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[EX-LIBRIS] Léon Bloy : La chevalière de la Mort

Dire de Léon Bloy qu’il fut un écrivain catholique, c’est prendre le risque de provoquer un séisme du côté du cimetière de Bourg-la-Reine où reposent les restes de l’admirable auteur du Désespéré. Léon Bloy était chrétien, par la grâce de Dieu, et sa foi toute médiévale lui donnait les meilleures armes pour s’en prendre à la bigoterie sulpicienne et au cléricalisme bon teint. Nul n’a peut-être été autant que lui étranger à son siècle, le XIXe du positivisme triomphant où prospéraient pourtant sur le fumier du lectorat bourgeois les insignifiants romanciers catholiques et mondains. Assurément, Léon Bloy n’était pas un écrivain de cette sorte mais bien plutôt un chevalier de la Foi, servant d’une plume à vif l’Église du Christ et ses Mystères, envers et contre tous les bien- pensants.

Son œuvre immense, Bloy l’a commencée par une première « tentative littéraire », écrite en 1877 et publiée pour la première fois dans Le Magasin littéraire de Gand en 1891. Le sujet de La Chevalière de la Mort est déroutant dans la mesure où il semble très éloigné des préoccupations du romancier périgourdin : c’est Marie-Antoinette ! On s’en doute, il ne s’agit pas de variations précieuses, toutes en fioritures autour d’un thème salonnard, mais d’une méditation unique sur le sacrifice dans une perspective maistrienne.

Léon Bloy livre une peinture effroyable de la tourmente révolutionnaire sans jamais tomber dans une mythologie simpliste qu’il méprise ouvertement : « On débitera longtemps encore des Famille royale au Temple, des Louis XVI et des Marie-Antoinette priant pour leurs bourreaux et des cordonniers Simon comme s’il en pleuvait. Tout cela conçu dans ce goût marécageux de pleurnichage faux et exécrable dont l’imagerie dévote paraît avoir le secret et qui découragerait même du vice, si d’aussi bêtes images en étaient manufacturées ». Foin des hagiographies !

Le roi déchu occupe une place singulière dans l’opuscule en question et les lignes qui lui sont consacrées ne témoignent pas d’une tendresse excessive. Les références à Louis XVI sont autant de cruautés, passablement injustes et propres à irriter les Français fidèles au souvenir capétien, émus par le sort funeste du souverain immolé par le brasier infernal de la Révolution. Il est cependant impossible de réprouver un sourire en lisant la prose puissante du pamphlétaire implacable, dont les évocations, parfois assorties de jugements politiques pertinents, recèlent indubitablement une part de vérité. « Louis XVI n’eut pas de maîtresses et c’est tout ce qu’on en peut dire. Il interrompit en ce point la tradition et fut ainsi le négociateur malheureux de la vertu sur le marché européen où cette banale valeur était généralement dépréciée. Mais le monde est ainsi fait qu’il se donne à ceux qui le méprisent, quand une force redoutable est derrière leur mépris, et Louis XVI qui n’était pas fort, ne méprisa jamais personne. (...) Appuyé sur le nuage fuyant des plus vaines espérances qui aient jamais habité la pulpe molle d’un cerveau philanthropique, il put entendre sans indignation les insolentes menaces des Parlements et les protestations funambulesques des deux Assemblées, assister en roi pacifique à l’égorgement de ses plus fidèles serviteurs, présider entre Talleyrand et Lafayette à la transcendante bouffonnerie de la Fédération, accepter d’un cœur attendri l’imbécile dénomination de Restaurateur de la Liberté, se coiffer du bonnet rouge et ne jamais désespérer du cœur des Français. »

Au reste, Léon Bloy ne brocarde pas seulement l’indécision du roi dans le contexte
révolutionnaire, il se penche sur l’Ancien Régime déclinant, celui de l’étiquette et des petits marquis, n’omet pas de mentionner l’énorme héritage de ce tyran à l’orientale que fut Louis XIV et qui pesa toujours sur les épaules de ses successeurs. Mais c’est le siècle des Lumières qui lui inspire assurément le plus légitime mépris : « La petitesse du XVIIIe siècle est entièrement originale et n’appartient qu’à lui. Qu’on le prenne où on voudra, dans ses mœurs ou dans ses arts, dans sa politique ou dans sa philosophie, on n’y trouvera pas le plus imperceptible relief de beauté ou de force humaine. C’est un aplatissement universel des âmes. (...) Ce fut une époque merveilleusement superficielle où il semble que tout le monde naissait avec le don de ne rien entendre aux choses supérieures. L’éducation morale de l’enfance et de la jeunesse est proprement un assassinat par l’intoxication des plus épouvantables dissolvants. Une espèce de paganisme mollasse se combine avec je ne sais quels détritus infects de Port-Royal. »

