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[EX-LIBRIS] Requiem pour un empire défunt

Requiem pour un empire défunt de François Fejtö

Quand l’homme moderne n’est pas embourbé dans un présentisme débile, il se livre à une activité étonnante : la consommation de l’histoire. Notre passé, saucissonné en tranches, baignant dans un fond de sauce de moraline et d’anachronisme classique, est servi à la cantine médiatique. La formule est indigeste ? On la fait passer à grands renforts d’images d’archives et de slogans. À la faveur du centenaire de la guerre de 14, la frénésie médiatique avait de quoi susciter un bien légitime effroi.

Pourtant, le calendrier historico-mémoriel a du bon ; il a notamment permis la réédition du Requiem pour un empire défunt de François Fejtö, chez Perrin, dans la collection « Tempus ». Ce beau titre ne révèle que partiellement l’intention de l’auteur : Fejtö ne se contente pas de faire entendre à ses lecteurs le chant du cygne de la double monarchie austro-hongroise. C’est un intellectuel, non un poète ; il honore donc le souvenir de l’Empire avec les seules armes qui sont à sa portée, en se saisissant d’une vérité tue, d’une vérité honteuse. L’Empire des Habsbourg ne s’est pas effondré : il a été détruit. On a maquillé l’assassinat du bouc-émissaire en désagrégation naturelle, on a attribué sa fin programmée à la force des choses et à la volonté des peuples. « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », c’est la probe vocation de l’intellectuel selon Péguy (Lettre du provincial).

Dans le Requiem pour un empire défunt, Fejtö dit tristement la vérité triste. Soucieux de remonter à la genèse du conflit pour mieux étayer sa thèse, il n’occulte aucun des aspects nécessaires à la compréhension du désastre, embrassant une perspective générale – européenne – inscrite dans la longue durée. Aussi la Maison de Habsbourg est-elle évoquée dès son entrée sur le devant de la scène, c’est-à-dire depuis la victoire de Rodolphe Ier sur son rival Otakar II Premysl, roi de Bohême, le 26 août 1278. Fejtö explique par un ensemble de facteurs le succès des Habsbourg, cette famille de hobereaux implantée en Suisse alémanique : de la chance, une politique matrimoniale rudement efficace et les vertus propres à cette race illustre. Sont évoqués la querelle entre François Ier et Charles Quint (dans des termes qui peuvent chatouiller les patriotes les plus sourcilleux), la lutte contre l’expansion des Turcs, l’essor de l’Empire au tournant des XVIIe-XVIIIe siècles après la guerre de la Succession espagnole, le « despotisme éclairé » et tranquille de Marie-Thérèse, le « rouleau compresseur » réformiste et niveleur de Joseph II. Fejtö décrit aussi avec les lunettes de l’ethnologue les caractères et l’histoire du peuple hongrois, depuis le règne de saint Étienne (Xe-XIe siècles) jusqu’au souffle romantique et révolutionnaire qui embrase le stupide XIXe siècle, en passant par la révolte menée par François II Rakoczi au début du XVIIIe siècle. On ne peut accuser Fejtö de passer sous silence le développement des tensions au sein de l’Empire. Il dresse au contraire le tableau tout en nuances d’un ensemble complexe, hétérogène, et, lui-même étant issu d’une famille d’imprimeurs israélites assimilés – fidèlement reconnaissants envers la double monarchie –, il analyse avec soin les difficultés et les tentations qu’ont connues les divers peuples constitutifs de cette mosaïque.

Il n’en demeure pas moins que la double monarchie conservait de réelles forces de cohésion, malgré les échecs successifs que représentent la perte de la Lombardie-Vénétie en 1859 et la consolidation, à la suite de la défaite de Sadowa intervenue en 1866, d’une Fédération germanique dominée par Berlin. Indépendamment des motifs invoqués par Fejtö, il convient de se référer à l’émouvante citation de Joseph Roth qui sert d’exergue à l’avant-propos : « (...) dans cette Europe insensée des États-nations et des nationalismes, les choses les plus naturelles apparaissent comme extravagantes. Par exemple, le fait que des Slovaques, des Polonais et des Ruthènes de Galicie, des juifs encafetanés de Boryslaw, des maquignons de la Bácska, des musulmans de Sarajevo, des vendeurs de marrons grillés de Mostar se mettent à chanter à l’unisson le Gott erhalte le 18 août, jour anniversaire de François-Joseph, à cela, pour nous, il n’y a rien de singulier » (La Crypte des Capucins). On a le multiculturalisme qu’on mérite et celui dont nous pâtissons aujourd’hui est loin de valoir celui du « Monde d’hier » cher à Stephen Zweig.

