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La très inutile Madame Pellerin

27 octobre 2014 André Samengrelo

Fleur Pellerin n’a pas lu un seul livre de Modiano. Elle l’a dit elle-même sur le plateau de Canal + lorsque la journaliste qui lui parlait lui a demandé son titre préféré de l’auteur. La justification employée est tout de même assez minable, puisque le ministre explique cette lacune parce qu’elle n’a « pas eu du tout le temps de lire depuis deux ans » : au risque de lui faire un choc, osons rappeler que Patrick Modiano écrit depuis plus d’une quarantaine d’années. Être incapable de même citer un titre est à cet égard révélateur de l’attention que porte Madame Pellerin à la vie littéraire française, puisqu’il faut en plus rappeler que cet auteur continue de publier régulièrement. Peut-être, alors, a-t-elle des raisons de ne pas avoir lu Modiano ?

On entend dire ça et là qu’il serait mesquin de s’en prendre à Madame Pellerin parce qu’elle ne connait pas un auteur contemporain nobélisé. Il est vrai que l’acclamation unanime n’est pas forcément le meilleur des critères pour juger de l’œuvre d’un artiste. Se fendre en deux devant certains lauréats du prix Goncourt (une récompense certes moins prestigieuse), comme Marie N’Diaye, qui ne sait pas formuler des phrases françaises, serait par exemple ridicule. Votre serviteur, en l’occurrence, n’est pas un grand amateur de la prose de Patrick Modiano. La segmentation aride de son écriture est, plus qu’un trait volontaire, typique de la perte irrécupérable qu’a subie le siècle précédent en matière de style et de formes littéraires, et il n’y a rien de bien captivant dans les enchevêtrements temporels dont Modiano s’est fait une spécialité. Après tout, on pourrait bien considérer que Fleur Pellerin éprouve un certain dédain à l’égard de la littérature récente, et ce serait éminemment respectable.

Pourtant, il faut mettre ces hypothèses en regard d’une récente polémique dans laquelle était impliquée Fleur Pellerin. Qu’a répondu le ministre aux récriminations qui se sont élevées de la population parisienne lorsqu’on lui a fait l’affront de dresser sous son nez cette immondice verte que son auteur a lâchement rebaptisée « arbre » ? Que cette « création » inepte était tout à fait digne d’être appelée de l’art, et que contester cette dénomination rappelait « les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ». Quelle conclusion en tirer ? Que le ministre n’est pas susceptible d’être allergique aux productions artistiques contemporaines, qu’elle n’a tout simplement pas d’appétit à la lecture, et que ce n’est pas exactement le profil qui convient au siège qu’elle occupe.

Car enfin, nous fera-t-on croire que, pendant qu’il occupait ce poste qu’il avait créé, André Malraux a cessé de lire ? De s’intéresser à ce qui fait le fondement de la culture française, c’est-à-dire ses belles lettres ? Peut-être, en tout cas dans les strictes limites de ce qu’elle avance, Fleur Pellerin a-t-elle raison : être ministre de la culture aujourd’hui ne laisse pas le temps de lire. Et c’est bien là le problème. A la lumière de la polémique susmentionnée, et de la présence du ministre lors de la récente inauguration de la fondation Louis Vuitton pour l’art contemporain (et chacun sait qu’il est absolument nécessaire que l’art contemporain soit protégé par une énième structure, menacé comme il est en France), on peut déduire à peu près ce qui constitue le quotidien de l’occupante actuelle de la rue de Valois : entre les taxes prévues sur les cartouches d’encre et l’apnée interminable dans le monde médiocre de la création plastique moderne, quel temps reste-t-il pour la vraie promotion de la vraie culture ? Cette mission se réduit aujourd’hui au beckettien « bricolage dans l’incurable » de la fiscalité répressive au service d’une justice sociale aux contours de plus en plus flous, et au rôle de vitrine politique du marché juteux de l’art contemporain, qu’analyse brillamment un récent article de Marianne.

Peut-être, finalement, ne peut-on pas rejeter la faute sur Fleur Pellerin, qui se débat comme elle peut avec son inculture personnelle dans les marécages d’une fonction devenue absurde à force d’idéologie et de dégradation de la vie politique française. Mais peut-être est-ce aussi bien là le problème. Il faut savoir : si l’on admet (et il serait difficile, ou hypocrite, de ne pas le faire) l’état déplorable dans lequel est la culture française, notamment chez les français eux-mêmes, attend-on d’un ministre de la Culture qu’il continue de déguster des petits fours entre deux sorties grotesques sur le fascisme supposé des opposants à la doxa artistique actuelle ? Ou exige-t-on de lui qu’il se batte pour redonner un tour plus reluisant à ce qui fait l’âme et l’identité de notre pays, et à cette fin, qu’il soit une valeur sûre en matière de connaissance de ses produits les plus récents, pour savoir où il va ?

Même Nicolas Sarkozy s’était prêté au jeu et avait appris par cœur des gloses sur un cinéaste danois entre les deux tours de sa présidentielle ratée. Fleur Pellerin n’a même pas pris la peine d’aller sur internet pour retenir deux ou trois titres de Modiano et faire illusion sur le plateau télé, ou de demander à un quelconque scribe de ses services de lui rédiger des fiches de slogans scolaires à crachoter avec application sur l’œuvre de l’auteur. Ce manque d’intérêt poignant pour ce sujet semble indiquer assez clairement laquelle des deux options elle a choisie pour mener son action, ou son inaction (sa passion, devrait-on dire) depuis son fauteuil rue de Valois. Peut-être croyait-elle que la sincérité donnerait un aspect plus sérieux et professionnel à sa démarche. Elle ne fait que révéler à quel point cette dame se fourvoie, et à quel degré abyssal les Français doivent placer leurs espérances sur sa personne et son action.

27 octobre 2014 André Samengrelo

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