C’est le discours venimeux des Philosophes qui, des salons de l’aristocratie corrompue, tomba dans le caniveau et embrasa la Populace. Et le crépuscule de ce siècle immonde sonnait le glas de la monarchie traditionnelle. Après un roi faible, c’est la Reine de France qui allait être conduite vers un supplice d’autant plus abject que, selon Léon Bloy, elle n’était pas une sainte, dans l’acception rigoureuse qu’en donne l’Église. « Si elle avait été véritablement une sainte, en la manière de sainte Elisabeth ou de sainte Radegonde et qu’à ses angoisses terrestres se fût ajoutée la surnaturelle agonie de la soif du ciel notre misère, à nous, se fût bientôt détournée de cette Misère crucifiée dont la splendeur nous eût infailliblement échappé. » Or, les souffrances de Marie-Antoinette semblent dépourvues de caractère surnaturel et le crime odieux qui mit fin à son agonie ne saurait être, à proprement parler, qualifié de martyre. C’est une figure tout à fait humaine, une mère, une reine déchue de son rang, qui est, malgré elle, arrachée à la vie, broyée par une œuvre destructrice. Et c’est ce qui rend véritablement déchirantes les dernières heures de la Reine. Marie-Antoinette dut essuyer toutes les humiliations infligées par les sans-culottes, elle qui avait traversé d’un pas altier les dernières années de l’Ancien Régime, opposant « au cynisme du vice étiqueté l’impertinence de la vertu sans étiquette », elle que l’odieuse affaire du Collier et les intrigues du comte de Provence n’avaient pu compromettre. Exaspérée par la faiblesse du roi, mesurant mieux que personne le poids des responsabilités qui résultent d’une juste autorité, elle ne tenta rien sans le consentement d’un Louis XVI condamné par sa propre inertie et dépouillé de ses droits légitimes par la cabale des clubs et des agitateurs. Le roi était perdu : « il eut une minute de grandeur, pas plus, et ce fut, hélas ! sa dernière minute ».

La Révolution avait tué un homme et voulait mettre à terre un principe. C’était insuffisant. La fille de Marie-Thérèse, par sa beauté, par son rang d’archiduchesse et de « Reine des Lys d’or », par son éminente dignité, représentait un outrage vivant pour les hommes de la Révolution. Léon Bloy met en avant le ressentiment des criminels de 1793, leur prêtant des paroles qui sont presque familières aux oreilles modernes : « Nous ne voulons plus obéir qu’à ce qui mérita le mépris et nous prétendons commander à tout ce qui fut jugé digne de nous fouler aux pieds. Nous décrétons la victoire universelle de notre abjection et nous ne promènerons jamais assez d’immondices sur les hauteurs immaculées de l’innocence humaine ».

Séparée de ses enfants, vivant dans l’indigence sous le regard de ses geôliers, Marie-Antoinette vécut ses derniers mois à la Conciergerie alors que l’on préparait soigneusement son assassinat pompeusement juridique. Priant et lisant, elle patientait dans les lieux sinistres où elle était recluse, se préparant à la mort et s’abandonnant à la Providence. Celle qui était Reine de France jusque dans l’extrême pauvreté et l’abandon attendait que la populace souveraine lui fît l’honneur de la juger et de la mettre à mort. Les ressorts d’une juste indignation étaient déjà brisés : « Lorsqu’on lui arracha son fils, elle le défendit comme une lionne qu’elle était, s’offrant à tous les coups. Il fallut qu’on la menaçât de tuer le pauvre enfant. À partir de ce moment, tout se détendit en elle, toutes ses résistances s’éteignirent et s’abolirent dans une immense désolation silencieuse et résignée, où le pardon recommandé par Notre-Seigneur Jésus-Christ se levait enfin, comme un pâle soleil sur la mer, au lendemain d’une tempête qui a tout détruit. (...) De Maistre a dit qu’il put y avoir dans le coeur de Louis XVI mourant telle acceptation capable de sauver la France. Combien plus justement pourrait-on le dire de la Reine, de cette Véronique découronnée qui n’aurait pas eu même un mouchoir pour essuyer le visage sanglant de son Maître s’il avait passé dans sa prison (...). »

Il ne restait plus à la reine qu’à comparaître devant ses juges, exposée à l’hostilité d’une foule galvanisée par les sentiments les plus vils. C’est peut-être lors du procès de Marie-Antoinette qu’apparaît de la façon la plus évidente ce que Joseph de Maistre appelait le caractère satanique de la Révolution, qui trouve son expression la plus intense dans le réquisitoire de Fouquier-Tinville. « L’excès incroyable de sa rage, qui rappelle celle de Caïphe, donne à penser que cet idiot sinistre entrevit l’énormité de cette confrontation. (...) » Car le régicide apparaissait aux yeux des révolutionnaires comme une étape qui était certes nécessaire et fondamentale dans le processus de régénération entamé par les fossoyeurs de la royauté, mais il n’offrait que de maigres garanties contre la perpétuation du principe royal. Celle qui incarnait, avec son fils le dauphin, la pureté des Lys, devait mourir. Il fallait qu’elle périsse dans les conditions les plus dégradantes, sous le nom dérisoire de Veuve Capet, comme ennemie de la Nation, comme Autrichienne. La République, pour vivre, avait besoin d’un crime plus affreux que l’assassinat d’un monarque : il lui fallait celui d’une reine qui avait été l’une des plus gracieuses de l’histoire de France, qui apparaissait meurtrie mais digne, séparée des siens depuis plusieurs mois, s’en remettant exclusivement à Dieu. Le 16 octobre 1793, Marie-Antoinette fut décapitée. Mais une telle fin, « avec son appareil d’échafaud et sa procession d’ignominie, c’est une couronne réservée, un diadème impérial dont les pointes fleuronnées crèvent la voûte du ciel et qui ne peut convenir qu’à des âmes d’élection et rares parmi les rares ».

Corbeyran L. Alzou

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