Or, cet ensemble majestueux qui fut le berceau d’une civilisation illustrée par Malher, Strauss et Musil, cet empire gouverné par un chef respecté avec l’appui d’une administration cohérente et d’une armée disciplinée, touche à sa fin dans les dernières années du règne de François-Joseph. Monarque conservateur, quoique suffisamment souple pour s’accommoder d’une constitution authentiquement libérale, François-Joseph était conscient de la fragilité interne de l’Empire et s’était heurté à l’hostilité de l’aristocratie hongroise, rétive à toute réforme et particulièrement à l’introduction du suffrage universel en 1907. Du point de vue des relations internationales, la cour et le milieu politique autrichiens voyaient avec inquiétude la Serbie de Pierre Ier, sortie victorieuse des guerres balkaniques de 1912-1913, se rapprocher de l’Occident et de la France alliée à la Russie. L’auguste empereur refusa pourtant de mener une attaque préventive contre Belgrade, s’opposant aux recommandations de ses conseillers les moins précautionneux. Mais la menace d’une hégémonie pan-serbe, l’aveuglement des opinions publiques européennes, la présence au sommet de l’État d’un puissant parti belliciste, incarné à Vienne par le chef d’état-major Conrad von Hötzendorf, ne laissent rien présager de bon. L’attentat de Sarajevo intervint le 28 juin 1914. L’archiduc François-Ferdinand – héritier de François-Joseph depuis le drame de Mayerling, considéré à tort comme le chef du parti de la guerre – et son épouse morganatique tombèrent sous les coups de feu d’un homme armé par la Main noire, organisation nationaliste et révolutionnaire serbe. Cet événement, dont les conséquences auraient somme toute pu être maîtrisées, a précipité par le jeu des alliances l’Europe entière vers la guerre et plongé une génération d’hommes dans le tumulte des orages d’acier.

L’Empire, dont les adversaires estimaient qu’il s’effondrerait à la première bataille, tint bon alors que le conflit s’enlisait. En 1915, les victoires allemandes en Russie ne laissaient pas d’inquiéter les Alliés qui avaient manifestement surestimé la valeur de l’armée du tsar. Cependant, dès l’année suivante, la situation tourne à la défaveur des puissances centrales. Le moral des populations civiles et des soldats austro-hongrois est en berne. L’armée impériale, qui a manifesté sa puissance et sa discipline dans les premières heures de la guerre, est minée par les désertions. Dans cette phase du conflit, rares sont ceux qui songent à l’anéantissement de l’Autriche-Hongrie. C’est pourtant le cas des politiciens serbes, tchèques et roumains émigrés qui sont les premiers à exprimer ce souhait. L’idée funeste est diffusée dans l’opinion occidentale et trouve un certain écho dans les chancelleries. Edvard Beneš, franc-maçon représentant le Conseil national tchèque à Paris, a ses entrées au Quai d’Orsay ; il exacerbe le ressentiment que la France républicaine et progressiste éprouve contre l’Autriche depuis les temps révolutionnaires. Les pages que François Fejtö consacre au rôle joué par la franc-maçonnerie, en l’occurrence, sont éclairantes : « il est indéniable que le fait de démolir l’Autriche correspondait aux idées des maçons, en France et aux États-Unis […] En fin de compte, des dirigeants nationalistes, diplomates et militaires, se sont servis de leur appoint psychologique et moral pour établir l’hégémonie, encore précaire, de la France sur les petits États successeurs de la monarchie détruite, et qui étaient beaucoup moins viables et beaucoup plus dangereux pour l’équilibre de l’Europe, beaucoup moins utiles comme barrière à l’expansionnisme allemand que n’aurait été une monarchie réorganisée » [p. 463].

Mais, pour l’heure, alors que les propagandistes du Delenda Austria commencent à se mobiliser, la perspective de l’anéantissement demeure lointaine. Le gouvernement italien, s’il souhaite la défaite de l’Autriche-Hongrie pour recouvrer le Trentin et Trieste, mesure le péril que représenterait une Europe centrale disloquée, à la merci des Russes et des Allemands. Charles Ier, qui vient de succéder à François-Joseph, représente l’espoir de l’Empire : dès son couronnement, il a écarté ceux qui avaient été les promoteurs de l’alliance contre-nature et dangereuse avec l’Allemagne. Il entend, dans le dos du Kaiser, mettre fin aux souffrances de ses peuples et aller vers une paix séparée. Ses efforts en ce sens échouent. Malgré l’importance relative d’un courant pacifiste en Occident, malgré les objurgations du pape Benoît XV, la guerre se poursuit, et Briand, président du Conseil, partisan avec Jules Cambon d’une détente, perd la main en France. Les démarches de Sixte de Bourbon-Parme, prince français et beau-frère de l’empereur, ne font qu’entretenir les illusions des partisans d’une paix acceptable pour les deux blocs.

