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Ce jour de mars 1793, place des agriculteurs, à Nantes, les uniformes bleus claquent au vent. Masse imperturbable et triste, à peine égaillée par le roulement du tambour. Face aux bleus, un homme se tient debout. François-Athanase Charette de la Contrie, né breton, devenu vendéen par le sang et les larmes, va être passé par les armes.
Ils le tiennent enfin, ce roi des brigands qui pendant trois ans a défié la République ! Trois longues années de souffrance, de deuils, mais aussi de courage et surtout, de panache.
L’homme vêtu de blanc et blessé au bras commande lui-même le peloton. En guise d’avertissement aux patauds qui vont exécuter leur sinistre office, il s’exclame, en exhibant son coeur : « Ajustez bien, c’est ici qu’il faut viser un brave ! ». Il a refusé qu’on lui bande les yeux : après avoir frôlé la mort à tant de reprises, il tient à la regarder en face.
Charette, comme convenu, baisse la tête : c’est le signal pour que le peloton ouvre le feu.
C’est alors que se produit un événement qui illustre à merveille le panache du brave : touché, il demeure debout. Il est mort, frappé au cœur, mais il est toujours debout, il ne s’effondre pas. L’espace de plusieurs secondes, il fléchit un genou, puis l’autre, s’incline en avant puis en arrière, et tombe enfin, avec maîtrise et élégance. De sa bouche, on entend : « Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit ». Telles furent les dernier mots du plus valeureux des généraux vendéens.

