qu’il possède des concubines ; pour la femme, qui se projette dans ses enfants et est naturellement tournée, comme le dit Cyril de Moscou, « vers l’intérieur », l’infidélité, de peu désirée et par ailleurs matériellement impossible, est devenue, par modélisation, sacrilège. Le christianisme est la victoire de la femme, en ce qu’il donne pour devoir à l’homme de s’efforcer de renoncer à ses propres penchants.

Problème : selon Zemmour, un tel discours est déjà trop « féministe ». Une telle censure du désir masculin constitue un excès dans le jeu des rapports entre l’homme et la femme. La femme est faite pour se tourner vers ses enfants, l’homme, quant à lui, doit pouvoir être libre dans sa sexualité car c’est aussi par retour ce qui garantit à la femme que son conjoint ne la quittera pas par frustration. C’est par ce fonctionnement que la société occidentale a abouti à déformer le « mariage d’amour » en un modèle sentimental où il s’agit de se marier avec la personne qu’on aime sur le moment, quitte à tout lâcher et recommencer à côté si l’alchimie ne fonctionne plus, amenant nécessairement au divorce de masse que nous connaissons aujourd’hui. La femme pouvant à tout instant quitter son mari si quelque chose ne lui plait pas, les pulsions masculines sont réprimées, et la naturelle tension transgressive de l’homme s’en retrouve inhibée, tant au niveau conjugal que dans le reste de ses applications. Ainsi, ce serait à cause d’une conception faussée de l’union développée par la pensée chrétienne que la France et les autres pays occidentaux en sont rendus non seulement à ce désordre social, mais aussi, en conséquence de cette installation durable d’un ensemble de valeurs féminines dans la plus petite cellule de la société, de la prise de pouvoir par la femme dans les autres sphères de la civilisation occidentale, représentée par la présence d’un nombre incroyable d’incompétentes à certains postes politiques, qui leur ont été accordés parce qu’elles étaient des femmes. Pour Zemmour, donc, le mariage chrétien est une utopie féministe qui a introduit un désordre civilisationnel et, ne pouvant manquer de dévier en des fantaisies malheureuses, mène directement à l’état catastrophique de notre société. Plus généralement, l’écœurement que provoquent souvent aujourd’hui les affres d’un féminisme totalitaire est fort susceptible de conduire toute une génération que n’atteint pas la Parole Divine dans un rejet profond de toute forme de considération pour la femme.

Ceci pose un problème gigantesque au christianisme : l’Église ne dispense un tel discours que parce qu’elle considère qu’il correspond à la Nature profonde de l’homme et de la femme, et qu’il est nécessaire d’appliquer celui-ci pour la combler tout à fait. Si son application mène à de tels désastres, c’est que ces enseignements ne correspondraient pas à la réalité. Pourtant, il semble qu’en regard de la réponse de l’Occident à cet enseignement de l’Église à travers les siècles, Zemmour se trompe lourdement. En effet, la fidélité dans le mariage parvient en France dans une société où les relations extra-conjugales sont intégrées dans les fonctionnements sociaux, et il est historiquement ridicule de dire que cette parole de l’Église s’est imposée facilement. On ne compte pas, évidemment, les personnages historiques qui, à l’image de leur époque, n’ont cessé de changer de femme au gré de leurs envies : des répudiations de Charlemagne aux maitresses des Bourbons, l’Occident a toujours résisté particulièrement efficacement à la doctrine de l’Église, cette dernière ne s’étant jamais privée de le faire savoir bruyamment. Toujours est-il qu’on ne peut pas dire que la doctrine familiale de l’Église se soit réellement installée en Occident. Tout juste, naturellement, était-elle donnée en modèle officiel et prônée par les ecclésiastiques, mais personne ne s’embarrassait de la respecter. D’autre part, l’Église prône bien sûr la distinction des tâches et des aspirations de l’homme et de la femme, et la science prouve aujourd’hui qu’il est naturel à la femme d’être en général attirée par des occupations et des intérêts différents de ceux de l’homme ; que de la sorte, l’Église ne combat pas les « inégalités salariales » car elle considère qu’il est normal qu’une femme soit attirée par des métiers différents de celui de l’homme, en tant que ces différentes occupations relèvent de la même dignité. Cependant, la domination égoïste par l’homme de la société et dans la famille telle que l’Occident l’a connue a précisément altéré cette dignité, et a attaché aux fonctions masculines un prestige et aux féminines une bassesse tout à fait artificielles.

Rappelons alors que la société humaine ne repose que sur le choix de tous de renoncer à certains de leurs désirs pour se voir assurer la satisfaction d’un certain nombre d’autres : un contrat tacite dont la clause prévoit la satisfaction de tous jusqu’à un certain point. En ce sens, la femme a eu toute légitimité à déclarer la guerre à un ordre dans lequel ses aspirations les plus profondes étaient foulées au pied. Cette rébellion s’est trompée d’objectif, puisqu’au lieu de se saisir de ce que l’Église a toujours prôné pour la femme, le féminisme a pris la forme d’un combat pour remplacer l’homme par la femme aux postes de pouvoir, faisant en cela l’immense bêtise d’indexer l’épanouissement de la femme sur sa ressemblance à l’homme. Mais si le combat féministe aujourd’hui relève effectivement d’un grand crétinisme nombriliste, l’homme moderne ne peut pas se contenter de le rejeter avec tout le dédain qu’il mérite. Si nous voulons nous débarrasser de cette plaie sociale, nous ne pourrons pas nous contenter, comme le fait Zemmour, d’en faire une critique mordante tous les mardis sur RTL. Il faut apporter à la femme ce qui fera réellement son épanouissement, c’est-à-dire un vrai « mariage d’amour ».

Le vrai mariage d’amour, tel que le promeut l’Église, ne consiste pas en une consécration niaiseuse des sentiments superficiels de chacun. Il est l’exigence, pour l’homme, de dépasser sa seule liberté individuelle pour savoir se coordonner au corps de sa femme, marquant ainsi sa dette infinie à l’égard de ce qui accueille sa descendance. Il est une exigence de patience afin de ne pas ruiner l’amour dans les épanchements d’une sexualité débridée et entropique. Il est une exigence de vérité et de sincérité, afin de ne pas habiller l’union de deux êtres d’un simple contrat intéressé de chaque côté. C’est précisément parce que l’Occident n’est jamais parvenu à se hisser à la hauteur d’un Sacrement fait institution sociale que notre société est plongée dans un tâtonnement grotesque à la recherche d’une juste répartition des rôles entre l’homme et la femme. Ce n’est ni en tirant égoïstement avantage de la différence entre les deux sexes, ni en revendiquant sauvagement tout et n’importe quoi au nom de l’égalité qu’elle trouvera ce qu’elle cherche.

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