Le camp occidental s’est durci, et le conflit a pris une dimension plus idéologique. En 1917, l’Empire russe est mort sous les coups de la révolution bolchévique. Peu après, les États-Unis d’Amérique entrent en scène avec l’intention d’en découdre avec l’Allemagne. À ce stade, sous l’influence de son ministre des Affaires étrangères, le comte Czernin, et sous la pression de l’opinion hongroise traditionnellement pro-allemande, Charles Ier, dont aucun des efforts antérieurs n’a été couronné de succès, choisit l’attentisme. Parallèlement, le radical Clemenceau, dont la belle-sœur est Autrichienne, est nommé président du Conseil en novembre 1917. Or, « l’annexion par l’Autriche de la Bosnie-Herzégovine, l’agressivité croissante de Vienne envers la Serbie, le resserrement des liens de l’Autriche et de l’Allemagne feront du Clemenceau pro-autrichien un ennemi implacable de l’Autriche militariste » [p. 366]. Quant aux États-Unis, s’ils considéraient avec bienveillance les démarches de Charles en faveur d’une paix de compromis avant leur intervention dans le conflit, ils ne prêtent désormais plus aucune attention au sort de l’Empire catholique.

Au printemps 1918, les victoires austro-allemandes sur l’Isonzo, les échecs essuyés par l’armée britannique et le bombardement de Paris permettaient d’envisager une victoire des puissances centrales. Dans ce contexte, le comte Czernin, dont les relations avec l’empereur se détériorent, bombe le torse et insinue, lors d’un discours devant le conseil municipal de Vienne, que la France aurait fait à l’Autriche une offre de négociation. Cette bourde, l’Empire la paiera cher. Irrité, le Tigre l’est d’autant plus qu’il est déterminé à faire la guerre et à la faire jusqu’au bout alors que l’opinion française est traversée par un fort courant pacifiste. Clemenceau révèle les démarches en faveur d’une paix séparée que Charles Ier avait entreprises : la lettre que l’empereur avait adressée aux Alliés le 24 mars 1917, dans laquelle il soutenait les exigences de la France relatives à l’Alsace et à la Moselle, est rendue publique. Le Kaiser Guillaume II exige des assurances de fidélité de la part de l’Autriche, Czernin saute et l’empereur est contraint de s’expliquer. « Le 11 mars, Charles se rendit dans la ville belge de Spa, alors quartier général de l’armée allemande. Il y rencontra Guillaume et signa un document apparemment de pure forme, mais dont la lecture montre clairement que l’Allemagne cherchait à convertir l’alliance en une satellisation déguisée » [p. 384]. Après quoi la situation militaire des forces austro-allemandes se dégrade au point que l’issue de la guerre ne fait plus aucun doute.

Dans ce contexte, Charles Ier promulgue un acte essentiel : un manifeste fédéraliste. Cette démarche correspond chez lui à la mise en œuvre de convictions sincères et qui sont les siennes depuis longtemps déjà, mais il s’agit surtout de convaincre les Alliés, et plus précisément Wilson, de la viabilité, de la permanence du projet habsbourgeois. Il s’agit surtout de retenir le bras du meurtrier. Le dernier empereur entend démontrer que le pacte séculaire entre la dynastie Habsbourg et ses peuples ne saurait être rompu, qu’une réorganisation de l’empire dans le cadre d’une confédération est souhaitable et possible. Les vainqueurs lui opposeront une fin de non-recevoir.

L’Allemagne, qui apparaissait aux yeux des Alliés comme le principal fauteur de guerre, fut certes punie, mais c’est l’Autriche-Hongrie qui, affaiblie et considérée comme un satellite du Reich, fut détruite. Les dirigeants français, britanniques, américains, anéantissent l’Empire, sur l’ordre de propagandistes nationalistes. À Londres, Beneš, que l’on a déjà mentionné, a en effet constitué, avec d’autres émigrés (Masaryk, Trumbić), un groupe de pression très actif autour d’un magnat de la presse britannique, Lord Northcliffe. Ils ont trouvé le filon : l’Empire sera détruit au nom du droit des peuples opprimés. Le Conseil national tchécoslovaque de Masaryk et Beneš est reconnu par le gouvernement français le 29 juin 1918. Clemenceau, animé par un nationalisme jacobin, était déjà, comme on l’a vu, l’un des partisans les plus convaincus de la destruction de l’Empire. Wilson, sur un mode moins hargneux mais tout aussi simpliste, s’est rallié à la cause des vautours.

Le berceau d’une brillante civilisation fut réduit en pièces. Les multiples États qui ont poussé comme des champignons sur son cadavre, édifiés arbitrairement et privés de toute puissance, n’allaient pas jouir longtemps du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des grands principes wilsoniens. François Fejtö, témoin capital, décrit en des termes définitifs la sinistre suite de l’histoire : « la victoire totale de 1918 et les traités de paix qui en découlèrent engendrèrent le néo-impérialisme monstrueux de l’Allemagne, incarné par Hitler, puis l’expansionnisme de l’Union soviétique, qui a pu prendre en charge comme prix de sa contribution à la victoire sur Hitler, la quasi-totalité de l’Europe centrale ». C’est ainsi que les grands principes démocratiques et le règne de l’abstraction ont fait le lit des totalitarismes.

Corbeyran L. Alzou

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