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[EX-LIBRIS] François Huguenin : l’Action Française


L’Action Française « Pour comprendre les événements » F.Huguenin

L’Action Française naquit en France en 1898 sous l’égide de Maurice Pujo et Henri Vaugeois. A l’origine, c’est un parti politique classé (parfois à tort) antidreyfusard, nationaliste de cœur mais pas encore royaliste. Rapidement, avec le poids grandissant de Maurras et son attractivité, le royalisme sera le fer de lance du mensuel l’Action Française, devenu quotidien par la suite. Si l’auteur ne s’attarde pas outre mesure sur l’homme en lui-même, il creusera en profondeur la manière dont il a fait de l’Action Française un véritable laboratoire du royalisme, en étudiant, en particulier, son rapport à la philosophie (notamment contre-révolutionnaire) mais aussi à l’art et à la religion. Sauf durant l’épilogue, François Huguenin n’évoque que très rarement de front la pensée politique maurassienne et royaliste, cependant, au fil des analyses et des oppositions — souvent à travers des articles de journaux — le lecteur se familiarise avec ce qui formera l’une des plus grandes idéologies politiques de cette période. De fait, l’auteur utilise les écrits des acteurs principaux de l’Action Française pour peindre, petit à petit, le profil de cet homme atypique qui a marqué de son talent et de son intelligence la première moitié du XXe siècle.
Cette étude, relativement poussée, entraîne le lecteur entre les différents maîtres penseurs qui ont influencé l’Action : Comte, Le Play, de Maistre et cætera. La lecture en est parfois fastidieuse tant l’étude détaille les moindres apports de ces courants à l’AF. De même l’auteur s’attarde sur la critique littéraire et artistique du journal et de ses satellites, qui formaient ensemble une véritable école de pensée.

Les idéaux de l’Action Française ,bref aperçu

Commençons par ce qui fit sa renommée, le royalisme bien entendu, mais un royalisme fédéraliste. La pensée maurassienne était opposée à l’État omnipotent, lui opposant la formule d’un royalisme national, d’une aristocratie provinciale et d’une démocratie locale. Pour lui la république — comme les gouvernements fascistes et nationaux-socialistes par la suite — est une forme étatique liberticide puisque régissant intégralement la vie de l’individu. Elle est également une hypocrisie, les dirigeants gouvernant non pour le bien commun mais pour être réélus. La première raison susmentionnée, entraînera l’opposition de Maurras à l’État totalitaire Italien et à l’État racialiste allemand (peuple auquel il voue une grande haine). De plus, comme tout amoureux de l’ordre, l’AF ne jure que par la continuité, continuité de la société par la continuité de la famille, et donc continuité dans l’État par l’hérédité Royale. L’autre particularité de ce royalisme réside dans le fait qu’il soit basé entièrement sur une vision de l’Homme et de sa nature sociale. Bien loin de l’Homme nouveau créé par la révolution, le maurrassisme s’appuie sur une anthropologie en lien avec celle de l’Église, qui voit dans l’Homme un penseur et un être bon, qui ne doit être régi qu’au minimum par des lois gouvernementales. Id est, dans l’absolu l’Homme devrait n’avoir à respecter que les règles de l’ordre naturel et les lois inhérentes à un consensus social respectant le bien commun. L’Homme doit donc être conscient de ces règles naturelles régissant toute société pour la conduire au bien commun. Par analogie, ce sont pour eux les mêmes règles qui régissent la famille, en tant que cellule de base de la société. Ces règles sont théoriquement suffisantes, le Roi étant là en arbitre pour réguler les abus qui pourraient advenir au sein des provinces ou des localités. Cette vision de l’Homme va pousser l’Action Française royaliste (nom du journal après la mort de Maurras en 1952) à se rapprocher de la gauche socialiste en opposition au nationalisme, et, par-là même, en niant une partie de la pensée maurrassienne.

Le rapport à la question juive et l’antisémitisme est, bien entendu, abordé, et en cela, nous pourrions dire que Maurras fut le précurseur de ce que nous appelons aujourd’hui l’antisionisme. Contrairement à certains de ses camarades de l’Action Française, il attaquera vivement « l’état dans l’état », id est le communautarisme de certains groupes ethniques ou religieux de son siècle. Il précisera à de nombreuses reprises sa position, soutenant qu’il n’a rien contre un juif en tant que personne. Il affirme que ce dernier ne peut être français puisqu’il est déjà affilié à un pays, et, par conséquent, qu’il ne peut servir la France. Il réaffirmera en 1941 — sous l’occupation — son antisémitisme d’état : « On se pose bien mal la question. Il ne s’agit pas de flétrir une race. Il s’agit de garder un peuple, le peuple français, du voisinage d’un peuple [les juifs] qui, d’ensemble, vit en lui comme un corps distinct de lui. ». De la même façon, il ciblera également « les métèques, les protestants et les francs-maçons » mais avec une violence moindre.

