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[EX LIBRIS] Vincent Aucante : « Barbares : le retour »

15 novembre 2016 Léon Daurelle

Recension de l’ouvrage de Vincent Aucante, Barbares : le retour, publié en septembre 2016 aux éditions Desclée de Brouwer. 276 pages.

« Voilà en effet un effet de miroir à nouveau : le barbare projetait sa propre image sur la civilisation, et celle-ci finirait par lui ressembler, voire par le trouver aimable. Nous retrouverions donc à une vaste échelle, le modèle mimétique de René Girard : barbarie et civilisation s’éclaireraient comme deux images qui se renvoient l’une à l’autre, et sombrent dans la même violence. Les islamistes qui ensanglantent notre monde seraient-ils le reflet de notre civilisation ? »

Vincent Aucante est docteur en philosophie, ancien Directeur du Centre Saint-Louis à Rome et ancien Directeur culturel du Collège des Bernardins à Paris. Il est spécialiste de Descartes et d’Edith Stein.

Depuis l’antiquité, les barbares font irruption dans l’histoire. Le terme désigne tantôt l’ennemi, tantôt celui qui n’appartient pas à la civilisation. Il est revenu à la mode pour qualifier les djihadistes, surtout après les attentats du 13 novembre 2015, bien qu’un philosophe de l’université Paris VII-Diderot signait le 17 novembre 2015, une tribune dans Libération, pour montrer que « Ce terme apparaît comme un mot brûlé, parce trop employé pour désigner l’autre en général, et, particulièrement, le musulman. Brûlé aussi parce qu’il fait écran à toute intelligence précise de l’ennemi qu’exigent les situations de guerre. » Alors brûlé ? L’essai de Vincent Aucante rappelle qui sont ces barbares dont l’appréhension a traversé les âges, mais aussi qui sont ceux qui emploient le terme et le définissent. « La réalité historique recoupe donc les perspectives littéraires, qui ont cherché à interpréter une réalité ayant fortement marqué les esprits  » (p.28).

Commençons avec l’auteur à l’aube de la civilisation, puisque l’un n’existe pas sans l’autre, et un rappel étymologique : le barbaros grec est celui qui ne parle pas « la langue hélène », le barbarus romain quant à lui « désigne généralement celui qui ne reconnaît pas les lois romaines et ne bénéficie pas de la culture et des bienfaits de la civilisation romaine  ». Mais parce qu’il juge ces définitions « simplistes  », Vincent Aucante complète : « la frontière linguistique et géographique séparant la barbarie et le monde grec n’est pas fermement tracée, mais se comprend plutôt suivant des perspectives sociétales et culturelles, et surtout philosophiques et morales » et chez les Romains, cela induit une hiérarchie entre les « bons » et les « mauvais » barbares selon des critères de proximité tant géographiques que moraux et politiques. Lesquels définissent qui est ami ou ennemi.

