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Alors que chacun pense à la famille et au lien sacré du mariage, Roger-Gérard Schwartzenberg, fraîchement élu député, profite de cette diversion pour déposer dans un profond silence une proposition toute aussi malsaine. Au cœur de ce texte, l’accès « à une mort rapide et sans douleur » pour tout patient majeur atteint d’une maladie incurable et souffrant physiquement ou psychologiquement en raison des effets de ce mal. Pour nous donner bonne conscience, nous pouvons le reprendre, comme quatre-vingt-neuf pourcents de nos concitoyens, et nous répéter que « choisir la mort devrait être la dernière liberté ». Voilà une belle expression ! L’euthanasie ne serait alors qu’une nouvelle liberté à conquérir pour le bien de tous, rien de plus. Une vie s’achève lentement, autant accélérer légèrement le processus. Voilà un beau combat à mener, aider des « morituri » à mourir plus vite ! Après tout, il s’agit certes de faire un meurtre, mais de le faire dans les règles de l’art, un peu comme Macky Le Surineur, avec des beaux gants blancs. N’y a-t-il donc plus le moindre fragment d’humanité en nous ? Où arrêterons-nous les massacres et les horreurs ?

L’expression même d’une « mort digne » peut et doit être remise en question. Aucune mort n’est digne, aucun corps privé de vie ne marque les esprits par sa beauté et son élégance. Soyons honnêtes, la mort est laide, la mort rappelle que l’homme est fragile, la mort éveille en nous une véritable angoisse, la peur de ce que nous sommes : des êtres éphémères qui ne veulent pas voir que la vie terrestre n’est qu’un « noviciat » et non un aboutissement.

Il est tout à fait naturel de chercher à avoir une mort plus esthétique, plus respectable et certainement plus délicate, mais l’homme meurt sans aucune noblesse, et c’est cette mort détestable qui lui révèle ce qu’il est réellement, un être misérable qui rêve parfois de grandeur, poussé par son hybris folle. Une mort assistée ne changera pas cette réalité, elle ne permettra pas d’être maître de sa vie, elle ne donnera qu’un faux-semblant de plus, un ersatz de liberté, et pauvre de nous, monstres d’orgueil et de vanité, nous y plongeons avec délice, comme toujours. Cela ne nous fera pas oublier notre condition d’homme, les malheurs, les souffrances de la maladie. Cela ne nous aidera pas à maîtriser ce mal qui est en nous. Cela consiste à se livrer soi-même, à refuser la vie qui nous est offerte.

En bons ingrats, il est possible de dire qu’on peut accepter ou refuser un don. Ainsi, me direz-vous, la vie donnée peut être rejetée ou gardée de la même façon. Il est possible de souhaiter sa propre mort, même en voyant que d’autres vont, au contraire, se battre chaque jour pour défendre leur vie et celle de leurs proches. Que le combat pour la mort choisie est beau ! Qu’il tient la comparaison !

On me dira, et j’entends déjà les critiques virulentes de bien-pensants (non sans une petite pensée pour Pierre Hemming), que je ne sais pas ce qu’est la maladie, la douleur quotidienne qui saisit un corps à toute heure du jour ou de la nuit et le prive de tout repos ou de toute possibilité de mouvement. On me dira ces maux qui transforment petit à petit le corps en cette étroite prison où l’esprit demeure retenu. On me dira qu’il y a quelque chose d’infâme à affirmer froidement, sans relâche, que proposer de donner la mort, même quand cette dernière est réclamée, n’est pas une solution et que cette proposition vise uniquement à légitimer un meurtre que l’on ne peut oser nommer sans devenir soi-même un bourreau ou un criminel.

Pourtant, chacun connaît un malade en fin de vie. Chacun reste auprès d’un mourant. Chacun dépose une dernière bise sur une joue, sans en avoir réellement conscience. Ce malade qui est là, face à vous, tout près de vous, cet être qui a perdu tout ce qui faisait sa grandeur d’autrefois, son prestige, faut-il le condamner à mort uniquement parce qu’il n’est plus celui qu’il était ? Le corps se dégrade, c’est honteux, c’est insupportable, il lui faut donc quitter cette enveloppe charnelle. Un corps usé, c’est d’une laideur !

Cependant, si nous consentons à la légalisation de cette forme de meurtre, autant mettre à profit cette grande avancée et mener une action aboutie. D’ici quelques mois ou années si nous sommes optimistes, ce droit pourrait être étendu à d’autres cas, après tout, il n’y a pas que les malades en fin de vie qui ressentent ce malaise lié à leur être et à la perception que l’on peut en avoir ! Si le traumatisme à la fois physique et mentale peut cautionner la mort, pourquoi ne pas aider tous ceux qui souhaitent mourir et à tout âge.