C’est peu ou prou par cette scène que s’est achevée la conférence donnée par M. de Villiers à Paris ce mercredi soir. Ce portrait est saisissant, émouvant, admirable. Nous connaissons assez bien le Charette vendéen, le Charette terrien, ce petit noble que les paysans sont venus chercher dans son lit à la Fonteclause. On le sait, cette étincelle allait allumer un feu immense, au point que Napoléon lui-même écrivit de Charette : « il laisse percer du génie ».
Mais que sait-on au juste du François-Athanase d’avant les troubles ? Quelle était sa vie avant que « la foi de nos Pères » n’ait été définitivement ébranlée par les tenants de la déesse Raison et du bonnet phrygien ? Qui était-il, que faisait-il ?
C’est précisément à cela que le magnifique ouvrage de Philippe de Villiers, Le Roman de Charrette, vient répondre.
Villiers, d’une plume de feu, y trace le parcours étonnant d’un Charette méconnu : le timide enfant de Couffé, envoyé à Brest pour intégrer le Corps des Gardes de la Marine, le Charette marin. C’est dans des archives de la Marine (dont l’accès lui fut permis par son titre d’ancien secrétaire d’Etat auprès du Ministre de la Culture), dans des conversations passionnantes avec des amiraux, et dans de vieux documents gardés pieusement par des familles bretonnes et vendéennes, que Philippe de Villiers a puisé la matière nécessaire à ce roman (qui est le roman d’une vie et non une vie romancée).
Et quelle vie ! Officier de la Marine du Roy, Charette n’a point démérité. Héros des Guerres d’Amérique contre la Perfide Albion, marin intrépide le long des côtes barbaresques et ottomanes, il a vu du pays, et s’est amariné. Il est devenu un vrai marin, les flots sont devenus son champ de labour. La preuve de son mérite à la Royale ? Il fut promu lieutenant de vaisseau à vingt-quatre ans, alors qu’une telle promotion s’obtenait généralement après vingt ans de carrière pour la plupart des officiers. La promotion au mérite, plutôt que la traditionnelle promotion à l’ancienneté : un fait rarissime, qui atteste de la valeur du petit officier breton.
Car en effet Charette est breton, mais c’est par la lame de son sabre qu’il deviendra vendéen lorsque, au début de la Révolution, il épousera une riche Nantaise qui possédait des terres en Vendée, à la Fonteclause, non loin de Challans. Allergique à la bourgeoisie d’armateurs que fréquente son épouse (elle est de quinze ans son aînée), François-Athanase se retire rapidement dans les terres de sa femme et adopte de pays de chemins creux, ses mœurs, ses gens. Trois années déterminantes au cours desquelles il devient vendéen.
La vie semble paisible en Bas-Poitou, mais tandis que Monsieur de Charette chasse la perdrix avec son brave griffon, l’orage gronde. La Convention, depuis Paris, s’en prend aux bons prêtres, va bientôt massacrer le Roi et s’apprête à ordonner une levée de 300 000 hommes pour combattre l’étranger aux frontières. Lorsque les effets néfastes de la Révolution terroriste parviennent aux bourgs reculés, c’est la stupeur. L’étincelle de la conscription et de la Constitution civile du clergé font s’enflammer le pays contre les trutons et les patauds. Le tocsin sonne. Charette voit tout le mal que présente la Révolution et ses mesures outrancières, mais il ne s’enflamme point encore. Et pour cause : il connaît bien la guerre pour l’avoir pratiquée, et sait les malheurs qu’elle provoque dans la chair et le cœur des hommes. Pourtant il se lèvera, sommé de partir au combat à la tête de ses ventrachoux qui le réclament, et d’emblée son panache subjuguera ses troupes. Son premier acte en effet, à peine tiré de son lit par les paysans, fut de faire flotter sur sa demeure la bannière immaculée de nos Rois et de saluer l’étendard avec élégance. Sur la lame de son sabre de Marine, une devise de la Royale : « Je ne cède jamais ».
La suite est bien connue. La guerre, la guerrilla, Machecoul, les défaites puis les victoires des « paydrets » de Charette, la solitude du chef par rapport aux autres généraux vendéens, l’anéantissement de ces derniers dans les marais de Savenay, tragique épilogue de la Virée de Galerne. Charette est alors seul contre tous, mais comme le crie son sabre, jamais il ne cèdera. Il avait promis de donner jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la Foi ancestrale et le retour du Dauphin ? Il tiendra parole, et c’est au terme d’une course haletante de trois ans, longue chasse aux loups, que les Bleus le tiendront enfin entre leurs griffes. Il rendit son âme à Dieu mais, accéda à l’immortalité, car son panache vit encore au plus profond des cœurs de ceux qui se souviennent.
« Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais » : telle fut la devise d’un homme d’honneur, figure admirée par notre conteur du soir : Philippe de Villiers. J’imaginais ce dernier lassé par les vicissitudes de la politique et fatigué par les épreuves de la vie. Que nenni ! C’est le verbe haut et les yeux brillants que je l’ai entendu conter l’épopée époustouflante de Charette et, par-delà, la geste héroïque de la Vendée en armes, au souvenir de laquelle il a profondément contribué.
Entretenir ce souvenir des martyrs, c’est aussi rendre hommage à toutes les victimes des totalitarismes pour qui la Convention terroriste fut une matrice. C’est ainsi qu’il y a vingt ans le grand dissident russe Soljenitsyne s’était rendu aux Lucs-sur-Boulogne, paroisse martyre, en compagnie de Philippe de Villiers ; et c’est le miraculé du Goulag qui, le premier, a incité le vendéen à écrire un livre sur Charette. Si Dieu le veut, un grand film devrait voir le jour d’ici quelques années, sur la vie du grand chef vendéen : la boucle serait alors bouclée, et le souvenir assuré. Et justice rendue.
Depuis l’œuvre monstrueuse des Colonnes infernales, la Vendée a sû renaître de ses cendres, tel le Phoenix. Ainsi en est-il de Villiers, un homme qui a souffert mais ne se couche pas devant l’adversité.
Vous l’aurez compris, le Roman de Charette vaut le coup d’être lu. C’est un voyage dans le temps, dans l’espace, mais aussi dans l’âme humaine.

Corsaire

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