Les rares fois où l’auteur se risque à attaquer la pensée maurassienne de front portent sur des questions « sensibles ». La première, peut-être la plus importante, la relation de Maurras à la foi . Élevé dans une famille catholique, il reconnaît la caractère chrétien de la France, cependant il ne partage pas la sainte relation de l’Homme avec Dieu. Le catholicisme est pour Maurras un ordre : « C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors. ». Cependant l’auteur — notamment à travers la relation épistolaire qu’il eut avec l’Abbé Pénon — pointe du doigt la souffrance que Maurras éprouvait dans cette absence de certitude, et en particulier dans la question de la mort. Maurras a beaucoup cherché une présence divine, il en éprouvait même une certaine frustration. De ce que l’on peut comprendre entre les lignes de l’auteur, Maurras a trop cherché avec sa tête et pas assez avec son cœur. Quand on sait que son paradigme artistique était le classicisme et qu’il ne reconnaissait aucune qualité aux romantiques, on comprend mieux cette situation.

La condamnation de l’Action Française par l’Église en 1926, quoique détaillée, n’apporte pas grand-chose au débat : il rappelle l’épisode de la lettre du cardinal Andrieu (Archevêque de Bordeaux), l’escalade de la violente polémique jusqu’à la condamnation, et revient sur les dégâts provoqués par cette dernière. Seule la conclusion est en soit assez cocasse quand on connaît le changement de cap qu’opèrera l’Église trente-six-ans plus tard. L’auteur développe l’idée que l’Action Française puisse ne pas être assez catholique pour le Pape, et tente de pousser le catholicisme dans la sphère privée.

Deuxième question sensible : les positions de Maurras durant les guerres et notamment la seconde. Révoqué en raison de sa surdité, Maurras prône durant la première guerre, l’union nationale pour la défense de la Patrie, union nationale qui se fera nécessairement autour de la république. Durant cette guerre, l’AF perd beaucoup de ses jeunes cadres (comme Montesquiou ou Henry Lagrange). L’après-guerre est une période paradoxale pour l’Action : cette dernière se développe énormément, cependant peu de gens seront prêts à aller jusqu’à l’insurrection, beaucoup partageront les points de vue de l’Action sans jamais s’engager plus en avant. Durant la seconde guerre mondiale, Maurras fera le choix de se solidariser autour du Maréchal. S’il choisit Pétain, il ne choisit pas la collaboration, et encore moins la collaboration avec l’Allemand. Cependant il s’attache — comme durant la première guerre mondiale — à la France, aussi faible soit-elle, et cela passe pour lui par s’attacher au héros de Verdun. S’il n’a jamais réellement soutenu ni attaqué la résistance, il lui semblait toutefois que le renouveau Français ne pouvait passer que par une conquête de l’intérieur. Au fil des pages sur la seconde guerre mondiale, on y découvre un Maurras plus humain, totalement coupé de la réalité, isolé dans son appartement lyonnais. Après la guerre, Maurras sera condamné par un tribunal de la libération.

L’après Maurras

Après la guerre, l’Action Française aura perdu de sa superbe, notamment pour des raisons de notoriété « nauséabonde ». Cependant la critique des héritiers de Maurras garde toute sa véracité et son touchant. « Rien n’est plus faux que de croire que nous vivons dans une société de loisirs : les loisirs sont seulement des occasions de dépenses dont l’extension commande plus de ressources, plus de travail » proclame Philippe Ariès dans les années 1950. Une des critiques des descendants envers les anciens sera de n’avoir jamais concrètement essayé d’établir une royauté en France. A part en la personne de Léon Daudet, l’Action Française n’aura jamais été réellement implantée dans les arcanes républicains, toutes ses descentes dans la rue se solderont par des échecs (la plus connue étant, bien entendu, celle du 6 février 1934). Contrairement à ce qu’affirme sa devise « Notre force est d’avoir raison », il ne suffit pas d’avoir raison pour gagner ou se faire élire, l’Action Française en est le parfait exemple, elle n’aura jamais su fédérer au-delà de l’analyse — politique ou littéraire. Néanmoins, après la guerre, certains — comme Boutang — sortant du passéisme qui rongeait parfois les rangs de l’Action Française proposent des solutions innovantes, attaquent la république sur ce qu’elle est, et non plus par la supériorité des institutions royales. Si l’on s’attarde sur les démonstrations de Boutang concernant les régimes politiques, on comprend vite quel a pu être l’enthousiasme des royalistes à suivre le président De Gaulle avant la crise algérienne. Cependant, le revirement de De Gaulle sera vécu comme une trahison et marquera la fin réelle de l’épopée royaliste, perdant le fol engagement à démontrer la supériorité du Roi, la plupart des royalistes se cantonneront à l’exercice de la critique.

Hubert d’Abtivie

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