L’infâme n’est pas celui qui veut tenir une main et prier jusqu’au dernier soupire, c’est celui qui renonce, celui qui choisit de ne pas lutter. Ce qui est choquant, c’est l’égoïsme pur qui pousse à refuser le moindre regard à cet être en pleine souffrance qui voit ce profond dégoût au plus profond des yeux qui lui font face. Il voit la pitié, pitié plus douloureuse encore que le dégoût, et en vient à se haïr lui-même et à souhaiter sa propre mort. Le désir de mort naît du sentiment de n’avoir aucune raison d’être sur Terre, il suit l’idée selon laquelle le processus est achevé, et il ne reste alors plus que la délivrance, ce sentiment d’être digne de rejoindre l’autre monde qui révèle à la fois la lâcheté et la prétention.

Lorsqu’un malade est soutenu, aimé, protégé par ses proches et leurs prières, il n’a pas ce regard effrayé et ce désir de mort. Au lieu d’ « accompagner » les malades en fin de vie vers la mort, il est bon de leur montrer que la vie est toujours pleine de ressources et qu’elle se poursuit parce qu’elle a un but. La vie terrestre doit nous préparer à cette autre vie que nous recherchons tous. Ce chemin est « escarpé », mais chaque sentier réserve des difficultés à celui qui le parcourt et c’est la raison pour laquelle il n’est jamais bon d’effectuer une telle démarche seul. Ce sont les proches qui ont ce devoir de guider, d’accompagner ce dernier périple. La proposition de loi déposée par M. le député Schwartzenberg semble oublier ce principe de protection de l’autre. Ceux qui sont censés aider sont ceux qui appuient la volonté de cesser tout combat et tout apprentissage.

Il est à la fois terriblement pervers, cruel et égoïste de demander l’euthanasie pour un proche. En effet, cette démarche est bien souvent demandée parce qu’il est éprouvant de voir le malade dans ce piètre état. Les arguments sont toujours dans le domaine de l’émotion, du ressenti et de l’affectif. Il suffit de se dire que « c’est mieux pour lui », pour ne pas voir que c’est essentiellement plus agréable pour soi. Il est tout à fait horrible de voir une personne en fin de vie. Son corps change, ses capacités ont diminué, quand il est toujours possible de parler de « capacités ». Il est parfaitement répugnant de voir la faiblesse d’un homme.

Autant exposer directement la vérité, l’euthanasie, c’est aussi pour ne pas avoir à supporter ces périodes tout à fait écœurantes où le majeur redevient mineur, au mieux physiquement. Il est nécessaire de pouvoir assumer ne serait-ce que la lâcheté qui pousse à demander l’euthanasie pour un proche ou à soutenir des projets qui ont pour but d’autoriser ce qui est un crime qui doit uniquement libérer une conscience du poids que représente cette faute. Malgré tout, il serait bien plus simple de ne pas avoir à soulager son âme et de ne pas avoir à chercher une excuse pour avoir désiré avec ardeur, ce qui est tout à fait impensable : la mort d’un de ses proches, mais une mort « digne », et donc « choisie », une mort qui viendrait de lui et qui ne serait pas imposée, qui ne serait, à la rigueur, que suggérée.

En soi, il peut être préférable d’aider les hommes à vivre pleinement ces derniers instants de vie au lieu de chercher à leur ôter. Ces moments sont précieux, il s’agit d’un retour sur soi, sur ce que l’on est, ce que l’on a été. En fin de vie, il est avant tout nécessaire de se préparer et de préparer son âme à cet autre monde qui attend chacun de nous. Personne n’est prêt à quitter ce monde pour affronter le Jugement qui nous attend. Personne ne peut affirmer que le moment est venu et qu’il part sans aucune crainte, l’esprit libéré, alors que la mort ne l’a pas encore frôlé. Il existe une différence entre un homme en fin de vie et un mourant : le mourant est sur le point d’accueillir le repos éternel tandis que celui qui est en fin de vie doit s’apprêter à le recevoir, à être digne de le recevoir.

Si la mort est pressentie, il est néanmoins mauvais de l’anticiper, surtout si cette anticipation est délicatement soufflée par des proches si bien intentionnés. La fin de vie ne peut pas être mêlée à l’agonie, elle est cette période où l’homme possède à la fois la chance et le malheur d’avoir un sursis. Il peut encore avoir un dernier regard sur sa vie et lutter, encore et toujours, contre lui-même, pour tenter de mériter une mort qui ne soit pas un achèvement, mais une renaissance. La dernière liberté, ce n’est pas celle de mourir, c’est celle de choisir une vie meilleure, de combattre au cœur de ces derniers instants de vie terrestre, contre soi-même et contre ceux qui ne veulent pas voir, afin de réussir à achever son « noviciat ».

Marie Proserpine

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