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Michel De Jaeghere : Le christianisme a-t-il provoqué la chute de Rome ? [3/4]

Michel De Jaeghere est journaliste et écrivain. Il est directeur de la rédaction du Figaro Hors-série et du Figaro Histoire. En 2014, Michel De Jaeghere publiait aux éditions des Belles Lettres un imposant ouvrage consacré à la chute de l’Empire romain d’Occident : Les derniers jours [1], lauréat du Prix Du Guesclin 2014.
M. De Jaeghere a bien voulu répondre aux questions du R&N.

Cet entretien est divisé en quatre parties :

En voici la troisième partie.

R&N : Comment se répandit l’idée que le crépuscule des dieux avait causé le crépuscule de Rome ?

M. De Jaeghere : Certains esprits ont été troublés à l’époque par l’enchainement des évènements. Certains néo-païens prétendent l’être encore aujourd’hui. Le IVe siècle, celui de Constantin et de l’empire chrétien, avait été un siècle de restauration, de renaissance politique, artistique, littéraire. Le malheur a voulu que lui succède, au Vè siècle, une ère d’invasions, du fait de la poussée des Huns, qui chassent devant eux les tribus germaniques d’Europe orientale. Ces dernières se déversent peu à peu sur le territoire romain. Aussi, le Vè siècle sera-t-il celui de l’effondrement de l’Empire romain. Le crépuscule de l’Empire romain d’Occident va succéder, à un siècle de distance, au crépuscule des dieux. Dès l’Antiquité, s’est naturellement manifestée la tentation d’établir entre l’un et l’autre un lien de cause à effet. A l’occasion du sac de Rome, les derniers païens eurent beau jeu de dire que leurs prédictions s’étaient réalisées et que les dieux se vengeaient du délaissement des anciens cultes en abandonnant les romains à leur sort. Les néo-païens n’en sont plus tout à fait là aujourd’hui, mais ils voudraient croire que le christianisme fut effectivement à l’origine de l’effondrement de l’empire romain d’Occident. Cette thèse a été popularisée, au XVIIIe siècle, par Voltaire et Edward Gibbon. Elle a été reprise à son compte, au XXe siècle, par un polygraphe du nom de Louis Rougier, très estimé de la Nouvelle droite, qui a fait du thème l’un de ses mythes fondateurs. Elle n’est plus soutenue, à ma connaissance, par aucun historien contemporain.

R&N : Comment les Chrétiens réagirent-ils à l’effondrement progressif de l’Empire et notamment au sac de Rome en 410 ?

M. De Jaeghere : Les Chrétiens eux-mêmes ont été ébranlés. Ayant adhéré au Dieu trinitaire, il leur aurait paru naturel qu’Il protège Rome. Devenus chrétiens, ils demeuraient (comme nous le sommes nous-mêmes souvent) imprégnés de siècles de mentalité païenne : ils attendaient donc du Dieu de Jésus-Christ qu’il leur procure des avantages ici et maintenant, comme avait prétendu le faire Jupiter Très Bon et Très Grand. Le premier historien de l’Eglise, l’évêque Eusèbe de Césarée (auteur de l’Histoire ecclésiastique) ou des pères de l’Eglise tels que Saint Ambroise ou Saint Jérôme manifestent eux-mêmes la conviction que l’Empire devenu chrétien sera comblé par l’Eternel de ses bénédictions. Quand l’Empereur Gratien part en expédition contre les barbares, Saint Ambroise le bénit et l’assure que, nanti de la protection divine, il ne pourra manquer d’être victorieux. Les Romains chrétiens ont la tentation d’appliquer à Rome les promesses d’éternité que le Christ n’a fait qu’à son Eglise. C’est contre cette tentation que réagira Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, en rappelant que les promesses que nous a fait Jésus-Christ sont les promesses de la vie éternelle et non de celle du bonheur et de la prospérité ici bas.
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R&N : Que répondre aux arguments de l’historien Gibbon ?