Mais s’il s’oppose à la civilisation, le barbare est-il dénué de culture ? Au contraire démontre Vincent Aucante. « Cette fascination pour le sang versé ne veut pas dire qu’ils n’aiment pas la vie, au contraire !  » écrit-il. S’ils n’ont pas toujours de lois écrites, les barbares, qui vivent en communauté, sont organisés selon des lois propres, souvent coutumières. Celtes, Huns, Francs, Burgondes, Mongols, Bédouins et cætera ont des points communs avec les civilisations et des caractères propres aux barbares. Ils font la guerre mais « au quotidien », possèdent une organisation sociale, le clan composé de familles mais nient l’individu, sont pour la plupart nomades et commercent mais ne se mélangent pas, ils sont religieux mais n’ont pas de religion organisée car leurs dieux « sont nombreux » (culte des montagnes, pierres sacrées…) et leurs mythes fondent leurs lois, les barbares affrontent la mort mais ont peur des morts. Les barbares ont bien d’autres particularités détaillées en partie dans cet ouvrage, mais Vincent Aucante s’est attaché à mettre en perspective les barbares et la civilisation, lesquels se reflètent dans leurs miroirs déformant. C’est un rappel essentiel nourri de nombreux exemples pour trouver comment de barbare, on devient civilisé, puis inversement. Sur cela, Vincent Aucante écrit que «  l’apparition de l’écrit et la sédentarisation se révèlent déterminantes dans le passage de la barbarie à la civilisation ». L’agriculture y est aussi pour beaucoup, puis le commerce entre les villes d’où les civilisations tirent leurs richesses et attirent ces barbares nomades. Et l’analogie se révèle en ces mots de l’auteur : « les villes des sédentaires fonctionnent pour les nomades comme un miroir, leur renvoyant une image à laquelle ils cherchent à ressembler » et cela remonte à l’histoire d’Abel et Caïn. Le désir mimétique s’exprime souvent de manière violente pour s’enrichir à moindre effort et rapidement. Ou pour trouver un lieu d’installation dans certains cas, notamment celui des Boers sud-africains qui fuyaient l’impérialisme britannique. Ils sont un cas particulier de « nomadisme forcé et les violences dont ils sont victimes les transforment souvent en barbares pendant de courtes périodes ». Un dernier cas semble confirmer le nomadisme du barbare, celui des soldats errants qui étaient recrutés par l’Empire romain par exemple, à l’image des mercenaires pour accomplir des missions violentes de maintien de l’ordre, ou pour mater une rébellion. Une sorte de menace extérieure employée à l’intérieur de la civilisation pour continuer de contrôler des populations. Au fond, le nomadisme est un caractère barbare, mais faut-il y voir davantage un défaut de racines ?

Avant d’aborder la barbarie « civilisée », Vincent Aucante analyse 5 stratégies qui ont été à l’œuvre au long des siècles. Elles sont issues de « quatre représentations du barbare partagées unanimement par ces différentes civilisations : le barbare apprivoisé, le barbare tenu à distance, le barbare soldat, et l’ennemi barbare. Mais la victoire définitive sur les barbares viendra d’une cinquième stratégie, qui n’est pas guerrière : la démographie » (p. 115).

S’il a été souligné que la culture n’est pas un caractère exclusif des civilisations, la barbarie n’est pas plus l’apanage des barbares comme le montre Vincent Aucante dans la deuxième partie de son ouvrage.

« Si la frontière ne permet pas de séparer les barbares des empires civilisés, la violence n’est pas davantage leur signe distinctif  » (p.138). Mais il faut tout de même noter que « cette omniprésence de la violence est un symptôme fort pour entrer dans la compréhension des barbaries modernes  ». L’histoire ne manque pas d’illustrer le basculement de la civilisation à la barbarie. Les persécutions commises par l’Empire romain ne sont-elles pas l’expression paroxystique de la barbarie civilisée ? Oui, mais pas seulement car en réalité, la barbarie a subi un glissement au début de notre ère « elle n’est plus matérialisée, elle est devenue intérieure. Elle ne concerne plus des tribus mais des individus » (p.141). Cela préfigure la barbarie moderne qui s’est exprimée à travers les idéologies nazies ou communistes, attendu que la barbarie d’autrefois et l’actuelle « ont la violence en partage », mais ne « tissent pas les mêmes liens avec la raison ». A la fin du jour, faut-il renvoyer dos à dos le barbare et la civilisation, le djihadiste et notre mode de vie ? Ou plutôt chercher le miroir qui nous retourne le reflet de ce que nous sommes ? Barbares : le retour, propose une introspection historique au cours de laquelle on retrouve la pensée des anciens et des modernes, enrichie de la lecture mimétique du monde par René Girard. De nombreux aspects avaient déjà été compris par ceux qui vécurent en leur temps la barbarie, bien avant la manifestation du djihadisme. Et maintenant ? Réponses de l’auteur au dernier chapitre de cet ouvrage agréable à lire.

15 novembre 2016 Léon Daurelle

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