M. De Jaeghere : Son premier argument est que le christianisme aurait découragé les vertus militaires et incité les Romains à « s’ensevelir dans les cloîtres ».
Or ce n’est nullement le cas. Nous évoquions à l’instant la bénédiction, par Saint Ambroise, de l’Empereur Gratien partant combattre les barbares. Tout en proclamant que l’empire était mortel, comme l’étaient toutes les constructions humaines, Saint Augustin a lui-même encouragé son ami Boniface à défendre l’empire les armes à la mains. Il est bien vrai qu’ aux IIè et IIIè siècles, certains rigoristes s’étaient demandés, comme Tertullien, si un chrétien pouvait porter les armes pour servir un empire persécuteur du christianisme. Cette réserve n’était pas partagée par tous les chrétiens : ceux-ci étaient bien présents dans l’armée au IIIe siècle, puisque Dioclétien prit en 302 un édit visant à en purger les légions. La question fut, quoi qu’il en soit, tranchée avec l’avènement de Constantin. Dès 314, un concile réuni dans Arles excommunia les chrétiens qui refuseraient de servir militairement l’Empereur. Rien n’indique, au IVè siècle, que des Chrétiens aient prêché l’objection de conscience. Il est exact qu’à cette époque, les Romains fuyaient souvent le service militaire : la condition militaire était rude, et elle ne procurait plus ni privilèges juridiques ni avantages matériels. Cette aversion n’était toutefois pas propre aux chrétiens. Quant au mouvement monastique, il n’était encore, au Ve siècle, en Occident, qu’à ses balbutiements.
Le deuxième argument de Gibbon consiste à dire que les disputes théologiques qui ont opposé les chrétiens du IVe et du Ve siècles ont miné la nécéssaire unité de la population devant l’invasion. Certes, ces disputes ont bel et bien existé, mais elles varient en intensité entre l’Orient et l’Occident. Au siècle des invasions, le Ve, ces disputes s’étaient apaisées en Occident, notamment grâce à Saint Ambroise et Saint Augustin qui avaient rétabli l’unité autour de la foi nicéenne. A l’inverse, l’Orient était secoué par de vives controverses autour de la question du monophysisme. Si ces querelles avaient été la cause de l’effondrement de l’Empire, alors l’Orient aurait dû succomber avant l’Occident. Il lui survivra, avec des fortunes diverses, pendant près de mille ans.
A en croire Gibbon, les Empereurs se seraient enfin désintéressés de la chose militaire parce qu’ils se seraient davantage préoccupés de mettre en place des conciles et de résoudre les disputes de religion. Toute l’histoire du IVè siècle nous montre pourtant des empereurs chrétiens guerroyant sans cesse aux frontières, à l’image de Constantin. Ce dernier a vaincu les Francs et les Goths ; son fils Constance II a vaincu les Sarmates ; Valentinien et son fils Gratien ont repoussé les Quades et les Alamans.
Cette idée fausse repose sur une lecture biaisée du code Théodosien (promulgué par Théodose II en 438, mais recueillant toutes les lois publiées depuis Constantin) : il témoigne qu’ alors que la péninsule balkanique était en proie aux ravages des Goths, de nombreuses dispositions religieuses furent prises par Théodose Ier pendant l’année 380. Autant dire qu’à l’heure du péril, l’empereur s’était essentiellement préoccupé du sexe des anges. La réalité est toute différente. Si ces lois furent en effet prises depuis Thessalonique, c’est que l’empereur, nommé l’année précédente, dans l’urgence, après la destruction de l’armée d’Orient par les Goths et la mort au combat de son prédecesseur Valens, n’avait même pas pris le temps de s’installer officiellement à Constantinople. Qu’il campait dans cette base avancée pour mener le combat en première ligne. Il avait livré, de là, des batailles décisives. Un nombre encore plus grand de lois publiées la même année concernent d’ailleurs la reconstitution de l’armée romaine, et la lutte contre les désertions. Si, en plein conflit, l’Empereur (qui n’était, alors, pas baptisé lui-même !) avait jugé important de légiférer en matière religieuse, c’est qu’il estimait indispensable de rétablir en même temps au sein de la population une unité morale qui lui paraissait indispensable pour tenir tête à l’invasion.

R&N : L’Eglise n’aurait-elle pas cependant gangréné l’Etat en ébranlant les mythes fondateurs de Rome ?

M. De Jaeghere : C’est cette fois la thèse développée au début du XXe siècle par Georges Sorel. Parmi ces mythes, Sorel cite au premier chef la dévalorisation de la personne de l’empereur, qui aurait cessé d’être considéré comme « divin », pour n’être, décidément, qu’un homme comme les autres.

En réalité, l’Empire chrétien pratiqua une vénération de l’Empereur telle que l’on avait rarement connue avant Dioclétien, et qui aurait épouvanté les contemporains d’Auguste ou de Trajan. L’Empire devient une monarchie héréditaire. On se prosterne devant l’Empereur et l’on jette, sur son passage, du sable aurifère pour que ses pieds ne foulent que de l’or. Tout ce qui le touche est qualifié de sacré. Là où les effigies impériales de Tibère ou de Néron étaient humaines, celles des souverains de l’Empire tardif présentent des colosses effrayants : l’Empereur a les yeux exorbirtés, pour manifester la puissance de celui qui sait tout, entend tout, voit tout. Son administration est infiniment plus développée que sous le Haut-Empire, à tel point que , certains sont allés jusqu’à considérer, à mon avis à tort, que l’Empire chrétien était totalitaire. Il faut donc choisir !
Cette évolution du régime, n’est, du reste, pas le fait du christianisme mais plutôt celui de la brutalisation de la société à l’issue du crise du IIIè siècle, à laquelle Dioclétien avait répondu par la divinisation non plus seulement du « génius » de l’empereur mais de la personne impériale elle même. Constantin et ses successeurs ont christianisé cette mutation, en faisant de l’Empereur l’instrument de la Providence divine, présidant aux destinées de l’Etat comme un double de l’Eglise, au point d’exercer sur elle une domination qui, du point de vue catholique, était excessive.
On ne peut donc pas dire que l’Eglise ait subverti l’Etat et l’ait gangréné de l’intérieur. Il s’agit en fait d’un anachronisme : quand l’Etat s’effondrera ensuite sous le choc des invasions, au Vè siècle, seule la hiérarchie ecclésiastique restera en place, et l’aristocratie romaine entrera en masse dans le clergé ; ainsi, l’Eglise pourra donner le sentiment de s’être substituée à l’Empire.


[1Michel DE JAEGHERE, Les derniers jours : la fin de l’Empire romain d’Ocident, Les Belles Lettres, Paris, 2014, 656 p.

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